lundi 21 mars 2011

BERNARD SCHLINK : LE LISEUR ET L'ANALPHABETE


Jusqu’où peut mener la honte d’être analphabète ? Et la peur née d’une telle honte ?...

Hannah, 35 ans, amante mystérieuse et impassible, partage avec le jeune Michaël, 15 ans, le rite passionné – passionnel ? – d’une lecture quotidienne à haute voix. Un rite qui amène Bernhard Schlink et son narrateur, au mitan du récit, à lever l’insoupçonnable secret qui éclaire la destinée incroyable de cette femme. Un destin que l’auteur condense dans ces deux phrases : « Elle (Hanna) combattait depuis toujours, non pour montrer ce dont elle était capable, mais pour dissimuler ce dont elle était incapable. C’était une vie dont les élans consistaient à battre vigoureusement en retraite, et les victoires à encaisser de secrètes défaites. »

La vie d’Hanna la contraint à garder coûte que coûte le masque de ses origines. Tous ses efforts sont tendus vers un seul et même but : sauver sa propre image au prix d’années de prison qu’elle ne mérite objectivement pas.

Schlink, via son narrateur, enfonce le clou : « Avec l’énergie qu’elle mettait à maintenir ce mensonge de toute une vie, elle aurait pu apprendre depuis longtemps à lire et à écrire. » Jusqu’où, à quels excès, peut mener le déni de réalité ? C’est la question de la distance à soi-même qui se trouve posée là. A travers l’acte de tromperie infligé à l’autre.... et finalement à soi-même. Avoir peur pour les autres les rend vulnérables. Le problème d’Hanna trouve un écho inattendu dans l’histoire personnelle de son amant Mickaël et d’un père distant mais capable de formuler une question éducative centrale : faut-il mettre en avant l’idée de bonheur en lieu et place de celle de dignité et de liberté ?...

La réponse de Schlink, via le père de Mickaël, est sans ambages : « S’agissant d’adultes, je ne vois absolument rien qui justifie qu’on mette ce qu’un autre estime bon pour eux au-dessus de ce qu’eux-mêmes estiment bon pour eux. » Essayer d’ouvrir les yeux de l’autre, oui pourquoi pas. Mais en lui laissant le dernier mot, en lui parlant à lui et non à quelqu’un d’autre derrière son dos. Ou en plaquant sur lui des points de vue factices par une justification en valeur d’excuse qui n’en est pas une. Avoir peur pour ses enfants les rend vulnérables. Alors bien sûr Schlink tempère : « En tant que père, être incapable d’aider ses enfants est une expérience quasi-intolérable. »

Liseur d’émotions contre analphabète de l’âme. Là est le vrai débat. Essayer/éprouver la tonalité de sa voix, propre et unique, face au monde et à ses résistances, c’est cela trouver sa voie. Nul ne peut réaliser à la place de l’autre cet apprentissage d’une langue universelle : celle, infiniment précieuse, irremplaçable, des émotions, des sentiments. Vouloir se substituer à l’autre dans cette entreprise ne conduit qu’à l’insécuriser pour plus tard, à installer au cœur des personnalités des stratégies hésitantes, des peurs coupables, des silences paralysants, des impuissances durables.

Curieuse homophonie de langage que celle qui rapproche « je me suis tu » et « je me suis tué ». Comme si autour de soi s’installait une chape de plomb qui dicte le silence. Notre rapport au dire, à l’écrire, ou à « l’apprendre à lire » - tous trois codes d’une même participation au monde – rappellent sans fin de premières expériences , souveraines ou douloureuses : ne pas être écouté, entendu, compris reconnu, au cœur de ces aventures originelles, peut suffire à se forcer à se murer dans un silence de mort.

Il faut apprendre à repérer ces gestes symboliques qui en disent tant. Le mécanisme d’auto-protection qui s’incarne dans le mouvement instinctif des deux bras que l’on place devant son visage pour se protéger de coups qui risquent de pleuvoir. Ou encore les doigts placés verticalement sur la bouche de celui qui écrit dans le silence : « Ce secret que j’écris ne peut se dire. » Ainsi peut-on s’enfoncer très tôt et durablement dans les souterrains de sa personnalité. Ce qui est impossible à dire, « l’indicible », se fait de plus en plus impossible à entendre avec le temps. Dans ce silence forcé, forcené, on finit par ne plus s’entendre soi-même … allant parfois jusqu’à s’inventer des récits à la troisième personne pour se décharger du poids de sa propre vie, devenu intolérable. Ou pire, à confondre sa honte avec une moralité bien assumée : la pudeur, surtout fausse, pourrait-elle rendre muet celui qui fuit ce qu’il ressent comme de vagues poisses d’obscénité.

Schlink place dans le personnage d’Hanna l’image d’une énergie inversée, tournée contre elle-même et niant le monde. C’est son secret inavouable qui va la conduire à mener le rôle involontaire de bourreau anonyme dans « l’administration » d’un camp de la mort. Hanna appartient à ce type humain « taiseux », en mal d’éducation, pour tout dire misérable, qu’ont toujours cherché à s’acoquiner les régimes totalitaires, les religieux fanatiques ou les monarques absolus, en vue d’accomplir leurs basses besogne de conservation du pouvoir à tout prix. Apeurés, dociles, sans recul, ils sont les instruments tout désignés dont on n’est sûr qu’aucune prise de conscience, aucun surmoi tapageur ou tyrannique, ne viendra gêner l’activisme aveugle.

Ainsi Hanna est-elle jugée et condamnée pour avoir été l’un de ces innombrables bourreaux anonymes dont l’indifférence apparente à l’égard de leurs victimes semble d’emblée incompréhensible et révoltante. « Où est la solidarité, le respect de la vie ?!... », s’insurge Schlink. Mais ces valeurs n’en ont – de valeur – qu’aux yeux de ceux qui ont la faculté de se parler à eux-mêmes, de parler aux autres, de s’expliquer, de comprendre et d’ajuster leurs moyens d’action au monde. Avec justesse. Justice.

Le drame secret d’Hanna – son analphabétisme ancré, assumé – s’est peu à peu mué, à son insu, en drame social : les manques primaires de son histoire ont fini par rejoindre fatalement les brutalités sans nom de l’Histoire. Ce destin-là, que rien n’est venu détourner à temps, semblait écrit comme bien d’autres. Les bourreaux consentants se construisent souvent à l’ombre de victimes silencieuses.

Michaël, bouleversé par cette vérité, veut à la fois condamner et comprendre après coup le crime d’Hanna. Une chose et son contraire, le grand écart impossible : une impasse. Hanna n’est pas une criminelle : elle n’est qu’une femme faible, paralysée, qui s’est laissé embarquer comme surveillante obéissante d’un camp. Et quand viendra l’heure de la condamnation, elle ne saura, elle ne pourra se défendre, incapable qu’elle est de lire l’acte d’accusation. Rejointe par son passé.

La victime d’analphabétisme, forme d’anorexie, acte manqué en réponse à l’incompréhension du monde, clamera toujours son désir de justice auprès de liseurs lucides et impuissants. Hanna finira, sur le tard et en prison, par faire cet effort d’apprendre à lire. Par amour, grâce à des cassettes sonores enregistrées et envoyées par Mickaël. Ce dernier raconte : « Je relisais à l’époque l’Odyssée. Ulysse ne revient pas pour rester mais pour repartir. L’Odyssée est l’histoire d’un mouvement qui à la fois vise un but et n’en a pas, une histoire de succès vains… Je me suis mis à lire à haute voix, à lire pour Hanna … »

Pour Hanna, « l’éternel retour » aura été bien tardif ! Mais qu’il est long de faire la paix avec son histoire !…

dimanche 6 mars 2011

JEAN DE LA FONTAINE : PLUME VIVE ET LEGERE SUR LE FIL DE LA LANGUE


" J'aime les jeux, l'amour, les livres, la musique,
Les villes et la campagne, enfin tout,
Il n'est rien qui ne me soit souverain Bien

Jusqu'aux sombres plaisirs d'un coeur mélancolique "


Ainsi parle l'homme qui conçut le dessein de "se servir des animaux pour instruire les hommes". Mais d'où vient chez lui ce secret qui est la quintessence absolue de l'éblouissement de la langue ? La Fontaine, ce n'est certes pas la belle langue " à la Saint Simon ". Non, plutôt la langue inventive, vivante, émouvante. D'une beauté faite de douceur, de vélocité, de discrétion.
Sens de la rupture, richesse (jamais docte pour autant), fluidité, rigueur, liberté au milieu de la contrainte. Fond et forme au service d'une même force philosophique du propos. Et tout cela s'enracine dans des situations de la pleine vie. Tel " L'homme et la couleuvre " :

" S'il fallait condamner tous les ingrats qui sont au monde
A qui pourrait-on pardonner ? (.../...)

On en use ainsi chez les Grands : la raison les offense

Ils se mettent en tête que tout est né pour eux :

Quadrupèdes et gens et serpents

Si quelqu'un desserre les dents

C'est un sot j'en conviens

Mais que faut-il donc faire ?

Parler ou bien se taire ?... "

Belle illustration de la difficulté extrême à se confronter au pouvoir en tout temps. Ainsi le classicisme du XVIIè siècle engloberait-il dans un même souffle l'académisme officiel du règne des puissants et la liberté insolente de quelques poètes de génie. La Fontaine est un réceptacle, un passeur qui traîne avec lui toutes les mythologies de la vie : Antiquité, Renaissance, tout. S'y mêle même la légèreté colorée, pittoresque, quasi intemporelle propre au haïku asiatique :

" Une tortue était à la tête légère
Qui lasse de son trou

Voulut voir du pays ..."


Jusqu'à nous questionner dans les dérives consommatrices de nos sociétés contemporaines. Le poète se pose en adversaire résolu du cogito cartésien, s'en prenant avec vigueur à l'idée de l'animal-machine. Que dirait La Fontaine aujourd'hui face aux excès de nos élevages industriels ? Ou plutôt que ferait-il dire aux animaux du XXIè siècle ?...

En homme de la morale commune, le fabuliste écrit toujours comme pour argumenter face à de potentiels contradicteurs. Invitant à la sagesse, il nous fait sentir aussi l'insuffisance de toute sagesse.
" La mort ne surprend point le Sage

Je voudrais qu'à cet âge

On sortît de la vie ainsi que d'un banquet "


Là est sa participation au grand "memento mori" qui parcourt l'Occident depuis l'Antiquité jusqu'à Nietzsche : " Comme on voit bien derrière chacun se dresser son ombre, son obscur compagnon de route. J'aimerais leur rendre l'idée de la vie encore mille fois plus digne d'être pensée ". Et, plus près de nous, jusqu'à Jankélévitch : " La mort lorsqu'elle arrive, arrive toujours pour la première fois et nous trouve invariablement démunis ".

La Fontaine, artisan de la précision et de la souplesse de notre langue. Patient alchimiste, aussi, du liant tragi-comique des situations où il nous plonge. Ainsi dans "L'ours et l'amateur de jardins" :

" Il est bon de parler et meilleur de se taire
Mais tous deux sont mauvais dès lors qu'ils sont outrés ...
Les jardins parlent peu si ce n'est dans mon livre ...

Le fidèle émoucheur vous empoigne un pavé

Le lance avec raideur
Casse la tête à l'homme en écrasant la mouche

Et non moins bon archer que mauvais raisonneur
Raide mort étendu sur place il le couche

Rien n'est si dangereux qu'un ignorant ami

Mieux vaudrait un sage ennemi "


" Je suis ébloui du retentissement subjectif que les oeuvres produisent sur nous ",
notait Roland Barthes. L'amitié maladroite comme le surinvestissement amoureux peuvent donc tuer ! L'homme cerné d'affects et de solitudes.

Aux yeux de Louis Ferdinand Céline, " Il y a très peu de stylistes. Le plus grand, c'est La Fontaine : c'est fin, c'est ça et c'est tout. " Même rejet de la lourdeur chez les deux écrivains. Et ce mélange de l'argot rural avec la grande langue du XVIIè chez La Fontaine. Les deux ont en commun d'avoir su "oraliser" la structure de la langue, d'avoir injecté charme et fluidité dans cette oralité. Infinie richesse des mots au service du " parler vie ".

Jubilation du rythme. La Fontaine anticipe le "slam" moderne de la langue dans le savoureux "Conseil tenu par les rats" :

" Un chat nommé Rodilardus
Faisait des rats telle déconfiture
Qu'on n'en voyait presque plus

Tant il en avait mis dedans la sépulture ...

Leur doyen personne fort prudente

Opina qu'il fallait et plus tôt que plus tard

Attacher un grelot au cou de Rodilard. "


" Amor fati " murmure le philosophe Jean au fabuliste La Fontaine : des Anciens il faut accepter tout, y prendre le meilleur.

" Je chante les héros dont Esope est le père
Troupe de qui l'histoire encore que mensongère

Contient des vérités qui servent de leçons
Tout parle en mon ouvrage et même les poissons. "


mercredi 23 février 2011

JANKELEVITCH : PENSER LE VOLATIL


Entre le " Je ne sais quoi " et le " Presque rien ", " L'adagio des regrets engage la danse insaisissable du jadis et de l'ailleurs ". Nommant la trace invisible qui demeure, le philosophe nous installe dans l'irréversible : cet indestructible qui traîne même après la mort. Repensons à la voix du cher disparu ...

Quelque chose a été vécu, réalisé, qui s'inscrit pour toujours dans une " sempiternité ". C'est l'irrévocable dont peuvent témoigner les rescapés de la mort.

Modulation haut perchée, la voix de Jankélévitch chante juste et faux. Il digresse sans jamais se perdre, improvise, pense par métaphore, sa façon à lui de faire cours/t (dans la Sorbonne familière). Sa philosophie ne cherche pas à saisir, à cristalliser, mais laisse entrevoir le " je ne sais quoi " ou son cousin proche, le " presque rien ". Comme un mystère concret qui existe indubitablement ... et disparaît l'instant d'après. La note, la parole, le cri , le souffle... Le temps porte cet indéterminé par excellence : je sais que le temps est, mais je ne sais pas ce qu'est le temps. Je sais que je suis ... mais qui suis-je ?...

Propulsés au coeur de ce temps, René et Descartes se regardent l'un l'autre, se saisissent en train de penser. Le funambule se demande, l'espace d'une fraction de seconde, ce qu'il est en train de faire ... et chute ! Je suis, j'existe, et cette vérité sera toujours vraie chaque fois que je la concevrai. Le "je" est contenu dans l'instant, la fulgurance, l'apparition/disparition.

La musique joue le langage de l'indétermination. Son expression multivoque nous ouvre des horizons à déployer. Quant aux idées en fuite, on ne les cherche pas parce qu'elles sont géniales, mais elles sont géniales parce qu'on les cherche. Subtile inversion des causalités. On touche au coeur de la nostalgie selon Vladimir : crissements, odeurs, parfums, se chargent d'affectivité. De menus détails sont porteurs d'un sens profond lié à notre vérité humaine. Mais des idées en fuite, il nous faut faire le deuil.

L'horizon des possibles irrigue le futur, l'horizon de l'impossible défait le passé. Le futur se dit dans l'architecture urbaine, le passé dans l'Eden, dans les brumes du Jardin Perdu disponible à l'errance. La musique est de l'ordre du jardin, de l'inutile, de l'impossible : rêver, chanter, poétiser, peindre, sont les seules attitudes viables face au passé.
" Si l'Homme a un bel avenir derrière lui, c'est parce qu'il a devant lui un vaste passé. " Lorsque l'énigme se met à tutoyer la clarté...

Fils du traducteur de Freud et de Hegel, nourri de culture grecque, juive, chrétienne et russe, Jankélévitch pointe la tragédie de toute culture : la vie qui en est la source porte en elle des forces contraires. Et l'homme est cet être "mitoyen" constamment soumis au mouvement alternatif du pendule cher à Schopenhauer : il sait qu'il va mourir, mais il ne sait pas quand. La vie n'est vivante que parce qu'elle est promise à la mort. On ne peut être et savoir que l'on est. " Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait !... "

L'avoir été est inscrit dans l'avenir comme porté par un " presque rien " incomparable. Et l'univers tout entier ne serait pas ce qu'il est sans l'idée d'un enfant gazé à Auschwitz. L'affectivité profonde marque de sa trace ineffable ce que nous fûmes. L'indignation infinie jaillit d'un rapport silencieux à l'indicible : pour le philosophe, le pardon est mort ... dans les camps de la mort.

La pensée morale de Jankélévitch nous ramène à une vie vécue selon l'ordre du coeur. Il s'y développe une réflexion sur l'existence de la conscience dans le temps. Le philosophe du devenir, à l'instar de son maître Bergson, se propose de surprendre en équilibre, en " flagrant délit ", la fine pointe de l'instant. La vie ne serait-elle finalement que cette mélodie éphémère arrachée à l'infini de la mort ? ...

Celui qui a vécu ne peut plus " ne pas être " : " Désormais, ce fait mystérieux, profondément obscur, d'avoir vécu, est son viatique pour l'éternité " (L'irréversible et la nostalgie).

On peut avoir été ... et continuer d'être. Volatile éternité.

mercredi 9 février 2011

BLAISE CENDRARS : UN ELOGE DE LA PARTANCE


" Je ne trempe pas ma plume dans un encrier mais dans la vie "
Le jeune Blaise, encore adolescent, saute par la fenêtre, attrape le premier train, chemine là où ses pas le mènent, au hasard des ruelles, des sentes, des chemins de traverse. Rupture et partance. L'homme est ainsi. Il fait son latin à cheval, passe le bachot... et repart. En rimbaldien féru, Blaise chante l'éloge du perpétuel départ au goût d'universel, dans une rumeur toujours neuve. Il meurt si on l'attache.

Chacune de ses missives se colore d'un " ... et il y a encore quelque chose ". C'est du pays que vient ... le mal du pays. Le mal c'est l'appartenance. Comme Gary, Cendrars est l'homme de l'inappartenance, y compris à l'égard de son oeuvre. Le bourlingueur a choisi de mêler dans son nom la cendre ... et l'art. Destin singulier. Toute vie n'est qu'un poème pour cet amoureux de l'errance.

La fluidité de son écriture est celle de l'écrivain-voyageur toujours prêt à embarquer pour planter son regard dans le monde tel qu'il va. Dans sa malle : ses manuscrits en cours, sa Remington portable, quelques vêtements, deux paires de godasses, des kilos de papier blanc... Traversée de dix huit jours de Pernambouc à Cherbourg. Et ce rêve fou de charger avec lui un magnifique fourmilier au nez en forme de bannière, marchandé à un vieux nègre borgne. " Avoir un emmanché comme celui-là vous fait rire du matin au soir ! "

Au gré de sa vie idéale - sur un bateau bien sûr - l'homme aura tout le loisir de penser à ses "sept merveilles du monde ", toutes prosaïques au possible : le roulement à bille, la publicité, l'argent, la musique de son ami Erik Satie ... et la nuque dénudée d'une femme. Sans oublier la merveille des merveilles : le don de création.

" Quand tu aimes il faut partir

sentir chanter courir
Respire marche pars va-t-en "


La poésie, la vraie, n'a pas de patrie. Le stylo de Cendrars caracole. Et lui est en bras de chemise, sifflotant. Ou s'amuse avec un dictaphone, inventant une polyphonie de voix amicales. Blaise a le goût du risque. Ecrire est pour lui la chose la plus dure, il l'avoue. Ecrire, c'est peut-être abdiquer. A qui veut l'entendre, il professe un mépris pour la chose écrite. La poésie est toujours en jeu. A l'image de ce poème-énigme qu'il a caché-cloué dans la caisse d'un grenier de campagne... " Au coeur du monde " : l'homme " de la main droite " (d)écrit une promenade nocturne dans Paris. Orion, c'est son étoile, sa main droite perdue à la guerre et montée au ciel. Cendrars se met dans ses propres pas, mais le poème se refuse à lui pour devenir ce texte "antipoétique" qui conduit à la prose, malgré son auteur.

L'aventure continue, neuve et fluide. Blaise reste un an à Rome, à faire ... du cinéma. Puis débarque à Hollywood, là où " toutes les rues mènent à un studio ". Cendrars entre fascination pour l'image et humour naïf : " J'avais l'intention de tourner un couple d'éléphants en train de coïter. Je n'ai pas réussi. " Quant au "filmage" de la classique parade du baiser amoureux, il énumère avec délice la liste des cinquante personnes nécessaires au tournage de la scène. Depuis les deux acteurs jusqu'au ... "producer".

L'ami Doisneau photographie Blaise écrivant, dans le vieux Aix : figure de l'écrivain solitaire face à un mur lisse, à la lumière d'une ampoule nue. Cendrars évoque l'oiseau rare s'envolant d'une clairière de la forêt brésilienne : le "Septicolore", ahuri et passif, a l'oeil lucide de l'oiseau halluciné, et un peu du panache... du champignon atomique de Bikini !

Le rêve est son autre voyage : " Je rêvais que je volais comme un oiseau, battant des bras, des jambes "... Avant de se voir "couillonné" au réveil, avoue-t-il, hilare. Blaise se rêve aussi, se voit, se plaît "à poil" sur le pont d'un bateau, lors d'aubes qu'il aime à se décrire... pour lui. Toujours en partance dans sa tête. " Le langage est une chose qui m'a séduit, formé, perverti. Correct... incorrect, mais bien vivant "

" Toute vie n'est qu'un poème, un mouvement. Je ne suis qu'un mot, un verbe, une profondeur, dans le sens le plus sauvage, le plus mystique, le plus vivant ",
écrit Cendrars en 1913 à propos de La Prose du Transsibérien. Eloge de la partance, la nôtre cette fois, dans l'oeuvre-monde de l'écrivain voyageur.

" Pourquoi j'écris ? Parce que. "
Apothéose sibylline d'une langue crépitante.

lundi 31 janvier 2011

QUENEAU ET SA " ZAZIE " : UN BOUQUET DE GOUAILLE ENFANTINE

Mais "doukipudonktan ? " se demande Tonton Gabriel, se tamponnant le tarin de Barbouze de chez Fior. Queneau lance ainsi la virée burlesque de sa nièce Zazie dans Paris. Une gamine effrontée que cette "mouflette cambrousarde", qui n'a pas froid aux yeux et affronte le monde adulte sans complexe, avec un culot digne des Titis et autres Gavroches parigots, "les coudocor".

Et Queneau poursuit sa jubilante balade urbaine de bistrot en coinstot, où le jeu consiste à repeindre la langue aux couleurs de la plus pure phonétique et du parler poulbot. "Snob mon cul", entonne la mouflette en guise d'entrée en matière. Et quand l'oncle Gabriel lui propose la visite des Invalides en guise de plongée dans l' "métrolleybus", la réponse fuse, sèche : "Napoléon mon cul ! Il m'intéresse pas du tout, cet enflé, avec son chapeau à la con ! "

Le savoureux perroquet Laverdure donne la réplique, de manière aussi réitérée que sibylline : "Tu causes, tu causes, c'est tout c'que tu sais faire !...". Zazie egzamine éberluée tout ce petit monde : "Et çui-là ki cè ?... " Elle ne rêve que du métro et de Singermindépré, la gosseline, on ne lui enlèvera pas ça de l'idée ! Mais Tonton Gabriel veille sanxaenèlèr : " La rue, c'est l'école du vice " prévient-il, et gare aux papouilles zozées !

Zazie apprend vite, "assèche un demi à bulbulements, expulse trois p'tits rots et se laisse aller, épuisée", avant de goûter aux joies de la Foire aux Puces, "là où on trouve des rambrans pour pas cher". Stoppée net devant un achalandage de surplus, aboujpludutout : " Izont des blouddjinnzes !..." Et tant pis s'il y a des croquants ki n'aiment pas squi est raffiné !

Les lourdingues, rombières, satyres, galapiats, gougnafiers, guidenappeurs et autres fleurs de nave en prennent pour leur grade. Les "nomdehieu, nomdguieu, lagoçamilébou, exétéra..."se profèrent par bordées. Mais, comme pour rattraper, il y a aussi "des médzavotché, des oeillades aphrodisiaques et vulcanisantes, des commissures labiales, des ombres quasiment anthropophagiques et des lamellibranches forcées dans leur coquille avec une férocité mérovingienne."

Queneau s'invite lui-même au détour d'une phrase, tel Hitchcock apparaissant fugacement dans ses films : "Toute cette histoire, à peine plus qu'un délire tapé à la machine par un romancier idiot (oh ! pardon)." Puis il n'hésite pas à faire valser les conjugaisons : " Gabriel fermit les yeux et se tournit vers le type... Elle lui foutit un bon coup de pied sur la cheville."

Zazie la mouflette, elle, sait ce qu'elle veut : "Je veux aller à l'école jusqu'à soixante cinq ans. Je veux être institutrice pour faire chier les mômes, pour leur larder la chair du derche... Sinon, je serai astronaute pour aller faire chier les Martiens !..." A défaut de métro, la môme est embarquée malgré elle dans un lot de touristes grouillants : " On veut ouïr ! On veut ouïr ! Kouavouar ? Kouavouar ? " Foin de bâille-naïte, tonton Gabriel est promu archiguide de tout ce petit monde aux cris de "Montjoie Sainte Chapelle ! ouvrez grands vos hublots, tas d'caves !..." A quoi tous ces cons répondent par la nécessité d'un pourliche.

Conséquences emmerdatoires et déconnances variées amènent les uns et les autres à quelque surenchère métaphysique : " La vie, un rien l'amène, un rien l'anime, un rien la mine, un rien l'emmène..." " Oui, surenchérit Laverdure, facétieux : nous ne comprenons pas le hic de ce nunc, ni le quid de ce quod ", " Quelle colique que l'egzistence ! " Et quand une rombière a "un fleurte terrible avec le flicmane Trouscaillon", Zazie poursuit ses découvertes au gré des apibeursdétouillou et des "politesse mon cul." " J'veux ottchose", clame-t-elle ("que la ffine efflorescence de la cuisine ffrançouèze")... " " Et pourtant, isi connaissent en bectance, les enfouarés ! "

" Les pas marrants, dit Zazie en asséchant un glasse, j'les emmerde. " Et d'ailleurs, Tonton Gabriel se voit bientôt en prise avec la "meute limonadière". " Tapage nocturne, chahut lunaire, boucan somnivore, médianoche gueulante... " Tous les signes de l'hécatombe finale (digne de celle de Brassens au marché de Brive-la-Gaillarde) s'accumulent devant la gosseline épuisée mais reconnaissante pour son oncle : " T'étais bath, t'as vraiment été suprême !"

Et lorsque Jeanne Lalochère la récupère, la môme dort debout. A la question immanquable : "Alors, qu'est-ce qu'est-ce que t'as fait ?...", Zazie expire dans un souffle : " J'ai vieilli ".

jeudi 20 janvier 2011

LE TARTUFFE IMPOSTEUR : MOLIERE ET LA COMEDIE DE LA CONSCIENCE DUPEE


Courir le risque d'être " tartuffié " : voilà bien ce qui guette chacun, quel que soit son siècle ou son groupe social. Molière prévient :
" Quoi , la feinte douceur de cette âme hypocrite ... "
Déclaration douce-amère propre à la société-spectacle en place sous le Grand Règne, comme à toute mise en scène -intemporelle- d'un moi coupable et pathétique.

" Et je ne suis rien moins hélas ! que ce qu'on pense.
Tout le monde me prend pour un homme de bien,

Mais la réalité pure est que je ne vaux rien. "

Aveu cruel que celui qui révèle le réel derrière le masque. Molière dévoile sans détour la fausse bonne conscience qui se revêt des atours de la tromperie. Le Tartuffe, imposteur par nature, prend l'autre pour une ... "truffe" (quasi homonymie, mi-familière mi-vulgaire, du mot "tartuffe", et autre sens de ce mot). Pour que le mécanisme de l'usurpation fonctionne, il faut être deux : le trompeur et le trompé, le duplice et son complice. Et que chacun tienne son rôle sans faillir ! La tartufferie est un plat qui se mange chaud, en pleine connivence. Tartuffe, forçat évadé, est tel qu'Orgon l'invente, le veut, le rêve : réceptacle de tous les péchés du monde, rédempteur improbable et messie malgré lui.

C'est un mal bien profond que l'imposture, puisqu'elle se pare des apparences de la vérité -confisquée- assénée au nom d'un Souverain Bien... hypothétique, symbolisé par une religion intimement associée au pouvoir royal de l'époque. Arme imparable contre les dissidences de toutes natures, sauf-conduit passe-partout où se complaire ouvertement sans risque d'être critiqué : bienheureuse surenchère !

Or il s'agit rien de moins que de transformer le sacré en instrument de violence, d'agression. Le Tartuffe, expert en dissimulation, se cache derrière une pureté qui n'existe pas, car étrangère au monde tel qu'il est : l'imposteur se nie lui-même comme il nie le monde. Le Tartuffe tient commerce occulte avec une sorte d'obscénité secrète et, sommet de (mauvaise) foi, se veut et se fait le justicier du Ciel. Comble de la tromperie pourfendant... la tromperie !
" ... Que j'ai de quoi confondre et punir l'imposture,
Venger le Ciel qu'on blesse, et faire repentir ... "

Il se déclare l'alpha et l'oméga du Bien et du Salut à administrer aux autres :
" Dans l'amour du prochain sa vertu se consomme
... Et par charité pure, il veut vous enlever
Tout ce qui peut faire obstacle à vous sauver. "


Pureté, dureté infaillible, il est la voix de l'Inquisiteur, prêt à faire abjurer tous ses proches :
" ... Et je sacrifierais à de si puissants noeuds
Ami, femme, parents, et moi-même avec eux. "


Il se pose en prototype, en porte-parole avoué de tous les fanatismes, même les plus larvés, des prosélytismes de tous bords (religions, sectes , communautarismes, clans, castes et processions ...) qui tiennent à tout prix à se donner raison pour étendre leur emprise sur les esprits. Molière ne dénonce pas là seulement les "faux-monnayeurs en dévotion", mais aussi les "gens de bien à outrance". Le théâtre, royaume de l'apparence, a bel et bien la vertu de dénoncer les façades mensongères. Imposture et folie s'écartent de la norme : c'est le mérite de la comédie de le révéler. Ce lieu des masques est par excellence celui où l'on ... démasque. Tartuffe n'avoue jamais, ne tombe jamais le masque : il faut le lui arracher à la fin de la pièce.

Apparence contre réalité, double langage contre bonne foi, illusion contre connaissance, tutelle contre liberté : et si toute religion renfermait en elle-même les ferments de sa propre parodie, à travers cette propension têtue à convertir les âmes ? Projet suspect que celui qui pousse tout homme à renoncer à son intégrité naturelle pour ... se tartuffier lui-même !

Molière, en défenseur élégant et subtil d'une morale du "juste milieu", nous rend à notre lucidité et à notre liberté de conscience. N'en déplaise aux dévots et justiciers de tout poil !... Renvoyant duperie et complaisance dos à dos, Orgon, enfin délivré, peut s'écrier (un peu excessif) :
" C'en est fait, je renonce à tous les gens de bien ... "

lundi 10 janvier 2011

SCHOPENHAUER : ENTRE TRAGEDIE ET COMEDIE, " LE MONDE COMME VOLONTE ... "


" L'histoire d'une vie est toujours l'histoire d'une souffrance ".

De la tendresse blessée à l'endurance fragile, de la caricature forcée à la vérité intérieure, de la tragédie à la comédie, le pendule ne cesse d'osciller ... Arthur Schopenhauer s'est patiemment forgé, aux yeux de l'histoire, le visage douteux du personnage antipathique. Grincheux, misanthrope, avare, arrogant, réactionnaire, l'homme affiche tous les traits du "bouffon" qu'il prétend mettre au jour et sublimer dans sa propre philosophie.

Comment le vouloir vivre est-il la racine de tous nos maux ? Quel est cet arrière-plan du désir que nous ne maîtrisons pas et qui nous dirige ? L'amour n'est-il qu'une ruse de la raison en vue de perpétuer l'espèce ?... L'intérêt de ces questions n'est pourtant pas douteux.

Moment fondateur pour Arthur, futur "Homme des Lumières" : lorsqu'à seize ans, il croise des bagnards enchaînés dans le port de Toulon. Il s'y imprègne là, définitivement, de la condition humaine comme de toute la souffrance du monde.

A trente ans, le philosophe a clos son oeuvre : "Le Monde comme volonté et comme représentation "(1818). L'homme pratique la flûte chaque matin; la musique est pour lui ce calmant qui apaise l'absurdité du vouloir vivre. En contemplatif, il opte pour l'art qui suspend la douleur, exhausse le désir ardent... de ne plus désirer.

Dans la lignée des grands moralistes français, Arthur se fait le penseur des inconvénients d'exister face à un monde qu'il déclare absurde : pire que l'ennui est la tentation d'en sortir par de vains divertissements. Le vrai plaisir est désincarné : c'est l'art qui nous confie la vérité du monde. Le génie, lui, relève de la contemplation : il peut isoler au sein de la nature un objet et, le représentant, il en saisit l'essence. Arthur élève la contemplation esthétique à l'ambition d'une épure : un arc-en-ciel s'immobilise au-dessus du " cafouillis phénoménal " ressenti et subi par l'homme du commun.

A travers l'image du " deuil éternel du monde ", nous participons de l'éternité. La métaphysique d'Arthur fait ici écho à celle de Platon : épure et arrière-monde. Derrière l'image "goethéenne" de la volonté de vivre se profile le regard que notre volonté s'accorde à elle-même : il faut aimer la vie malgré elle, malgré son balancement permanent de la souffrance à l'ennui. De la négation de la douleur peut naître la contemplation.

Un demi-siècle plus tard, Nietzsche vénérera l'homme Schopenhauer comme éducateur, caractère noble, philosophe et ami, reconnaissant en lui un " professeur de solitude ". Philosophes de l'absurde, penseurs de l'égoïsme et de la pitié, les deux hommes désignent le triomphe sur la douleur comme but unique de nos existences.

Un paysage désert et recueilli se teinte de sublime dans un profond silence : l'état contemplatif nous fait entrer dans un autre monde où s'abolit le temps. Anticipant Bergson, Arthur nous place dans la peau de l'artiste - ou de l'amateur d'art - en être détaché, visionnaire, en capacité de saisir la vérité elle-même.

Nul but utile à l'oeuvre dans l'esprit : l'inutilité-même rentre dans la conception d'une oeuvre de génie, nous tirant ainsi de la pesanteur du besoin. En révélant notre disponibilité au monde, l'art nous rend "poreux" et nous conduit à l'expérience intuitive la plus pure ; l'idée vole au-devant de la beauté, et c'est le " voile de Maya ", membrane percée de nos illusions et chimères, faux problèmes et fausses souffrances, qui s'entrouvre enfin. L'individu se découvre traversé par le monde, dans une quête de salut éclairée par la lucidité.

La volonté selon Shopenhauer est l'essence-même. Arthur le philosophe nous guide vers une pure jouissance intellectuelle, sans désir, débarrassée du sujet, uniquement attachée à l'objet. Le "logos" (connaissance) nous élève et nous fait entrevoir une autre humanité possible. La poésie tragique devient sommet des arts. Par l'art nous devenons autre chose que nous-mêmes : l'esthétique en avant-goût de la sérénité, du Nirvâna... Une manière de jour de repos accordé à des galériens qui fêteraient l'aubaine !...

On entendrait presque Prévert murmurer : " J'ai reconnu mon bonheur au bruit qu'il a fait en partant ... "