lundi 16 septembre 2013

EMOUVANCES (4) SIXTINE


Le doigt de Dieu. On ne voit que lui, plein centre de l’immense voûte où dansent cent figures sculptées célébrant la fête des corps dans un paradis perdu des origines. Vaste scène primitive sans haut ni bas, flottant dans un espace que le peintre a voulu céleste. Le mouvement y tournoie, le flux y circule, à l’aune d’un vertige créateur dont la divinité seule sait apprécier le détonant secret.

   D’un geste nonchalant, Adam étend son bras gauche pour recueillir l’énergie vitale que Dieu lui transmet de sa main droite, celle qui désigne et confère. Du divin à l’humain, symétrie savante, entendue, des mondes prêts à fusionner sans tout à fait se mélanger. Les deux index se rapprochent sans se toucher. Entre Dieu et sa créature, la poignée de main est télépathique. Car si Adam est à l’échelle de l’homme, Dieu, lui, s’élève à l’échelle des astres. Et flotte de toute sa masse au-dessus du monde interstellaire, enlaçant une jeune fille prépubère préfigurant sans doute la Vierge. Enveloppé dans une cape ondulante, le corps aérien semble esquisser dans l’espace une coupe d’encéphale propre à insuffler l’esprit aux malheureux mortels que nous sommes et demeurons. Tout le plafond de la chapelle tourne autour de ces deux doigts que sépare un vide infinitésimal et pourtant sidéral. C’est le moment unique, sublime, qui voit l’œuvre jaillir des mains de son créateur. Instant magique de tous les possibles dont nous prend l’envie d’isoler la grâce, pressentant qu’elle ne durera pas.

   Déjà, pressant l’homme, s’annonce la figure séductrice d’Eve, suivie par l’ombre d’un serpent vigoureux et tentateur. On devine alors - plus que l’on ne la voit s’accomplir - la laide déchéance d’un couple banni et la cohorte des malheurs conséquents. Mais pour l’heure, le peintre est tout à sa joie d’animer la puissance des chairs que décuple à l’infini l’originalité du modèle. Autour de lui, le génial Adam voit ainsi se décliner une profusion de nus aux formes sculpturales : prophètes en méditation, sibylles inspirées, enfants cariatides, tous exposant leurs corps glorieux dans une vaste fresque qui célèbre l’ancien récit et annonce le nouveau. L’arbre généalogique du Sauveur est en place sans toutefois que celui-ci n’apparaisse nulle part. Géniale absence. Le message visuel célèbre l’œuvre totale déclinant peinture, architecture et sculpture. L’arc de triomphe à ciel ouvert, dédié à l’homme bâtisseur, peuple les arcades de cette immense galerie à claire-voie, ouvrant un gigantesque continent où pierre, marbre et chair humaine s’entremêlent, tous convoqués par le créateur pour les besoins d’une fiction conçue ex abrupto à notre intention.

   Mais il arrive que l’œuvre, échappant en partie à son auteur, infléchisse ses innocences premières vers des réalités plus prosaïques. Ainsi, la fraîcheur des origines transmue sa gratuité au gré d’une Histoire qui la dépasse. Sous la grâce éphémère dormait l’impatience des ego. L’homme alangui fait place au potentat investi : laissant se déployer la continuelle marche en avant du désir, l’état de nature cède sa place à celui de culture. Le paroxysme de la peur - celle que l’on éprouve comme celle que l’on crée - s’incarne dans le scénario implacable de duels fratricides. Les hommes découvrent qu’ils adorent se faire peur. Notre semblable nous devient intolérable et génère la crise mimétique qui appelle le grand Léviathan cher à Hobbes : le pouvoir tombe dans l’escarcelle d’institutions prêtes à le faire fructifier jusqu’à la confiscation. L’irascible Caïn a tué l’innocent Abel, provoquant la naissance des nations et de leurs lois. La collusion secrète du sabre et du goupillon s’organise, inventant des configurations fécondes que l’Histoire validera cent fois, confisquant à l’art la fraîcheur originelle et magique de la danse des corps. L’homme vient de perdre son innocence.

   D’impeccables soldatesques en ordre de bataille sont désormais prêtes à écrire maints récits de prises de pouvoir occultes, éphémères, répétitives. Le plafond sublime des corps éclatants accouche soudain, à quelque vingt mètres sous sa voûte, au ras du plancher des vaches, d’un long cortège de corporéités spectrales aux chairs enfouies sous cape, dont seules émergent des têtes livides, omniscientes, aux visées omnipotentes. Cardinale et somnambulique cohorte des soldats de Dieu vêtus de chasubles asexuantes, aux teintes sanguinaires de l’incarnat, entonnant sur une seule note hypnotique la litanie mortifère des inusables martyrs de la cause. Une causa nostra porteuse de mort exalte le sacrifice sans fin des chairs flétries. Vingt mètres plus haut, le Dieu planant ne peut que jeter un regard affligé sur cette absconse réalité humaine, lointainement engendrée, mesurant combien l’œuvre a définitivement échappé à son créateur. « Je ferai pleuvoir sur terre quarante jours et quarante nuits », se surprend-il à proférer en guise de menace. Mais y croit-il encore, témoin atterré de ce long cortège de vieillards cacochymes se balançant au rythme d’une lettre morte qui a su escamoter son Verbe génial ?... Le bienheureux pouvoir divin accouche en direct d’une chimère cléricale.

   Comment la fête des corps glorieux  a-t-elle pu engendrer cette légion impuissante, éplorée, de fantômes égrotants, uniques locataires désormais de la chapelle magique transformée en une immense salle fermée à clé, con clave. Conclave. Marmite autoclave plutôt où barbotent de misérables secrets prestement réduits en cendres dans la fumée grisâtre d’une pauvre cheminée sans âge. Pacotilles célestes aux relents de bondieuseries fumeuses. Torves manœuvres sur fond de confidences codées, de lenteurs millénaires, de scénarios simplissimes où bons et méchants s’étripent avec jubilation. Clergé médiatique qui ne sait que détester ou adorer et fait semblant de connaître ce qu’il ne comprend toujours pas. Triste réalité propre à enfumer la foule hystérique des pèlerins qui s’engrouillent, béats, aux aguets de la consolante papale prête à choir du balcon lointain. La masse, mère des tyrans, s’apprête à rejouer la farce récurrente des peurs enfantines exaltées. « Une preuve du pire, c’est la foule », nous suggère Sénèque, stoïque figure de la sagesse antique.

   Quant à Dieu, à jamais frustré de ses essais créateurs, on peut l’entendre expirer dans un souffle du tonnerre de Zeus : « Diable, mais pour qui se prennent-ils tous ?!... Je ne joue plus pour tous ces pauvres hères. J’ai peur que la fin du monde soit bien triste. » Divin courroux aux accents séculiers.  
 
    

dimanche 1 septembre 2013

EMOUVANCES (3) SOURCES


 
   Vagabondage fluvial. Il y a toujours quelque part un fleuve à remonter, un fil de pensée à renouer. Un appétit secret appelle ce vaste lit d’eau, abondant déjà comme un récit tourné vers sa source, plongeant dans des régions de la pensée qu’on aime à croire vierges et sauvages encore. Creux métamorphique du fleuve où l’on sent se brasser de multiples leçons de choses.

   Longeant le cours de l’eau, plein centre ou sur ses bords, nous réinventons la tradition péripatéticienne chère aux Anciens. Batelier ou nageur, marcheur ou écrivain, nous voilà invités à forger nos nids avec l’écume des mots, à l’image des grands oiseaux du fleuve voguant à fleur d’eau. Le texte naît sous nos yeux, contemporain de la masse liquide. Pénétrant au cœur des paysages intérieurs qu’elle suggère, notre exploration panthéiste de la nature confine au voyage initiatique. D’autres, nombreux, illustres, sont déjà passés par là, pionniers anciens d’espaces imaginaires qu’ils ont voulu féconds. Longtemps après ils nous séduisent encore et nous mettons naturellement nos pas dans les leurs.

   La genèse aqueuse affronte des cours rebelles, épouse des lignes sinueuses, remonte fièrement à rebours de rapides peu hospitaliers, pour s’apaiser enfin en se lovant au creux de zones calmes et vastes où l’esprit reprend souffle. Perdant parfois son fil, elle discourt, empruntant d’improbables affluents. Penser contre et à l’envers n’est pas sans risque pour l’entendement, subitement renversé cul par-dessus tête. Le récit s’écrit là sans toit ni loi, ouvert sur l’éther, rebattu par l’indiscipline de toutes les météorologies. Il s’habite et se gonfle du génie de lieux mouvants, de paysages volages dont l’écrivain nourrit sa mémoire appliquée. Mémoire où bruissent déjà mille légendes hydrographiques, comme autant de mythes précieux confiés par notre antiquité bimillénaire toujours prête à reprendre chair. Des livres jamais scellés nous précèdent ou nous accompagnent telles de petites flammes vives éclairant le cours du fleuve et lui donnant l’aspect lisse, clair, marbré, de mers attiques où s’ébattent de fières goélettes aux voiles auriques. Moment choisi par la mythologie pour nous glisser d’inquiétantes visions de sirènes enjôleuses, femmes tentatrices et fatales avalant goulûment des marins dérisoires. Images de légendes. Des odyssées nous ont précédés, porteuses de peurs primitives devenues familières au gré de nos lectures enfantines. .../...
 

   Abandonnant tout titre de propriété sur le paysage, le passager des eaux, novice philosophe, ressaisit le temps pour capter la valeur véritable du monde. L’univers devient sphère dont le centre est partout où croît l’intelligence. Nous foulons et refondons à chaque instant notre terre natale, en autochtones prodigues de retour au pays. Le dôme d’azur libère pour nous des espaces où l’ouverture de l’air le dispute à la puissance de l’eau. Notre pensée murmure au rythme des frissons salubres et roboratifs de l’inspir. Notre paradis est ici ou nulle part, flottant dans ces vers que nous glisse Borges :



« Se pencher sur le fleuve, qui est de temps et d’eau,
Et penser que le temps à son tour est un fleuve…
Puisque nous nous perdons comme se perd le fleuve
Et que passe un visage autant que passe l’eau »


 
 
 

 

samedi 17 août 2013

EMOUVANCES (2) EPHEMERES



   A l’horizon des œuvres, justement, se profile un peu de cette paix intérieure qui nous a précédés il y a bien longtemps, dans un siècle d’or perdu. Or / origines. Singulière homonymie qui dit la source. Levons le voile de Maya cher au philosophe pour dépasser aveuglements et illusions et revenir aux causes, aux sources d’un langage perdu, primitif. Remontons le cours-fatras des choses, tendons nos sens aux aguets de la source. La source a des secrets à nous murmurer… Alors, debout dans un paysage intérieur, nous apparaît enfin notre « double » étrange et rare. « Ma sœur âme, ma sœur… » Collant à notre propre parole émerge l’amorce émouvante d’une ouverture vers la paix, comme la saveur d’une éternité depuis toujours présente. L’éternité de l’instant.
   « Elle est retrouvée. Quoi ? – L’éternité. C’est la mer allée avec le soleil », écrit Rimbaud. L’éternité est ce portail, ce seuil qui nous ouvre les yeux, ici et maintenant, sur terre. Ni dans le futur hypothétique concocté par les religions, ni dans une durée s’allongeant à perpétuité, elle nous crève les yeux dans ce monde-ci. Nichée au cœur de chaque seconde dont palpite le temps, elle sait habiter le regard de celui qui surplombe le jeu double, silencieux, signifiant, des réalités éphémères, apparemment ordinaires. Arrêter le temps relève du miracle de l’étonnement. Le thomazein grec, que Socrate place à l’origine de l’acte même de philosopher, renvoie à cette qualité du regard qui questionne, investit, pénètre au cœur des choses pour en extraire la substance vivante. N’en va-t-il pas ainsi de notre rapport aux œuvres ?
   Le moment privilégié de l’émotion artistique jaillit de la qualité de notre rencontre avec l’univers silencieux, profond, d’une absence qui se mue soudain en pure présence. Comment retrouver la force d’un sens caché sans se mettre d’abord en congé de la turbulence programmée qui nous agite ? Avant de prétendre pénétrer l’épaisseur de la nature telle qu’elle est, quand aucun homme ne la regarde, en dehors de nous, à cet instant précis où nous établissons avec elle le fil d’une sensation et, qui sait, d’une osmose.
   Instant tout qualitatif que celui qui voit notre œil se glissant dans le trou de serrure  pour saisir l’éternité nue, dans une innocence encore dépouillée d’humanité. Ne nous semble-t-il pas alors avoir accès à un monde que les hommes n’ont pas encore recouvert de leur présence, ni du sens qu’ils ne manqueront pas d’y mettre ? L’oubli de soi est-il la condition d’accès à l’éternité de l’instant ? S’effacer pour laisser parler le monde. Hors de la fureur de l’histoire et des malheurs du temps. Etablir un lien avec ce « seul univers où avoir raison prend un sens : la nature sans hommes… », évoqué par le Camus de Noces. L’éternité ne se saisit ici-bas que dans l’instant. Un instant patiemment capté, capturé, prélevé sur la structure granulaire du temps, dans l’attente qui saisit le miracle. Instant parfait, baudelairien, qui « extrait l’éternité du transitoire ».
    Le temps n’est continu qu’en apparence. Pénétrant sa structure intime, nous aurions accès à une multitude d’instants discrets, presque invisibles à l’œil nu, dont chacun compose une unité parfaite. Une myriade d’instantanés dont la qualité et la force ne dépendent que de la façon que nous avons de les regarder. Question de la nature du regard. Le monde est un texte, une déchiffrer, une géométrie accomplie à déceler. La finesse de sa lecture appelle un laisser-aller, un désintéressement proches de… l’absence. Une juste présence suppose suspension, abolition de nos repères familiers pour se plonger dans l’éternité offerte à « l’œil qui écoute » que nous décrit joliment Paul Claudel : celui du peintre amorçant un pas vers sa toile pour soudain disparaître à l’intérieur, comme s’absorbant en elle. Paroxysme du geste d’éternité.   

dimanche 16 juin 2013

EMOUVANCES (1), SOUS LES FINS MOTS, LES PHENOMENES


   Apprendre à voir ce qui est déjà là sous nos yeux. « L’homme est une corde sur l’abîme, un pont et non un but, un passage et un déclin », nous souffle le Zarathoustra de Nietzsche. La finalité est dans la forme donnée au trajet, dans le voyage lui-même. Et donc dans le langage qui sous-tend nos observations comme nos actions. Elle niche au creux de notre capacité à inscrire la fin du voyage en chaque pas du chemin. Parole de philosophe évoquant ainsi le jeu du jazzman Sonny Rollins : « un déplacement vertical de la forme de soi ». L’enjeu est de viser au perfectionnement moral à travers la richesse des formes réveillées et activées. On rejoint ici la création de soi-même, du soi caché, comme objet d’une œuvre d’art : la sculpture de l’âme selon Plotin, chemin vers notre unité. A chaque enjambée, à chaque échange, une forme nouvelle de soi. Conversation au rythme du pas initiée par Socrate l’ancien lorsqu’il descend parler aux gens de la rue. Discussion vivante, d’homme à homme : on observe, discourt, interroge, se (re)met en questions. Ou dialogues initiés par le moderne Stanley Cavell suggérant à chacun d’accomplir le travail qui saura le conduire au-delà de lui-même. Ô surprise !... Ce moi rehaussé ne s’appuie jamais que sur l’ordinaire de notre condition.
   Qui veut la fin n’envisage-t-il que les moyens pour y parvenir ? Le but ultime de nos entreprises n’est-il qu’une obsession trompeuse ? Il se pourrait bien que nous soyons condamnés, à notre insu, à répéter indéfiniment la mécanique compulsive née d’une fêlure originelle et secrète depuis toujours déjà là. Si ça se répète, c’est sans doute que ça ne demande qu’à parler en nous. Au creux de la conscience s’agite l’adversaire fatal qui rejoue sans cesse le coup de dé d’une chute ancienne. Bégaiement fêlé, hoquet du passé, mode imparable de la parole empêchée.
   Et si, arrêtant le cours de la flèche folle lancée à toute allure vers la même cible mouvante de l’oubli, nous posions enfin la question de sa course, du chemin emprunté ? Celle de la manière et de la forme. Regard étonné sur la plasticité des choses, sur l’élégance possible apposée à leur simplicité. Pansement élastique sur la ritournelle entêtante des hasards, des contingences qui nous meuvent, nous émeuvent. Baume apaisant sur nos chagrins que ces émouvances-là.

"EQUINOX"  par JOHN COLTRANE 



mercredi 30 mai 2012

PHILOJAZZ (1) : AU SOUFFLE DE LA PENSEE

ORDINAIRE, JOIE, VIRTUOSITE, REPUBLIQUE, COULEURS, SOUFFLE ...

JOHN COLTRANE : " MY FAVOURITE THINGS "


         De la comptine à l’amorce d’une transe… Le saxophone joue trois fois le thème, ajoutant à chaque passage de nouvelles et fines arabesques : broderies brèves sur les notes aiguës, puis glissandi de plus en plus osés sur les aigus comme sur les graves. Avant que le piano ne reprenne le thème à son compte, plus calmement, livrant ses ponctuations sur trois accords égrenés, ressassés jusqu’à l’hypnose. Gagné par la contagion du saxophone conteur, le voici qui improvise à son tour sur le thème, calme le jeu, diminue de volume, semble s’effacer, expose à nouveau le thème avant de laisser place à la vibration attendue du saxophone, tapi dans l’ombre et qui vient de surgir sur la scène. La suite est à venir …
« Trane et les siens (…) chevauchent des nuits barbares, ils fouillent dans les blessures vives, ils entrechoquent des cataclysmes sans nom, ils conjuguent les deux infinis du lyrisme et de la démence, invoquant, comme en quelque messe très noire, une beauté hargneuse qui ne veut être qu’excessive, ils font de la démesure la mesure de toute chose. »  (...)

  Blaise Pascal semble nous dire la même chose dans ses Pensées, lorsqu’il aborde le divertissement : « Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, ils se sont avisés, pour se rendre heureux, de n’y point penser … ». Le philosophe pointe la aussi la question de l’ordinaire : comment essayer de penser quelque chose que nous passons une partie de notre vie à essayer de fuir !?...  Il faudrait ultimement désirer … ne plus désirer, aurait ajouté Schopenhauer.
         Dans la Nausée, Jean-Paul Sartre met en scène un héros qui se fixe comme règle de décrire les choses les plus simples. Roquentin dispose de tout son temps et décide d’aborder son quotidien d’une autre manière : en jouissant des objets. Plongé dans la solitude d’un jardin public, il est soudain fasciné par les racines puissantes d’un arbre et redécouvre brutalement ce que signifie « exister » : « La racine du marronnier s’enfonçait dans la terre, juste en-dessous de mon banc. Je ne me rappelais plus que c’était une racine. Les mots s’étaient évanouis et, avec eux, la signification des choses, leur mode d’emploi, les faibles repères que les hommes ont tracés à leur surface … Et puis j’ai eu cette illumination. Ca m’a coupé le souffle. Jamais, avant ces derniers jours, je n’avais pressenti ce que voulait dire « exister ».  (...)
 


 LOUIS ARMSTRONG : " CORNET CHOP SUEY " 

 
   Cela râpe, gratte l’oreille, mais qu’importe : la joie est atemporelle. Ces échos lointains et délicieux d’un vieux disque des années 20 nous replongent dans l’époque encore heureuse où la perfection reproductive n’existait pas. La joie sait justement s’accorder du flou et n’a que faire de re-mastérisations impeccables. Elle est ailleurs, dans ce que les accents des instruments et des voix expriment, traduisent vraiment. Elle est tout entière dans ce sourire radieux, rayonnant, de Louis Armstrong, symbole éternel et populaire des origines du jazz au début du XXè siècle. Le visage-même de la joie.  (...)
         La philosophie peut-elle initier à la joie de vivre ? Un bref regard sur l’histoire des idées nous y aide. Pour Epicure, homme souffrant, pas de philosophie du désir sans épreuves à la clé. « Quand je danse, je danse », répond Montaigne ; un art de la pause où habiter sa vie permet ce moment magique de rencontre de la pensée. Ecrivant le Traité de la servitude volontaire, son ami La Boétie en fait un exercice à ne point se mentir : selon lui, le déni de l’épreuve ne fait que redoubler la douleur. Nietzsche, quant à lui, écoutant l’opéra Carmen, se laisse aller tout entier à sa joie musicale : « La vie est douloureuse, mais rien n’interdit à la musique de la magnifier pour autant. »
         Comment alors surmonter la difficulté d’exister ? La philosophie nous transmet sa méthode dialectique qui permet de penser ensemble le pour et le contre. Exigeante discipline, habitude de pensée, elle est travail de réflexion critique, école d’émancipation : maître à penser, Socrate n’a rien d’un gourou. Et lorsque le travail de la raison éclaire le pourquoi de l’épreuve, l’esprit nous ramène au monde en nous détachant de la naïveté. La philosophie garde vivant notre intérêt pour l’univers, nous oblige à nous décentrer. Kant nous rappelle que nous avons le ciel étoilé au-dessus de nos têtes et la loi morale dans nos cœurs. Hans Jonas, lui, nous parle de notre attention au collectif et de notre responsabilité devant les générations futures. Au cœur du politique aussi s’enracine le vivre.  (...)


CHARLIE PARKER : " ORNITHOLOGY " 
 
         En avant pour une exploration enchantée au cœur d’une volière originale où l’homme s’amuse à imiter l’oiseau. Où la nature brute de celui-ci et l’esprit rationnel de celui-là savent se côtoyer et faire finalement bon ménage pour une rencontre (d)étonnante de la raison et de l’émotion. Qui a dit que le jazz était brouillon ?...
        
         Une brève introduction de batterie dont les quelques mesures discrètes annoncent le thème, joué deux fois par une petite formation d’instruments à vent : saxophone ténor, trompette bouchée et saxo alto, auxquels se sont joints sobrement piano et batterie (section rythmique classique). Le thème, simple, bien structuré, annonce l’intervention attendue du Bird au sax ténor : à tout seigneur tout honneur. Son improvisation est un festival de notes bondissantes ; un rossignol lançant ses trilles pour un chant céleste, complexe, insolite, conçu on ne sait où. Le Bird semble maîtriser le temps et l’espace, se veut architecte du son. (...)
 
         A quoi joue-t-on quand on joue ? Feignant d’oublier qu’on joue, on se prend au jeu. C’est ce qui fait du jeu une « feinte passion ». Nous n’avons dès lors plus le choix : il nous faut croire au jeu dans lequel on est désormais entré. Il en va de même pour toute opération fictionnelle, comme par exemple de se plonger dans un roman en laissant de côté nos références au monde réel : cela pourrait s’appeler la « suspension d’incrédulité ». A quoi jouent, par exemple, ces Académiciens en habit lors d’un discours de réception dans leur « noble » maison ? Lambris, dorures, costume baroque, épée, bicorne, tout concourt à donner le sentiment d’un jeu social sérieux et dérisoire. Dans ses Lettres Persanes, Montesquieu y emprunte le regard étonné, candide, railleur, d’un étranger venu de loin, pour désigner ce « corps à quarante têtes »… dont il ne manquera pas lui-même de rallier les rangs par la suite ! (...)


DJANGO REINHARDT : " ECHOES OF FRANCE "
          
          Dès les premières mesures, on reconnaît l’air de la Marseillaise. La mélodie est jouée sur un tempo lent par le violon de Stéphane Grappelli, soutenu par une section rythmique de guitares. Et soudain, un accord plaqué, puissant, intervient sèchement, avec la fougue propre aux guitares de flamenco, en contrepoint à la langueur étirée des cordes du violon. Celui-ci revient alors en faisant swinguer la mélodie, sur un tempo plus rapide, et interprète librement un couplet et le refrain de l’hymne français, facilement identifiable malgré les variations et ornements du soliste. Nouveau chorus de Django à la guitare : le Manouche prend ses distances avec la mélodie, entreprend de flâner ...    (...) 
        De l’hymne aux vertus « nationales »  à la République aux aspects « universels ». Le passage de l’un à l’autre relève de toute une histoire, de toute l’Histoire. Un récit où la philosophie a, de tout temps, su amener sa pierre à l’édifice. Un retour aux sources, en terre platonicienne, s’impose. La République de Platon fait partie de ces textes fondateurs de la  pensée envisagée comme une discipline. La Cité grecque s’y met en scène, en laboratoire fourmillant de questions, d’idées, d’expériences. Le philosophe rassemble déjà dans un souci commun ceux qui animeront la pensée de sa discipline dans les siècles qui suivront, de Saint Augustin à Sartre en passant par Rousseau et Tocqueville.   (...)
 

MILES DAVIS : " BLUE IN GREEN "

           
         Dans le même mouvement, le saxophone de John Coltrane offre sa chaleur au climat de cette rêverie irréelle, par son jeu aussi lent, plein, de notes coulées, enfilées comme des perles de temps. Et le piano de Bill reprend ses broderies immatérielles, éthérées, jouant tour à tour legato et forte. Avant que la trompette ne tergiverse, se jouant de montées chromatiques aux aiguës, déjouant nos attentes, finissant par s’évanouir, à l’image du piano, dans une ultime pirouette vers le mutisme…
         Blue in green, l’une des cinq pièces de l’opus fameux A Kind of Blue (par Miles Davis et son quintette, 1959), est une musique pleine d’atmosphère, dans la veine que le titre de la pièce propose : l’espace-temps suggéré de la fusion de deux couleurs. L’instant se suspend durant les quelques minutes (3 ? 4 ?... 5’37 exactement) d’une musique claire et veloutée, dont la mélodie épurée se distend, s’étend, nous met en marge du temps. La durée d’une bal(l)ade nostalgique, à la fois libre et contrôlée, suspendue dans une temporalité absente. La capiteuse ivresse des tempos lents de Blue in green nous fait sacrifier au culte du bleu selon Miles Davis.   (...)   
           La question de la couleur traverse toute l’histoire de la philosophie : de Platon , avec sa théorie des « couleurs pures » dans le Phédon, à Wittgenstein et ce qu’il nomme la « grammaire des couleurs », en passant par Descartes, Locke, Newton, Goethe et Schopenhauer. La question de la couleur ne relève pas seulement d’une théorie de la connaissance, elle met aussi en jeu notre rapport vivant au monde dans sa totalité, à la fois perceptif, affectif, esthétique. De là découlent naturellement les questions qui se posent à notre réflexion. Les couleurs sont-elles objectives ou dépendent-elles – et dans quelle mesure – de notre subjectivité ? Le phénomène des couleurs ne serait-il qu’une illusion ? Qu’apporte une théorie des couleurs à l’analyse des œuvres d’art ?  (...)
 
 

TOOTS THIELEMANS : " THE SHADOW OF YOUR SMILE " 

 

           C’est l’histoire d’une scène de séduction fameuse, d’une fascination qui se laisse traduire dans un abandon à la fois expert et spontané. Une voix fluette, entêtante, aux reflets métalliques, curieusement proche de la voix humaine, comme inspirée par elle, s’élève en touches de couleurs délicatement égrenées. Celle d’un harmonica qui plane, en lévitation, en apnée. L’harmonica de Toots Thielemans.
          Le minuscule instrument solo, à peine visible, tient dans la main  – ou dans la poche –  et voyage dans la bouche, résonne en écho, délivrant une mélodie nostalgique. D’abord des notes simples, pleines, identifiables. Puis des sons de plus en plus complexes, élaborés, à la manière d’un chant d’oiseau étiré qui garderait son parfum de nonchalance, de nostalgie. La lente, paisible, savante approche de l’introduction s’achève sur une pause qui annonce d’autres prouesses, d’autres étonnements.  (...)
         « Resaisissons-nous tels que nous sommes, dans un présent épais et de plus élastique… » : Bergson est le penseur de l’intuition. Et s’il vante ses vertus, c’est pour mieux réinsuffler la vie aux fantômes qui nous entourent. Dans La Pensée et le mouvant (1934), son dernier texte connu, le philosophe se place en marge d’une simple magie de la pensée pour donner à l’intuition la force d’un travail, d’une activité qui irait au-delà  – ou se situerait en deçà ? – de l’intelligence, et saurait saisir le mouvement des choses, leur intimité mobile.  (...)





PHILOJAZZ (2) : AU SOUFFLE DE LA PENSEE

STANDARDS, MIMETISME, VERTIGE, DIGNITE, RACINES ...


MILT JACKSON : " SOFTLY , AS IN A MORNING SUNRISE "

 Ce qu’il apprécie dans cette musique qui lui est familière depuis son plus jeune âge, c’est son « phrasé ». A ses yeux, le phrasé jazzy (jazzeux ou jaseur conviendraient tout autant) est à la musique ce que le babillage d’une troupe d’enfants est à une cour d’école : un discours volubile issu des origines d’un monde qui poserait d’emblée un regard étonné sur lui-même. Mais plus encore, démentant les rumeurs élitistes évoquées ici ou là, le jazz représente pour lui une musique experte à accompagner la diversité des moments apparemment banals d’une journée ordinaire, pour en restituer toutes les nuances. Tenez, prenez ce morceau  (après y avoir goûté, vous en reprendrez, c’est sûr !...) intitulé « Softly as in a morning sunrise » (ou, traduit : « Avec douceur, comme dans un lever de soleil matinal »). (...)
     Laissant là notre amateur de jazz à ses découvertes, demandons-nous ce qu’aurait à dire la philosophie face à la question du « standard », sorte de trésor commun, de patrimoine propre à cette musique. La discipline de pensée fonctionnerait-elle comme un « prêt à penser » se rechargeant continuellement à la source de ses antécédents classiques ? La réponse relève davantage de la méthode que du patrimoine. Ainsi, à la question de savoir si elle possède une réelle valeur pratique, la philosophie saura s’appliquer, pour répondre, son propre schéma de pensée. Un schéma qui peut se résumer – mais pas seulement – en trois étapes suivant une logique propre : thèse, antithèse, synthèse (ou conclusion). (...)
          Aristote le pense et l’affirme : la philosophie est supérieure à toute autre activité humaine. Elle constitue une éducation morale indispensable pour permettre aux hommes de connaître le bonheur et de contribuer à celui de leur Cité. Alors que les sciences servent à nous faire acquérir des biens, la philosophie est un bien en soi. Contemplation pure et désintéressée, l’exercice de la pensée et de la vertu apporte le bonheur absolu. L’exercice de la pensée est nécessaire, enfin, au bon gouvernement de la Cité. Défendant les idées politiques de son maître Platon, Aristote affirme que le meilleur Etat est un Etat dirigé par les philosophes ; ils sont les seuls à pouvoir gouverner avec sagesse, avoir en vue le bien public, veiller à la justice et à la paix. Alors oui, la philosophie possède bien une valeur pratique. (...)
 



BILLIE HOLIDAY : " STRANGE FRUIT "


         Que nous chuchote « Lady Day » dans ce « Strange fruit », chanson composée en 1946 afin de dénoncer les immondes « Necktie Parties » (pendaison de Noirs) qui avaient lieu dans le Sud des Etats-Unis et auxquelles les Blancs assistaient en grande pompe ? Ceci :
                 
                    « Les arbres du Sud portent un fruit étrange
                      Du sang sur leurs feuilles et leurs racines
                      Des corps noirs se balancent dans la brise du Sud
                      Un fruit étrange suspendu aux peupliers. »    (...)
 
        C’est en enseignant la littérature aux Etats-Unis, dans les années soixante, que René Girard y a découvert la source de sa théorie. « C’est à partir de trois personnages que l’on peut parler correctement des rapports humains, jamais à partir d’un sujet seul. C’est la rivalité mimétique qui est première pour moi, non l’individu ». La vérité romanesque est le propre d’une modernité où les ego s’affrontent. Ainsi Don Quichotte se plonge-t-il totalement dans l’illusion du chevalier errant redresseur de torts et pourfendeur… de moulins à vent. L’Emma Bovary de Flaubert se leurre elle-même en permanence sur la manière chimérique dont elle mène sa vie.  Proust, quant à lui, nous dépeint de l’intérieur les envies, les jalousies et perfidies variées qui animent le petit monde snob du Salon Verdurin : il est de bon ton de vénérer plus tard ce dont l’on s’est d’abord moqué. Et l’on est alors prêt à toutes les courbettes et à toutes les compromissions pour « en être » ! Cruelle, l’expérience mène au rejet sans pitié de celui qui, non « conforme », n’a pas senti venir le coup.  Une vérité qui s’élargit sans peine à l’échelle d’une société : tous les citoyens sont individuellement faibles en rencontrant la concurrence de tous. Que dire de l’efficacité des campagnes publicitaires modernes fondées sur les préférences prêtées à une star ?! « Nespresso, what else ? », nous chuchote le beau Georges Clooney, modèle à rêver, en croisant son alter ego féminin devant la machine à café. L’éternel féminin se profilant derrière une simple capsule de café… (...)
 

LESTER YOUNG : " I CAN'T GET STARTED "

          Même époque, décor semblable. Quelques accords lents de guitare introduisent le corps chaud, vibrant et velouté d’un saxophone ténor. Le son est doux, lascif. Le musicien flâne, s’attarde, étire les notes, échange ses bonnes sensations avec la guitare, discrète. Le thème (I can’t get started, standard notoire) est mis en pièces, se décompose à l’infini, se dissout dans l’interprétation, devient presque méconnaissable. Lester le malaxe à son souffle  – un souffle intérieur intense – le modèle selon ses aises, le liquéfie dans un lyrisme où pointent des fragilités qu’il sait rendre exquises. « Il chante avec sa voix ; quand vous l’écoutez, vous pouvez presque entendre les paroles », dit de son jeu sa complice Billie Holiday, elle dont la voix savait se faire… instrument. Lester Young sait comme personne faire la planche sur la mélodie, se laisser porter par le courant. Un courant qui l’a, lui aussi, malmené durant toute son existence ... (...)
 
          Au cœur de l’homme, de tout temps, observe René Girard, le désir triangulaire a représenté la forme essentielle du désir humain. A ne désire un objet B que parce que C – le  « modèle » – désire  ou possède lui-même l’objet B. Il n’y a pas de ligne droite du sujet à l’objet, pas d’autonomie du désir, mais bien un « triangle » du désir entre le sujet, le médiateur et l’objet. Nous ne sommes pas libres de désirer. Aristote l’affirmait déjà dans sa Poétique « L’homme se différencie des autres animaux en ce qu’il est le plus porté à imiter. » Ainsi, le schéma triangulaire montre que le désir humain est en réalité profondément mimétique. Un mécanisme qui se déroule en trois temps : désir, rivalité, et enfin crise (crise « mimétique »). Castor et Pollux, Romulus et Remus, les exemples de rivalité ne manquent pas dès l’Antiquité.  (...)


DIZZY GILLESPIE : " SALT PEANUTS " 
 
         Après ce cours de base au public, le pédagogue fait place au chef d’orchestre. Se retournant vers son combo, Dizzy adresse un signal au batteur qui joue quelques mesures, immédiatement suivi par la trompette coudée. Celle-ci énonce trois fois le thème et fait mine d’improviser fugacement avant que le maître ne lance son fameux « salt peanuts », ponctué par un geste auquel le public réagit au quart de tour, accentuant fidèlement la seconde syllabe. Rire jovial du trompettiste reconnaissant qui remercie et passe le relais à son guitariste pour une improvisation tout en finesse et accélérations. Et Dizzy reprend la main, improvisant sur une cadence effrénée, jouant avec les aigus, faisant s’envoler des notes par cascades cuivrées, par blocs compacts, seulement interrompus par une reprise de respiration régulière. Sa bouche se déforme à chaque ponctuation, telle une énorme cornemuse dont la trompette serait la flûte : Dizzy joue les « Satchmo » (« bouche en sacoche »), surnom attribué à son prédécesseur Louis Armstrong, roi du cornet puis de la trompette, son illustre aîné, au début du siècle. (...) 
 
         Thalès de Milet, bien connu pour son théorème, est considéré comme le premier philosophe de la nature. Considéré comme l’un des fondateurs de l’astrologie, grand mathématicien, celui qui fut l’un des sept Sages de la Grèce Antique privilégie l’observation et la démonstration dans sa méthode d’analyse du réel. Pour autant, sa renommée se fonde aussi sur certaines anecdotes, comme l’épisode du puits rapporté par Platon (et repris par Jean de La Fontaine dans sa fable intitulée L’astrologue qui se laisse tomber dans un puits). « Socrate : L’exemple de Thalès te le fera comprendre, Théodore. Il observait les astres et, comme il avait les yeux au ciel, il tomba dans un puits. Une servante de Thrace, fine et spirituelle, le railla, dit-on, en disant qu’il s’évertuait à savoir ce qui se passait dans le ciel, et qu’il ne prenait pas garde à ce qui était devant lui et à ses pieds.» L’humour de l’anecdote tient tout entier dans la disproportion entre l’ampleur de la tâche du savant et le ridicule de sa chute, amplifié par le sourire malicieux, plein d’à propos, de la servante qui l’observe. Du cosmique au comique, la philosophie – vieille dame sérieuse – est confrontée ici au phénomène burlesque. Thalès est admirable, la servante a de l’esprit, et le philosophe converse avec les dieux : l’humour se révèle alors sous l’apparence d’un sublime qui s’inverse face à la vanité pure et dure du monde. Le comique mesure l’infini d’un point de vue fini. (...)
 

AHMAD JAMAL : " POINCIANA "
 
         Comment le plus simple combo rythmique, le classique trio piano-basse-batterie, parvient à nous souffler un air de majesté figurant le superbe arbre exotique connu à la Jamaïque sous le doux nom de « Poinciana ». Le doigté magique d’Ahmad Jamal nous fait toucher les voiles légers et profonds à la fois d’une noblesse tout en retenue.
         Ambiance apaisée sur la scène. Un rythme simple et lent de batterie s’installe dans  une sérénité palpable. Pas de tension : la section rythmique, posée, tranquille, semble habitée d’une paix sage, studieuse. (...)
 
         « Les hommes ne sont certes pas des saints, mais l’humanité est sainte pour eux », nous livre Kant. Il y a quelque chose de plus haut que moi… en moi. Quelque chose qu’il me faut préserver de la meute de mes affects, médiocrités ou passions tristes… sans pour autant le réduire au snobisme de celui qui pense que certaines choses sont indignes de lui. Ainsi, dans un dialogue génial mis en scène par Platon, Parménide explique au jeune Socrate qu’il est au fond une « idée » de la boue, du poil, de la crasse, signifiant par là qu’il n’est pas d’objet indigne pour la philosophie, pour l’exercice intellectuel en tant que tel.
         La question de la dignité amène naturellement à poser celle de la misère. L’homme, selon Camus, est assigné à la lutte pour la vie, dans la mesure où, selon lui, « la misère est une forteresse sans pont-levis ». Mais l’homme qui vit miséreux peut rester digne. Revoyons ces images des Lumières de la ville où Charlot croise la route d’un milliardaire fantasque et lui sauve la vie devant un officier de police. Souvenons-nous de ce petit coup de chapeau, geste récurrent de Charlie qui salue toute chose, humain ou objet, en toutes circonstances. (...)
 

ELLA FITZGERALD : " A NIGHT IN TUNISIA " 
 
          Nuit noire et brillante. Nuit chère à Van Gogh, fasciné par un flamboiement argenté, celui des spirales décrite par les étoiles. Bleus profonds et jaunes cuivrés, lueurs douces et chaudes d’une nuit africaine. La voix d’Ella est celle d’une étoile sur le fond du tableau. Une voix de renaissance et de gratitude tournée vers le ciel. « A Night in Tunisia ».
         Amorce toute africaine pour la section rythmique : les maracas donnent le tempo au piano. Rythme alerte aussitôt rejoint par une voix clairement timbrée, enjouée, pleine et légère, prête à brosser une toile sur un couplet :

                   « La lune est la même au-dessus de vous
                      Avec sa chaude et douce lumière du soir
                      Brille dans la nuit de Tunisie
                      Lumineuse comme jamais »   (...)

 Bergson, philosophe de la simplicité, esquisse l’intuition philosophique : « En ce point est quelque chose de simple, d’infiniment, de si extraordinairement simple, que le philosophe n’a jamais réussi à le dire, et c’est pour quoi il a parlé toute sa vie. » Si la question des origines est simple, c’est qu’elle répond à un double mouvement de la pensée : si on connaissait l’origine, on pourrait connaître la suite ; pour comprendre l’origine, il faut d’abord comprendre tout le reste. L’origine est donc tout à la fois le problème et la solution. (...)
 


ART BLAKEY : " BLUE MARCH " 

 
         Une joie intense, sans mélange, se lit sur son visage : l’homme est heureux d’être là, au milieu de ses Jazz Messengers, son orchestre mythique. Ayant établi le rythme en quelques mesures calmement exécutées, Blakey porte son regard sur ses solistes, attendant leur réaction. C’est le saxophoniste qui se coule le premier sur l’allure imprimée par son batteur. La mélodie est simple, alerte : elle vient se calquer avec une précision de métronome sur la cadence donnée par le batteur. Celui-ci assure une transition franche qui relance l’allure à l’intention du trompettiste, heureux d’entonner « sa » marche avec un instrument cuivré naturellement voué à ce style de musique. On pense bien sûr à ces jeunes tambours et fifres qui menaient les braves grognards à la bataille sous les monarchies européennes. « Trois jeunes tambours s’en revenaient de guerre… », nous rappelle la chanson. La parodie jazzistique n’en est que plus savoureuse !... (...)
         Nous possédons un corps et celui-ci invite à la jouissance, c’est cela que rappelle Nietzsche constamment. Dans l’Antéchrist, le philosophe proclame la fin du christianisme et signe notre entrée dans l’ère du Salut ; il nous annonce la guérison. Après deux millénaires, nous avons trouvé l’issue, dit-il, exalté. Nous sortons enfin de ce labyrinthe de l’ère chrétienne, du protestantisme et de sa haine de la vie. Illumination que Nietzsche veut nous partager. Maintenant, là, dans ce corps très bizarre, habité par le langage et la frénésie de marche et d’écriture. Un corps saisi d’un besoin de créativité invraisemblable. Le penseur marche cinq heures par jour, écrit Ainsi parlait Zarathoustra… en trois semaines. Il nous parle du « surhomme », l’homme échappé du nihilisme, l’homme redevenu joyeux, créateur. Celui qui a fait sien le vers d’Hölderlin : « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve ». En philosophant « à coups de marteau », l’auteur du Gai savoir balaie les vieilles certitudes et fouette les corps qui s’amollissaient. Que dit Zarathoustra aux hommes ? « Apprenez à danser ; vivez dans votre corps le plaisir et la douleur ; le rythme du devenir et de l’Eternel Retour… » Aux côtés d’Héraclite, Nietzsche loue Dyonisos ; le dieu de l’héroïsme humain, le dieu de la sagesse tragique, celui qui prenait le risque d’engager les hommes à vivre le cosmos dans leur chair, dans leur corps, à accepter la douleur de cette démesure, à habiter et aimer le destin, le fatum des Anciens. Et la vie devient danse : « Je ne saurais croire qu’en un dieu qui saurait danser ».
 

PHILOJAZZ (3) : AU SOUFFLE DE LA PENSEE

CHATS, NOCTURNE, AFRIQUE, AMOURS, NOSTALGIE ...


RICHARD GALLIANO :
" CHAT PITRE "


         Quel est cet animal malicieux, insaisissable, qui se promène au fil des notes d’une ballade jazzée ? Un accordéon et une trompette bouchée entament sur scène un dialogue feutré, ludique et félin. Les deux instruments à vent, remplis de mystères et d’espoirs éoliens, échangent leurs airs complices et nous délivrent un récit léger sur la pointe des pieds, sur la pointe des pattes. Car c’est bien un chat qui traverse le clair-obscur de la scène, de son allure souple, domestique et narquoise. Divinement aguicheur, le matou fait le pitre. Le Chat-Pitre.
         L’animal et son ombre, l’accordéon et sa trompette, jouent à défiler la bobine en se la renvoyant, rôdant subtilement autour de ce toton improvisé, en déployant l’air exquis du chat qui se lèche les babines et nous coule un regard de velours. Si l’animal est à croquer, l’air est à siffler, à siffloter, plaisir dont ne se privent pas – discrètement – les musiciens. Tout est moelleux dans cette pièce : air simple, léger, ténu comme un vent matinal, que chaque musicien distille sur la pointe des touches, comme avec la saveur des instants de charme. Paolo Fresu à la trompette bouchée, Richard Galliano à l’accordéon. (...)
  
La « persona » grecque, théâtrale à l’origine, exprime le « masque » de chacun où l’on retrouve le « moi » et le « ça », le rôle social et le soi-même. Avec la biométrie contemporaine, on atteint les limites du masque en tentant de « naturaliser » l’identité. Une puce minuscule posée à même le doigt s’assure d’une identité désormais infalsifiable. Le passeport biométrique représente le sommet de la quête d’une identité : absence de visage et déconstruction savante d’une personne en empreintes digitales, codes génétiques et mini-puces ; on culmine dans l’impersonnel avec l’anonymat absolu. Il faut aller au-delà pour commencer la quête du moi, de moi à moi, de moi à soi ; pour me saisir moi-même comme un objet, à la façon dont je me perçois dans un miroir. (...)
      

THELONIOUS MONK : " ROUND ABOUT MIDNIGHT " 
 
         Un pianiste noir en costume lamé, coiffé d’un drôle de bonnet en coton. Quelques notes se détachent avec clarté, une clarté nocturne, hors de notre temps. Et aussitôt, c’est tout le corps du musicien qui se met en mouvement. Marionnette animée de l’intérieur par une musique qui l’inclut et le dépasse à la fois. Les doigts bondissent, entre applications calculées et atermoiements élégants. L’introduction annonce une harmonie colorée, peuplée de ces chromatismes inattendus qui marquent la suspension propre à la rêverie, aux dérobades entendues.
         La préface finit d’annoncer la couleur, se ponctue d’hésitations qui marquent le pas du chercheur de cap, et lance l’intervention discrète de la section rythmique, contrebasse et batterie. Le tempo se veut lent, apaisé, c’est peu de le dire : il se balade comme un battement de cœur au repos, un petit père tranquille qui vaque à ses occupations, l’esprit ailleurs. Le pianiste, lui, a décidé de s’emparer de l’espace sonore pour déployer une composition sophistiquée que ses deux mains tricotent, parfaitement en accord, en suspension au-dessus des touches du piano. Accords plaqués, montées et descentes de gammes ponctuent des interstices de silence : une paix nocturne se glisse entre les notes, subtile comme les arabesques d’un oiseau qui sautillerait délicatement sur la glace d’un lac gelé. (...)

        Comment mieux coordonner, raccorder toutes ces temporalités locales éparpillées, qu’en faisant appel à la philosophie ? Cette dernière plaide pour la survivance du temps, sa suspension pensée quand on ne le voit pas. Elle essaie de réfléchir à ces zones de déconnexion où le raccord se fait mal, de poser la question des points aveugles : que se passe-t-il dans tel pays d’Afrique dont l’actualité ne parle plus aujourd’hui ? Il s’agit de distinguer le temps commun, familier, des horloges, du temps subjectif, plus ou moins vécu, celui des consciences. La philosophie permet au fond de poser cette question simple : que signifie coexister quand on n’est pas en train de construire un temps commun ? (...)
 

MICHEL PORTAL : " MOZAMBIQUE " 

            Un souffle voyageur qui installerait une transe de l’éternel départ. Un immense jeu lunaire tournoyant sur lui-même, sans fin – mais non sans finalité – à la façon de la ronde gracieuse des astres mimant leur balade aérienne. Mozambique, musique planétaire, cosmique.
         Un air maritime, souffle de brise chargé d’embruns du large. Musique de vents qui courent, invisibles et puissants, colonisant l’atmosphère de leur sauvage présence. Une corne de brume, venue de nulle part, laisse entendre sa plainte lointaine, répète un motif sans fin, ponctué par une légère cadence métallique frappant la mesure ternaire propre au jazz. Une « marine » s’esquisse, toile des espaces entre cieux et nappes aqueuses. Marine mouvante, animée d’un mouvement continu, improbable, qui nous laisse en attente. Mozambique, musique maritime. (...)

       Quelle philosophie pour exprimer cette force des métissages ? Celle de Baruch Spinoza, le « Prince des philosophes », penseur éclairé du XVIIè siècle hollandais, auteur d’une Ethique courageuse qui l’opposa aux intransigeances de ses contemporains : exclu de la communauté juive d’Amsterdam, il partagea son temps entre le polissage des verres d’optique et la méditation philosophique. « Penser mieux augmente le degré d’être », suggère son panthéisme tourné vers la compréhension du monde et une forme de sagesse menant à la liberté. Soumis aux polémiques vaines d’opposants ultras, Spinoza trouvera une reconnaissance posthume, grâce à Hegel entre autres, qui considère que tout philosophe a deux philosophies : la sienne et celle de Spinoza.
         Si une pierre tombée d’un toit tue quelqu’un, pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?!... Poser des questions est sans fin. S’appuyant sur le jeu des pourquoi, familier des enfants, Spinoza laisse entendre que cette question n’est pas la bonne. Car remontant ainsi la chaîne des causalités, nous en arrivons à nous réfugier dans la volonté de Dieu, c'est-à-dire dans… l’ignorance qui accompagne les causes surnaturelles. (...)
 

"COLEMAN HAWKINS : " THE MAN I LOVE " 

         The Man I love. L’histoire d’une rencontre. En trois temps, trois mouvements. La force d’un récit amoureux qui développe ses envoûtements sur 5 minutes 22 secondes précisément, de son début à sa conclusion heureuse. The Man I love, standard lumineux qui élève l’expression musicale à son apogée grâce à la ferveur peu commune de musiciens en état de grâce.
         Cela commence par une introduction au piano : un swing indécis, curieux, fureteur, développé sur un tempo alerte, léger et serein à la fois. Une mélodie circulaire de la quête, de l’approche, de la capacité à s’étonner. Le phrasé révèle un air de liberté : la rencontre se fait dans l’évidence d’un hasard, dans l’imprévu des attitudes disponibles. Légers de tout désir a priori, les futurs soupirants sont prêts à tous les enchantements. Ne reconnaît-on pas les sortilèges les plus fous à leur évidente absence de calcul ? Le piano subtil témoigne de ces deux minutes magiques où la rencontre advient. Simplement.  (...)
 
         Sommes-nous impuissants devant les passions ? interroge la philosophie. Descartes nomme « passions » toutes les affections de l’âme résultant de l’action du corps sur celle-ci. Les passions ne dépendent pas plus de nous que les mouvements de notre respiration ou de la circulation du sang ; il n’est pas en notre pouvoir de les contrôler. Les confondant souvent avec nos volontés, nous ne savons même pas que nous sommes sous leur influence. Plus les passions nous agitent, plus nous les ignorons de fait. Descartes fait de l’exercice de la vertu un souverain remède contre les passions. Bien que mise de côté, notre volonté peut toujours reprendre l’initiative, résister et maîtriser la passion. D’abord en faisant l’effort de la connaître, puis en ménageant une place à la générosité de l’âme : c’est l’usage de la vertu qui nous permet la maîtrise de nous-mêmes. « Les Passions de l’âme », un traité d’éthique qui prône la volonté… de vouloir ! Chez Descartes, la vraie générosité suppose une juste connaissance de soi, de sa liberté, et la volonté de l’utiliser au mieux pour juger du bien et du mal. Force du Cogito cartésien.  (...)
 







BILL EVANS : " GLORIA'S STEPS " 

       Ambiance de club, confidentielle, feutrée. Chaude intimité d’une ballade menée sur un tempo medium lent. Swing discret du trio piano / basse / batterie, figure classique de la musique afro-américaine. Les musiciens aiment y pratiquer de l’intérieur l’art subtil de la conversation. En quête de l’émotion pure d’un dialogue qui invite à la contemplation.
         Aussi chaleureux qu’aéré, ce jazz de chambre fait naître une musique entre utopie et réalité, où le partage se veut exigeant. Ce qui se dit alors donne jour à ce qui se voit, se devine, et rend le présent intemporel. Un sentiment de quiétude rare envahit l’auditeur.
    Le pianiste expose une petite mélodie, simplissime, sur laquelle il se met à broder nonchalamment, accompagné de ses deux collègues de la petite formation qui assurent la section rythmique. Ce long solo tranquille et anodin du piano révèle une capacité étonnante du discours musical à la légèreté, lorsqu’il parvient à frôler l’intention poétique. Ce sont autant de petits cailloux que sème le soliste au fil de sa mélodie lentement égrenée, autant d’ondes qui se propagent dans l’air environnant sans pour autant le saturer, telles des spirales fugaces adressées à l’espace où elles s’évanouissent délicatement. (...)
 
         Faut-il redouter le hasard ? Celui-ci explique-t-il le monde ? s’interroge le philosophe. Parce qu’il est temporel, notre monde est soumis aux caprices du hasard, « contingent ». C’est par hasard que la vie a surgi sur la troisième planète du système solaire. C’est par hasard encore que le croisement de tel animal avec tel autre, de telle plante avec telle autre a produit telle nouvelle espèce. Certaines causes agissent par accident. Il y a fatalement de l’indétermination dans notre monde, des événements rebelles à l’intelligibilité et, par suite, à la prévision. La vie est soumise aux phénomènes fortuits. Un homme creuse la terre pour planter un arbre : il découvre un trésor ; cet autre se rend sur l’agora pour assister à l’Assemblée du peuple : il y rencontre un débiteur qui lui restitue sa dette. Le hasard a-t-il fait les choses ?... Non, pas si simple, répond Aristote : « Ce n’est pas le hasard, mais la finalité, qui règne dans les œuvres de la nature. ». (...)
 

 CHET BAKER : " MY FUNNY VALENTINE "
 
          Voilà une musique à flanquer le blues – le vrai – à un mort de passage, à coller la guigne à un macchabée en quête de rédemption. My funny Valentine, une drôle de Valentine… qui n’a rien d’une Valentine drôle !... A moins de se lover passivement, comme elle, au creux de coussins familiers en regardant lascivement tomber la pluie.
         Dans la trompette cuivrée de Chet Baker s’insinue un malaise doucereux comme un poison létal coulant lentement dans vos veines. La trompette, on n’entend qu’elle, tant elle sature le climat d’un tempo nostalgique, langoureux, « lentissime ». Lyrisme, sens de la mélodie, chaleur aussi. Une chaleur engourdie, épaisse, paresseuse qui semble appartenir à un temps sinon révolu du moins impérissable tant il peut être familier de nos humeurs maussades. Si la langueur possède un timbre, c’est à coup sur celui de la trompette de Chet. Musique impressionnante, impressionniste au sens brut où elle « impressionne ».  Confirmation de l’intéressé, en forme d’aveu inconscient : «  Dans la musique, je suis accroc à une substance. Elle n’a ni poids, ni volume, ni forme et elle est pourtant plus dense que tout ce que je connais de matériel sur terre. » (...)
  
      Nostalgie et solitude parcourent de leur présence l’histoire des arts et de la pensée. Etymologiquement, la nostalgie c’est la douleur du retour ; une douleur qui semble toujours avoir un coup d’avance, oscillant entre celle de ne pas encore avoir atteint le lieu espéré et celle de s’apercevoir que ce n’était pas là où on voulait aller. Dans Quelque part dans l’inachevé, Jankélévitch parle d’Ulysse, héros nostalgique par excellence, le lendemain de son retour au pays natal : « Ulysse distrait, taciturne… regrette l’instant où il a confusément entrevu Ithaque, l’instant où l’être de son espoir était encore entre l’existence et l’inexistence. » La nostalgie n’est pas soluble dans les retrouvailles avec le lieu si longtemps attendu, c’est plutôt la fin de l’histoire : Ulysse a accompli et achevé un périple  – un cercle au sens propre. Seule Pénélope, en tissant au quotidien le fil des Parques, a pu croire qu’elle pourrait abolir le temps. Ulysse a vieilli, le monde a changé et nous avons changé : nous ne sommes plus nous-mêmes. Comme le dit Proust parlant de ses contemporains : « Leur vieillesse me désolait car elle m’avertissait de l’approche de la mienne. » (...)
 
 
A SUIVRE ...  

   LA SUITE DES TEXTES A LIRE ET DES PIECES A ENTENDRE SE TROUVE DANS LES ARCHIVES DU BLOG, SOUS LES TITRES " PHILOJAZZ  " (4) , (5)

    L'ENSEMBLE COMPOSE LE CORPS DE MON NOUVEL OUVRAGE " PHILOJAZZ " A PARAÎTRE COURANT 2012 ...