samedi 17 août 2013

EMOUVANCES (2) EPHEMERES



   A l’horizon des œuvres, justement, se profile un peu de cette paix intérieure qui nous a précédés il y a bien longtemps, dans un siècle d’or perdu. Or / origines. Singulière homonymie qui dit la source. Levons le voile de Maya cher au philosophe pour dépasser aveuglements et illusions et revenir aux causes, aux sources d’un langage perdu, primitif. Remontons le cours-fatras des choses, tendons nos sens aux aguets de la source. La source a des secrets à nous murmurer… Alors, debout dans un paysage intérieur, nous apparaît enfin notre « double » étrange et rare. « Ma sœur âme, ma sœur… » Collant à notre propre parole émerge l’amorce émouvante d’une ouverture vers la paix, comme la saveur d’une éternité depuis toujours présente. L’éternité de l’instant.
   « Elle est retrouvée. Quoi ? – L’éternité. C’est la mer allée avec le soleil », écrit Rimbaud. L’éternité est ce portail, ce seuil qui nous ouvre les yeux, ici et maintenant, sur terre. Ni dans le futur hypothétique concocté par les religions, ni dans une durée s’allongeant à perpétuité, elle nous crève les yeux dans ce monde-ci. Nichée au cœur de chaque seconde dont palpite le temps, elle sait habiter le regard de celui qui surplombe le jeu double, silencieux, signifiant, des réalités éphémères, apparemment ordinaires. Arrêter le temps relève du miracle de l’étonnement. Le thomazein grec, que Socrate place à l’origine de l’acte même de philosopher, renvoie à cette qualité du regard qui questionne, investit, pénètre au cœur des choses pour en extraire la substance vivante. N’en va-t-il pas ainsi de notre rapport aux œuvres ?
   Le moment privilégié de l’émotion artistique jaillit de la qualité de notre rencontre avec l’univers silencieux, profond, d’une absence qui se mue soudain en pure présence. Comment retrouver la force d’un sens caché sans se mettre d’abord en congé de la turbulence programmée qui nous agite ? Avant de prétendre pénétrer l’épaisseur de la nature telle qu’elle est, quand aucun homme ne la regarde, en dehors de nous, à cet instant précis où nous établissons avec elle le fil d’une sensation et, qui sait, d’une osmose.
   Instant tout qualitatif que celui qui voit notre œil se glissant dans le trou de serrure  pour saisir l’éternité nue, dans une innocence encore dépouillée d’humanité. Ne nous semble-t-il pas alors avoir accès à un monde que les hommes n’ont pas encore recouvert de leur présence, ni du sens qu’ils ne manqueront pas d’y mettre ? L’oubli de soi est-il la condition d’accès à l’éternité de l’instant ? S’effacer pour laisser parler le monde. Hors de la fureur de l’histoire et des malheurs du temps. Etablir un lien avec ce « seul univers où avoir raison prend un sens : la nature sans hommes… », évoqué par le Camus de Noces. L’éternité ne se saisit ici-bas que dans l’instant. Un instant patiemment capté, capturé, prélevé sur la structure granulaire du temps, dans l’attente qui saisit le miracle. Instant parfait, baudelairien, qui « extrait l’éternité du transitoire ».
    Le temps n’est continu qu’en apparence. Pénétrant sa structure intime, nous aurions accès à une multitude d’instants discrets, presque invisibles à l’œil nu, dont chacun compose une unité parfaite. Une myriade d’instantanés dont la qualité et la force ne dépendent que de la façon que nous avons de les regarder. Question de la nature du regard. Le monde est un texte, une déchiffrer, une géométrie accomplie à déceler. La finesse de sa lecture appelle un laisser-aller, un désintéressement proches de… l’absence. Une juste présence suppose suspension, abolition de nos repères familiers pour se plonger dans l’éternité offerte à « l’œil qui écoute » que nous décrit joliment Paul Claudel : celui du peintre amorçant un pas vers sa toile pour soudain disparaître à l’intérieur, comme s’absorbant en elle. Paroxysme du geste d’éternité.   

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