dimanche 7 février 2016

 
 
 LE CARNAVAL DES MIMES (3)
 
 

CHAPITEAU


  Il y a un instant, il n’était encore qu’une silhouette gesticulant là-bas, sur la scène lointaine. Et le voilà niché au faîte de l’immense toile dressée, tel un magicien surgi du diable vauvert. Ludion espiègle et diabolique, il violone parmi les dernières rangées des spectateurs ébahis.
  Comment s’est-il posé là, cet oiseau tonitruant ? Nul ne saurait le dire, tant incongrue est sa présence à cet endroit. Surprise des renversements, des dédoublements : voilà bien une présence hors scène, obscène diraient les mauvaises langues. Et pourtant, nul incident marquant n’est venu interrompre dans sa durée le jeu brillant, virevoltant, de l’archet sur les cordes. Bien au contraire, soutiendront mille témoins. Simplement, l’artiste s’est mis en marche, fendant les allées entre les gradins de l’amphithéâtre de toile. Depuis qu’il a quitté la scène pour entamer son ascension, la musique qui sourd de son instrument a pris du volume comme une pâte qui lève. Jusqu’à devenir un immense soufflé qui colonise tout sur son passage. Jusqu’à saturer l’espace sonore tout entier.
  Décuplant ses sonorités, le violoniste poursuit son dialogue sublime avec la scène perdue loin en bas, bardée d’une machinerie complexe, aux ordres. En fier capitaine, il salue ses musiciens, fidèles matelots restés cette fois à quai. Le soliste subtil sait jouer de l’écho décalé du réenregistrement permanent, délivrant ses volutes sonores comme le dompteur lance ses fauves à l’assaut des cercles de feu. Il se dédouble avec gourmandise, ingénieux marin gagnant le large sans vraiment lever l’ancre. La musique sature à présent le volume imposant du chapiteau.
  Se fondant au sein de la foule qui retient son souffle, le subreptice athlète démultiplie à l’infini l’écho du son qui le porte, mire sa toute-puissance à l’aune d’un espace patiemment, savamment conquis. Et continue d’explorer cet espace en le dévorant de son jeu puissant. Nul ne s’étonnerait de le voir enfin, tel le clown chanté par le poète, crever le plafond de toile, et puis… rouler dans les étoiles.
  La réalité se révèle moins glorieuse, plus prosaïque. Parvenu au sommet de son effet comme au faîte de la gamme qu’il honore, le violoniste magicien amorce la sage désescalade qui seule est à même de le rendre à son statut d’humain retrouvé. Le public apprécie ce geste d’hommage qui voit le musicien regagner peu à peu la scène dont il est issu. Et réintégrer sa musique entre les traits assagis des portées ordinaires. Virtuose oui, manipulateur non.
  Au moment d’aborder le misérable plateau de planches où continuent de s’escrimer ses fidèles compagnons de l’orchestre, l’homme porte un dernier et langoureux regard à ce chapiteau qui lui est cher. Et, l’espace d’une sensation, il lui semble percevoir les dernières volutes de son baignant encore les rangées de spectateurs ébahis, là-haut sur les gradins. La musique en croisière a déposé ses traces lumineuses sur les visages ravis, comme sans doute au creux des consciences, touchées par tant d’audace.
  Sédentaire devenu nomade le temps d’une mélodie, visionnaire de lui-même, voyageur comblé affranchi de son port d’attache, le musicien saisit l’instant béni de sa divine ubiquité.
 
 
 

BON CHEVAL

 

  Impassible, arborant sa bonne tête d’équidé placide, le cheval tend son museau avenant à qui veut le flatter. Sa petite mémoire animale appelle des souvenirs de caresses anciennes enregistrées comme autant d’agréables gourmandises. Lui, la plus belle conquête de l’homme, se sent d’emblée remis en confiance. A chaque fois. Ne fait-il pas partie de l’écume animale ? De son intouchable aristocratie, à l’image du chien et du chat, ses petits frères de condition ?
  C’est oublier un peu vite qu’il représente avant tout une belle mécanique à satisfaire les envies et caprices du maître humain qui le tient sous sa férule. L’Histoire devrait pourtant lui avoir appris le rôle de soldat-bis que son mentor agressif l’a toujours contraint à assumer durant les conflits armés de toutes les époques. Dieu sait qu’il y a laissé des poils !...
  Il n’est jamais bon, à la longue, de se retrouver en permanence dans les petits papiers de cette curieuse bête humaine aux obscures visées. Même s’il se sent mieux loti que la vache, le porc ou la volaille, animaux plébéiens, démunis de « belles gueules » et que l’on a vite fait de ne considérer qu’à travers les produits alimentaires associés. Non, lui le cheval, c’est autre chose ! Il appartient à cette aristocratie racée que l’homme reconnaît et promeut, comme propre à satisfaire les valeurs esthétiques dont il aime se vanter.
  Mais qu’il y prenne garde, les arrière-pensées ne sont jamais loin dans la tête du grand manitou. Que sait-il, lui, pauvre équidé, des projets échafaudés dans ses méninges tortueuses ?...
  Voilà qu’on l’entraîne à fond, qu’on le drogue, qu’on le cravache à mort pour franchir le premier des poteaux d’arrivée illusoires. Qu’on le prend pour un animal savant capable de se mouvoir au rythme imposé par une musique obligée, ou aux ordres d’un dressage millimétré. Et qui dit qu’en noble serviteur il ne sera pas un jour tout bonnement licencié comme un malpropre ? Sans réel souci pour les services rendus.
  Sait-il, en bon cheval qu’il est, qu’il bénéficie depuis peu d’une déclaration universelle de ses droits ? Qu’il est passé du statut de bien meuble à celui d’être vivant doté de sensibilité ? Ce qui devrait faire bouger les lignes, et lui valoir au moins d’échapper aux abominables bouffeurs de carne rabelaisienne ! Ce serait le moindre égard à lui accorder, à lui qui embellit tant nos paysages !
  Non décidément, si l’homme a décidé un jour de l’enfourcher pour franchir les vastes espaces, il n’y est pour rien. Il n’a rien demandé, lui l’animal solitaire et flegmatique.
  Et ne souhaite au fond que continuer à battre la campagne en toute liberté. Et saisir, de temps à autre, une lueur d’affection complice dans un regard d’enfant.
 
 
 
 
 
 
 
 

                     TUEUR DES MERS

 

 

Sorcellerie sur la matière et rappel des origines de la pangée. Un septième continent se meut au gré des courants marins qui dérivent. Nous n’en finissons plus d’envoyer nos bouteilles à la mer. De drôles de bouteilles en exil flottant, saturées de messages mortels. Curieux signes que ces sachets de courses, godasses, casques de chantiers, flacons d’ambre solaire à huiler les océans… et quoi encore ?!


  Débris, déchets, détritus de toutes origines surnagent, ondulent à l’eau libre, sur la plus grande décharge du monde. Dans une mer épuisée, aux nœuds des courants. Sur trente mètres de profondeur, un continent de plastique. Sacs, bidons, flacons de toutes marques et couleurs, estampillés dans toutes les langues. Le globe terrestre se mue en égout des humains, dans des eaux lointaines, solitaires, invisibles à nos aveuglements : cela existe-t-il ?... Le plastique ronge le plancton qui l’ingère. C’est comme si chacun se lavait les mains dans cette gadoue de plastoc. A qui ces coquilles d’œufs, ces écorces de melons, ces capotes et bouts de pain, os de poulets, épluchures exsudant leur essence, leurs effluves ? Faudrait-il passer les menottes à l’humanité entière ? Culpabilités exponentielles.


  Bactéries, virus, toxines s’accumulent à cœur joie dans les organismes. Poissons intersexués, baleines bleues lentement empoisonnées, tortues centenaires étouffées par des emballages plastiques qui ont servi quelques minutes. Mer ou polymère ? Installation ? Land Art, Ocean Art ? Pierre, bois, acier s’usent. Eternel, mimétique en diable, le plastique n’en finit pas de contrefaire. Jeune quinquagénaire à l’aspect fourbe de diamant populaire.


  Ce septième continent est une gigantesque œuvre associative, créée par tous, même ceux qui n’ont jamais mis les pieds dans un musée. Des myriades de sacs à base de pétrole et de gaz naturel s’envolent au gré d’une légère brise vers les fleuves, les ports, les docks et égouts pluviaux. Ciels, mondes souterrains, terre et mer, espace naturel et social se donnent la main pour offrir leurs étendues à la circulation de ces déchets flottants expulsés par l’humain. Et qui ne manqueront pas de lui peser bientôt sur l’estomac sous la forme de micro-organismes pathogènes. Retour à l’envoyeur pour une nécrose qui s’organise en cycle corrompu.


  Comment de multiples et minuscules gestes répétés chaque jour ont-ils le pouvoir de changer le flux du grand bain de l’Histoire ? La puissance de la métaphore s’impose naturellement. Imaginons, à l’instar des nettoyeurs de rivières, l’immense pantomime résultant des actions assemblées, coordonnées, de millions de débarbouilleurs des mers. L’avenir s’en trouverait-il modifié pour autant ? Peut-être, mais à la condition expresse que se tarisse, en amont, le flux ininterrompu des rejets. Rien ne se perd rien ne se crée : logique imparable des lois naturelles. Que les consciences s’éveillent enfin au tri indispensable des monceaux d’informations qui les envahissent ! Pour ne garder que les plus utiles à nos existences enfin allégées du trop plein et accessibles au meilleur.   


  Le pire n’est jamais sûr. Mais le meilleur n’empêche pas le soleil du Pacifique de se lever sur une surface vitrifiée, irisant la lumière dans une variété de couleurs hallucinantes. Est-il si fou d’imaginer que ces traces plastiques nous auront survécu, dans quelques millions d’années ? Et que nous continuerons de verser nos larmes salines sur l’océan de nos origines.


  Message toxique et amer adressé au futur.

 
 
 
 
 
 
 

                                 LAPSUS

 
  Il joue gros et il le sait. Son public le sait. Chacun sait que l’autre sait. Jeu d’images bloqué à deux coups lisibles. Comme dans ces dispositifs ingénieux de miroirs reflétant votre image à l’infini.
  La mécanique oratoire est réglée au millimètre. Le discours veut sonner haut et fort. Mais ses accents tinteront-ils juste ? Huilée, rôdée, la belle machine se met en route, entre arguments logiques et affirmations soigneusement pesées. Le discours déroule, la voix martèle, rassurante, comme égrenant les modulations d’un conte pour enfants sages. Alors le prince… Puisqu’on vous le dit.
  Le raisonnement se tient, allume des échos de déjà, ponctue par des encore, appelle des toujours. On imagine bien l’auditoire bercé somnolant, comme anesthésié, enjôlé, enrôlé, prêt à signer. C’est dans la poche.
  La vigilance s’endort, apaisée par la petite musique de la voix désormais familière. Dormez braves gens, rien ne vous menace ! Moment de tous les dangers, pourtant, que celui où le camp s’assoupit, veillé par la seule sentinelle voûtée au coin du feu. L’ennemi rôde, embusqué. Il a la tête du lapsus prêt à enfourcher la première langue qui passe.
  L’orateur choisit – lui ? l’autre en lui ? son inconscient ? – la sortie d’une phrase ciselée au couteau – ou ronflante à souhait ? – pour y instiller malgré lui – à l’insu de son plein gré – une petite note discordante. Un mot pris pour un autre, deux syllabes qui se percutent, un jeu de voyelles qui se chevauchent, un chuintement discordant… et c’est l’accident. L’implosion brusque. Un excès de confiance vient de trahir le beau parleur attendu au coin du bois. Du dit, prononcé, articulé devant témoins, il ne pourra plus s’exonérer. On la lui ressortira.
  Au jeu de la perfection cherchée, revendiquée, affichée, la moindre erreur est fatale. Et s’érige aussitôt en contre-modèle. En image de ce qu’il ne fallait pas faire, pas dire. Le malgré soi énoncé, pensé si fort, prend soudain la force obscure d’on ne sait quelle intention secrète, inavouée. Voilà que l’envie cachée, trahie, fait irruption dans un monde qui se rêvait pur, sans faute. Moralement irréprochable. L’homme public a fauté en public, en direct, sur son terrain d’élection. Et c’est tout son discours, sa bonne foi, et jusqu’à son personnage qui en sont entachés. Durablement.
  Bousculé à bas de son piédestal, il imagine déjà les sarcasmes dans la presse du lendemain. La petite phrase moquée, commentée, triturée. Comme l’aveu public de sa faute. La trace de sa faiblesse à jamais établie. Echec irréversible pour le tenant avoué du sans-faute. Il s’est laissé conquérir par l’erreur. Le champion est désormais celui des glissades sémantiques et jeux verbomoteurs de l’inconscient.
  Un interprète peut-il être constamment génial ? La question le hantera sans doute désormais : celle de ce point qui tourne autour de la fidélité à la source. Et des obstacles à surmonter pour y parvenir. Le malheureux orateur vient de saisir l’enjeu de son dérapage dans une forme de servilité à la complaisance, cette obligation de plaire à tout prix à un public assimilé à une clientèle. Son adhésion plus ou moins consciente au formatage du parleur narcissique, en quête de perfection, lui a fait perdre les pédales. La belle mécanique s’est enrayée, omettant les fondamentaux du fond au profit des écumes de la forme. Dans l’ombre de la passion forcenée pour le talent se profile l’exigence oubliée d’un fond de vérité. Rude mais nécessaire leçon.
  Le langage tue. Ou fait évoluer vers des mondes neufs
 
 
 
 
 
 

CYBORG


 


Une escouade de petits robots sympathiques, aux yeux clignotants, passent entre les tables, prennent les commandes et servent des plateaux à des enfants émoustillés et conquis. Ceux-ci seront-ils un jour, devenus adultes, traités comme des ennemis par ces intelligences artificielles devenues supérieures ? Demain, le posthumain.


  Bardé d’un exosquelette anecdotique, le robot explore la jonction du cybernétique et de l’organique. Vainement. L’humain se mue en crustacé version homard. De quel désir le cyborg est-il porteur ? Celui d’une invulnérabilité rêvée, fantasmée. Etre le produit d’une fabrication programmée, c’est s’arracher au déterminisme. S’abstraire de la chair mène à l’obsession de la prothèse. C’est l’abandon du sujet en échange des facéties toutes neuves du pantin-cyborg. Le robot de science-fiction ouvre la voie à l’homme présumé parfait, vivant sur le mode de l’autocentration.

  Rêve d’immortalité contre affirmation de la pensée. Face à l’expression d’une conscience se dresse le désir fou d’échapper à la décomposition qu’implique notre état charnel. Esprit et corps, deux espaces distincts. D’où surgit l’idée folle : « télécharger » l’esprit d’un corps à l’autre. Vieille lune d’apprenti sorcier. Dissocier existence et pensée, antique défi philosophique.
  Où siège l’humanité ? Dans le regard. Dans ces deux yeux aptes à capter comme à offrir l’empathie. Regard, résultat d’une histoire unique. Seul l’être humain peut se targuer d’être porté par un récit. Son inscription dans un temps vécu, c’est sa singularité. Sa force et sa fragilité. L’œil qui pleure signera toujours l’émotion qui passe.
  La dimension de notre salut d’humain s’inscrit dans l’émotion. La pensée apparaît avec la conscience d’une déchirure. Exit le vieux rêve cybernétique : télécharger son disque dur dans un autre corps. Penser sans être, transvaser l’intelligence d’un corps à l’autre et gommer la différence entre cerveau et conscience ?... La pensée peut-elle se réduire à du câblage ?
  L’immortalité nous priverait du désir. Pour une vie sans joie, sans finalité. Perfectionnisme mortifère. Alors retour à notre incomplétude, celle qui nous balade d’une souffrance à un ennui. Désirer ne plus désirer… aller vers l’extinction du désir ? Gageons que l’humanoïde accompli ne s’encombrerait jamais de ces problèmes qui nous sont chers.
  Mais notre mémoire nous sauve, la mémoire de notre histoire, la composition du récit qui nous porte. Un livre, c’est une pensée qui survit à qui lui donne le jour. Un fameux réservoir d’émotions aussi ! Comme la philosophie, la littérature est gage que l’homme n’est pas simplifiable à ce prototype auquel la technologie serait tentée de le réduire.
  Notre plasticité rebelle est la voie du salut pour résister à la fascination robotique. Paradoxe ! C’est dans la vulnérabilité charnelle que réside notre capacité de résistance singulière à la cybernétique aux aguets.
  Le corps a encore et toujours son mot à dire.
 
 
 
 
 
 
 
 
 

PRESIDENT


 

 
   Sa silhouette s’est figée quelques instants sur le perron de son palais. Comme pour prendre la pause, immobiliser l’instant. Et défier l’éternité. Il n’a pas le profil d’un prince. Le petit homme affable et lisse évoque davantage l’allure du bureaucrate assidu, compétent, que celle du chef d’état solide, sûr de lui, à laquelle on s’attendrait. Le corps a ses mystères que l’épreuve du réel se charge de mettre à nu.

  Il s’exprime avec une éloquence posée, sur un ton poli. On sent un verbe attentif, aimable. Une gentillesse franche, spontanée, affleure de son discours, teintée d’un réel humanisme, d’un regard tendre sur la vie. L’homme est réservé, mesuré, pudique.


  Le style de personne que l’on apprécie d’emblée. Dans un réflexe de sympathie, de fraternité. Sans arrière-pensée. Son physique respire une confiance bonhomme, à recevoir comme à donner. Le débit et le volume apaisés de son discours, les mots choisis, disent la compétence appliquée, le projet construit, affirmé, le désir d’action dans la durée.


  Oui mais voilà. A la moitié de son mandat, le président est en échec. Ou plutôt le pays qu’il dirige. Enfin les deux, puisque leur sort est lié. Et puis, le peuple n’a jamais que les dirigeants qu’il mérite. Antique récit que celui des liens entre le prince et son peuple. Lorsqu’un homme fait naufrage et échoue sur le rivage d’une île inconnue, que les habitants lui trouvent une ressemblance physique troublante avec leur souverain égaré, ils décrètent ex abrupto qu’ils viennent de retrouver ce souverain. Que faire ? Accepter la couronne, ou leur avouer : vous faites erreur ? Pourtant, le peuple sait bien, d’instinct, qu’être roi, c’est être pris pour… un roi ! La royauté est un attribut dérisoire qui ne réside pas dans la chose en soi, mais dans le regard qui se pose sur elle. Implacable jeu des miroirs.


  « Ce n’est pas facile », répète le regard triste, accablé, du Président. Il l’avoue aussi verbalement. Du ton de celui qui n’a visiblement pas saisi toute l’ampleur de la tâche avant de s’y lancer. Il en a pourtant rêvé des habits de sa fonction ! Il s’y est souvent vu. Un vieux rêve d’enfant, on imagine. Et puis la fiction est devenue réalité. Et la réalité cauchemar.
  Lui seul sans doute a la capacité d’évaluer son drame à l’aune de son propre rapport à lui-même, à sa propre histoire, à ses ressources personnelles. Sa doublure précédente de candidat à l’élection souhaita, annonça, afficha un rapport normal à ses concitoyens. Et à sa fonction, telle qu’il l’envisageait, l’espérait, y collait déjà de toute sa personne.
  Mais son récit personnel – son karma ? – a rattrapé le velléitaire. Implacable, la mission a rejeté l’homme, lui délivrant au passage une vérité première : s’afficher dans une normalité, c’était le meilleur moyen de passer inaperçu, mal perçu donc. Or la fonction exige la visibilité. Pour un sans-faute assumé. Il en est resté bloqué à ce point où on ne laisse rien échapper de soi. Où on demeure dans l’indéterminé, le malentendu. Jusqu’à ce tournant, peut-être, où on ne s’autorise plus à éprouver d’affects pour les autres. Ne plus rien lâcher de soi qui puisse faire l’objet d’un récit construit dans le temps. Le piège se referme.
  L’homme a atteint ce point de rupture entre corps intime et corps social. Le lieu mimétique de l’impuissance et du déni. Rejeté par le peuple qui l’a élu – et qui ne le reconnaît plus – le prince est nu.
 
 
 
 
 
 
 

AIR CONNU

 
 
 Un frisson court le long de l’échine. Ouvrir un livre nouveau, c’est baptiser un monde qui se lève. Titre, quatrième de couverture, page de garde, dédicace, tout a le goût de l’inédit et prête à signe. On se met en passe d’arpenter pour nous-mêmes le chemin créé par l’auteur. Prêts à déchiffrer les terres vierges d’un imaginaire unique, d’un récit aux allures primitives. Tout porte à œil neuf. Nous sommes en partance.
  Au fil de la lecture, le rythme s’installe, l’esprit déchiffre, l’émotion se pique. Un univers se crée. Et puis l’inconnu supposé se met à révéler des zones troubles, fait briller des lacunes en forme de doute. Un écho, faible encore, se lève en marge du récit. Inattendu et pourtant familier, comme l’air d’une petite musique connue qui se lève au loin. A l’image des lignes d’un paysage où pointent déjà quelques repères coutumiers. Un mot allume les feux de la mémoire, puis un autre, un troisième suit de peu. Chacun se pose en trace, s’affirme en témoin. Et c’est bientôt toute une phrase qui éveille l’attention, prend les couleurs d’un souvenir reconnu. D’un ressouvenir connu.
  La trame de fond qui maille notre esprit allume de petits clignotants sur le tableau de bord de nos sensations. Puis ce sont des situations entières qui surgissent de l’écume de nos lieux de mémoire, en bordure de conscience. Multiples souvenirs-traces qui viennent en percuter d’autres jaillissant à leur tour du magma neuronal. Nous suivions un sentier dont la virginité s’avère soudain relative. Déception devant l’illusion qui s’avoue ou accalmie rassurante du retour au même ? Les impressions se mêlent, se dédoublent en anamorphoses mouvantes.
  Le récit multiplie les repères connus. Là où nous croyions saisir du neuf, c’est le familier qui pointe son nez. L’histoire recompose les pièces d’un puzzle, s’habille de références. Les petits points ont grossi jusqu’à se poser aux frontières de domaines identifiés. Passé et présent s’entrechoquent dans une sarabande qui nous abasourdit. Nos souvenirs se réveillent, comme une porte s’entrouvre sur le flot de lueur s’engouffrant dans l’angle aigu d’une chambre obscure.
  Nous découvrons soudain que nous avons déjà lu ce livre. Nous n’avons fait que le rechoisir. Par goût, enthousiasme, adhésion ? Inattention ? Notre trop pleine présence à son récit se détache dans l’ombre de l’absence qui nous a fait oublier sa première lecture. Les traces d’une page cornée, une biffure discrète dans la marge, une annotation peut-être, viennent nous confirmer que ce livre nous est passé par les mains. Et par l’esprit. Mais dans une vie antérieure à notre mémoire vive, peut-être. Dans cette pliure du temps où se rejoignent mémoire vive et mémoire morte ?
  La mémoire se joue du temps, le défie, le contourne. Modèle et sélectionne nos oublis, temporaires ou définitifs. Connaissance ou reconnaissance ? A l’image d’auteurs écrivant et réécrivant sans cesse le même livre, nous nous plaisons – jusqu’à ne plus les identifier – aux ritournelles des éternels retours.
  Séduction familière des airs connus.
 
 
 
 
 
 

JOURNALEUX

 
  

  Il apparaît et tout est déjà dit. Aucune information n’échappe à sa complaisance. Grâce à lui, la vraie parution sérieuse s’absente au profit de l’apparition trompeuse. Complet léger sur chemise ouverte, légère barbe de deux jours, œil complice et ton voracement suave, il surjoue l’image lisse du gendre parfait. Celle qui plaît au téléspectateur moyen ciblé par la chaîne à grands coups de sondages. Phagocytant d’emblée son public, le voilà dans la peau de ce joueur de flûte oriental expert à faire ondoyer le serpent à sonnettes des illusions en lui serinant de sirupeuses promesses. Sur le pavé, il excellerait dans le rôle du souteneur vantant la qualité de sa marchandise.
  La chaîne a délivré ses directives : se démarquer à tout prix de la concurrence. Faire émerger l’image unique de la Maison, grâce à l’esprit… maison. Tout est dans l’emballage. Audience et audimat avant tout. Il faut plaire. De cette séduction séductrice, experte à occulter toute construction vraiment… séduisante. L’habit du verbe pour anesthésier l’information en lui donnant des airs de fiction. Comme la manière parfois sait tuer l’objet.
  Faits divers, nouvelles tragiques du monde, exploits sportifs, carnet mondain, il déballe l’ensemble sur le même ton doucereux de la confidence. Tout prend allure de petit potin. A peine dit, déjà enfoui. En digne échotier, il a étudié les tournures à la mode, s’est imprégné des tics en cours, ressort comme des pains chauds les expressions en vogue. Les on dit, on s’est laissé dire du moment. Foin du contenu, il est dans le ton.
  Pourtant, il n’atteint pas le comble : celui concocté par ses collègues, les commentateurs sportifs, rois incontestés de la coulisse pipée et de l’interview machiste. « On peut être une grande championne et rester jolie aussi », claironne l’un. « Deux Français sur le podium ! Ne boudons pas notre plaisir, on n’avait pas vu ça depuis longtemps », susurre l’autre. Lentement, insidieusement, l’information cède la place à la communication. Neutralité contre complaisance. Egocentrisme, outrecuidance et chauvinisme plombent les scènes sportives, comme autant de lieux d’expression d’un mimétisme éhonté. « Effet-miroir de la télé, suis-je le plus beau ? », semble clamer à tout bout de champ l’hystérique journaleux, appuyé – il le sait et il en joue – par des milliers de regards ravis de lui donner carte blanche. Qu’il est dur, décidément, de vanter des clampins passant leur temps à pédaler ou les grands gamins en short poussant fiévreusement un ballon devant eux ! Comment ne pas en ressortir bas de plafond, le QI en berne ? Et puis l’orgueil national en demeure-t-il indemne pour autant ?
  Du pain et des jeux pour les gueux… On n’en sort pas. Et ne comptons pas sur la collègue de la météo pour rattraper la sauce. La voilà justement, robe kitsch et sourire mielleux, prête à nous vendre du cumulus et du strato-nimbus, comme l’épicier ses melons. Son corps moulé ondule sournoisement devant la carte du jour. Las, son chemisier jaune citron élude le théâtre des opérations. Amalgame ses propres formes et couleurs avec les zones de perturbation qu’elle prétend mettre en exergue. Fâcheuse confusion des géographies : c’est elle la vraie perturbatrice !
  Ses mains proprettes caressent la carte dans le sens du vent. La voix enjôleuse nous vend de la vigilance orange au prix de l’anticyclone salvateur. Dormez braves gens ! Rien ne vous menace… mais restez prudents quand même ! Tout en elle respire l’empathie surfaite, la fausse obligeance travaillée.
  Et lorsqu’elle s’éclipse enfin, vraie face de lune qui se mire, le contenu présumé de son bulletin s’évapore avec elle, abandonnant le spectateur éberlué à la vision onctueuse d’une chimère coloré. Au jeu des dupes, la surface du ciel est toujours étale.
 
 
 
 
 
 
 

                               VERTIGES


 


  Une simple page blanche. Surface lisse sans aspérité visible. Les fibres délicates accrochent la pointe du stylet. Doux et problématique survol d’une surface vierge. L’éclat du blanc ouvre des horizons mouvants. L’espace colonise l’esprit jusqu’au vertige. Espace à courir : mais quand partir ? On envie secrètement l’élan glissé, métronomique, du patineur laissant filer de droite et de gauche ses jambes fuselées, chahuté par les flux centrifuges qui le déportent hors de l’anneau de glace cent fois redessiné. Singulier mouvement des jambes qui se croisent, lâchant et retenant à la fois la course millimétrée à l’intérieur de l’ellipse parfaite. Miracle des équilibres.


  Page blanche. De l’horizon fluide à la muraille lisse flotte un parfum d’évasion. Le support gagne la verticalité, se fait pan de glace arpenté par le piolet-stylet d’un alpiniste fou. Insecte dérisoire muni de pattes adhésives à marcher tête en bas. Pattes noires sur page blanche. Ecran de cinéma muet peuplé de spectres agités par nos imaginaires convulsifs. Drap de lit aux senteurs champêtres d’où le dormeur éveillé puise des rêves sans fond.


  Vertige de l’étendue blanche. Alors, changer de lieu, d’angle, de sujet ? Non, la page est là qui nous fixe. On la regarde autant qu’elle nous attend. Elle est là qui accueille tout. Evocations, désir, renoncement. Ratures, repentirs, trouvailles. Marcher, parcourir, rouler. Penser. Invite à se lancer dans le vide, sans garde-fou. A oser.


  Il faudrait entrer dans cet océan comme on va à la plage. Happer les métamorphoses en passant : l’homme deviendrait canard, poisson, voilier. Légèreté des nuages et pulsion des marées. La page prend des couleurs. Même fragiles, quelques certitudes ouvrent des espaces secrets. Nos vies minuscules sont un pied de nez à l’épaisseur de la feuille. Timidement, une fine goutte d’encre vient teinter le verre d’eau proche. En attente d’aquarelles diaphanes.


  Pourtant la volonté de bien faire se trouve aspirée par le désir de trop bien faire. Comme si tout se suspendait soudain, s’annulait, se dissolvait dans une attente trop forte, exclusive. La forme anticipée d’un opus idéal nous glace jusqu’au sang. La barre est mise très haut : il nous faudrait écrire une œuvre magnifique, incomparable. Serions-nous à la hauteur de la mission que nous nous fixons ?... La crainte d’échouer bloque l’inspiration, annule les énergies, suscite une vraie paralysie.

  La page blanche, c’est aussi l’expérience d’une solitude à affronter. Nous voilà seuls face à un miroir, page ou écran, qui nous renvoie notre propre image. Et puis, sans prévenir, ce pas de côté : nous voici transportés dans un paysage aux topographies familières dont nous tirons soudain une phrase insolite. Un haïku providentiel nous souffle une petite musique intérieure qui s’élève, s’impose. Prend voix. Elle a l’allure d’une conversation de moi à l’autre, de moi à moi. Eveil subtil d’un mouvement intérieur face à un paysage reconnu. Une exploration devient possible.
  La mélodie lointaine – et pourtant toujours proche – de récits parcourus et restés tapis dans l’ombre de la conscience, se lève, prête à formuler des allusions, opérer des croisements, alimenter les rêves. Nous ne sommes plus seuls. Petites taches noires sur des milliers de pages lues, les mots remémorés font émerger en nous tout un univers de sons, de couleurs, d’odeurs. D’émotions, de souvenirs, d’attentes. Une immense bibliothèque invisible apparaît soudain devant nous.
  Le voile d’autocensure se dissipe comme le ferait une brume tenace percée à jour par un soleil bientôt révélé. Jusqu’à laisser résonner un drôle d’écho où nous reconnaissons, émus, les accents singuliers de notre propre voix.
 
 
 
 
 
 

ORCHESTRE DE PAPIER

 
 
Contre le pouvoir aveugle des gangs armés, la seule gamme de sept notes et ses jeux musicaux associés. Contre l’idée d’élite, la confection de centaines d’instruments fictifs. En papier, carton, aluminium. Avec les moyens du bord. Face à la terreur, la musique et ses valeurs : discipline, travail, écoute, responsabilité. Intégration contre exclusion. SISTEMA donne le ton.
  Pour de faux, les instruments de papier. Pour de vrai, ce qu’on en tire, ce qu’on en apprend et qui fait grandir. De la fiction naît le réel. La fraternité sublime d’un chœur enfantin a quelque chose de l’odeur d’un feu de bois sous la lune.
  Raconter, lire le monde, c’est le lot commun à tous les enfants. Le chanter, à portée de chœur, voilà pour eux un moment rare et pourtant vital. Avec, en filigrane, cette question : en quoi la musique leur parle-t-elle déjà, alors qu’elle ne dit rien ? Et très vite l’approche d’une géniale exception : la musique est le seul art qui invente, fabrique ses matériaux. Sur fond de jeu social. Le chœur et l’orchestre, puissances tranquilles des harmonies collectives.
  Mais il arrive que l’excès de raison tue la joie dans l’œuf. Pour un enfant de six ans, la taille et le poids de l’instrument figurent la perfection qui touche à la performance musicale. Le parfait est-il cette barre mise à hauteur d’adulte ? Comment s’identifier à un instrument plus grand que vous, que votre propre corps ? Il faut apprendre au regard à suppléer l’oreille : l’image musicale parle aux yeux d’abord. Le sentiment du silence – expression du sacré musical – ouvre la voie au plus noble des sons. L’attente crée le désir.
  Mais à ce stade, pas de son produit extérieur à soi : et pas encore de crainte, d’intimidation. L’enfant est libre de se consumer à d’autres jeux : imiter, faire croire, imaginer, c’est encore et toujours s’amuser. Le monde est aussi un code à déchiffrer, une partition à enchanter. A ce jeu des intelligences, aucun illettré à redouter à l’horizon du futur adulte.
  Tambourins, claves, cordes, vents, caisses-violons et archets-bâtons se dessinent, se découpent, se décorent, se colorent, s’approprient. Se manipulent sur le mode ludique de la récréation musicale. Se muant ex abrupto en drôles d’outils pour orchestre rythmique ou groupe choral discipliné. Au plus grand plaisir du public des bambins réceptifs aux mille subterfuges du jeu.
  Aux délices de l’exploration enjouée, ni réussite ni échec, mais une participation qui vaut récompense. Fierté, confiance en soi : l’art naît là d’une majorité à l’intention d’une majorité. Foin de l’élite ! Haussons les exigences. Petits chansonnards ou vrais classiques, on ose fréquenter les compositeurs qui nous parlent.
  Et un beau jour, passé à l’âge du concert – le vrai – l’enfant de sept ans lance goguenard : mais c’est idiot de jouer avec des instruments qui ne produisent pas de son ! La suite, logique, va lui souffler ce qu’est une ronde, une noire, une croche… et d’où vient la magie du son que l’on construit patiemment. Ensemble. La récréation se fait lentement création, la ludophonie harmonie. La musique pour tous est en marche.
  L’orchestre de papier ouvre ses clés de lecture uniques. Pour tutoyer le meilleur du monde sensible.
 
 
 
 
 
 
 

 BURLESQUE


 

 


Un petit homme s’agite dans la fureur des villes naissantes. Temps suspendu au passage pour piétons. Un groupe de quidams attroupés en bloc compact fait face à la rue. Métaphore de la rivalité des coureurs alignés sur une ligne de départ sans cesse réinventée, repoussée. La vie, course à l’infini sans réel pourquoi.


  Le petit homme n’attend pas le signal qui autorise et libère. Il a sa propre ligne d’horizon. Son temps intérieur n’est pas le même que celui, officiel, fixé par les contraintes urbaines. Le voilà parti, bille en tête et nez dans les étoiles, pour une expédition hasardeuse de l’autre côté de la rue. De l’autre côté du monde. D’un coup de sifflet, l’agent posté aux feux le rappelle à l’ordre, à la loi, au retour repentant dans le groupe toujours à l’affût. Volte-face du vagabond qui doit affronter un soudain démarrage du groupe obéissant au signal. Celui-ci l’avale tout cru, l’emballe, le phagocyte dans une chorégraphie brouillonne dont les mouvements de foule ont le secret. Mais le miracle opère : l’homme réussit à regagner en solitaire le bord premier, tandis que les autres sont déjà passés. Retour aux origines permises. Le voilà seul, prêt à affronter un second round de passage.
  Face à lui, de l’autre côté, un nouvel essaim de piétons qui s’élance au signal, dans l’autre sens… et l’absorbe malgré lui en plein milieu de la rue. Emporté à reculons par la foule, sans espoir de retour. Et le petit homme se retrouve… à son point de départ initial ! Le gag a fait long feu. Mais ne clôt pas pour autant l’infernale orchestration des hantises urbaines.
  Quel instrument d’observation ou de mesure saurait rendre compte des itinéraires fous tracés au cœur de nos villes ? Allure, détours, retours, contournements, hésitations, ruptures, arrêts, ajournements, oublis… Nos corps urbanisés épousent à leur insu des topographies complexes, fruits de la rencontre des contraintes objectives avec leurs propres intentions. Le résultat tient de la nécessité teintée d’une dose variable de hasard. Obscurs effets des lois de la cité.
  Une caméra miniature embarquée rendrait un compte impartial de ces virées délirantes qui nous voient imiter au quotidien la course aveugle des fourmis. On y assisterait sans doute à la dévoration muette, obstinée, de l’espace avalé en un rien de temps, au rythme du pas nerveux, machinal, qu’habitent nos projets, nos routines. Qu’en resterait-il de mémorable, de remarquable ? Peu, sans doute.
  Il faudrait y mêler le regard lent, appliqué, fureteur, du romancier ou du cinéaste, pour y repérer anecdotes savoureuses, faits loufoques, actes manqués, menues aventures aux allures familières ou insolites. Tant la distance d’un regard neutre, apte à s’enchanter, est sans doute seule capable de surplomber l’enchaînement incertain de nos menues taquineries citadines. Et d’en esquisser les contours parfois burlesques.
  Plongés, souvent sans le savoir, au cœur de l’absurde, nous sommes tous le petit homme du carrefour.
 
 
 
 
 

 

 

MINIATURES


 

 


  Soldats, canons, place forte. Tout semble vrai sur ce champ de bataille pourtant improvisé. Mais qui joue vraiment à la guerre ? Ces figurines anonymes grisées qui gisent, comme déjà mortes, figées dans leur matériau plombé aux reflets sombres, incertains ? Elles appellent les doigts d’un enfant qui joue. Capturent déjà son regard enfiévré d’images. Dans un espace sans repère net, dont seuls les personnages minuscules donnent l’échelle supposée : une mise en scène à grand spectacle mimée sur le premier coin de table venu. A la frontière du réel et du fantasme, l’ambiguïté fleurit, nourrit l’évocation, redonne corps à la matière du souvenir. Que de pouvoirs accordés à de simples soldats de plomb !


  Des scènes d’enfance sans cesse revues et corrigées activent ce curieux livre d’Histoire. Sur la page vierge du jour, chacun peut mettre en scène son histoire, celle qui l’habite. Comme il l’entend. Cartes, citations, récits de bravoure et figurines héroïques s’agitent dans un travail de trompe l’œil qui crée l’illusion de la chair vivante sur un terrain aux topographies rendues crédibles. Les discours réalistes du petit joueur brassent carton-pâte et leurres plastiques dans un simulacre où s’allume un florilège de représentations vraisemblables. Auxquelles son esprit fantasque se plaît à adhérer.
  En arrière-fond du réel se glissent peu à peu des lambeaux d’apparences propres à célébrer le mythe, du moins le temps du divertissement. Une joie ludique enlumine le visage au gré des comme si, des on dirait, qui épousent la fable. Sous nos yeux de témoins attendris, le véridique dévore allègrement le réel, le vraisemblable ouvre des ivresses à n’en plus finir. Funèbre, le mortel s’est mis en état d’affabulation, comme l’animal s’endort en état d’hibernation. Paisiblement, sans en avoir l’air.
  Au théâtre de l’intime, le trop plein narratif sait nourrir les imaginaires, malaxant gaiement le matériau toujours mouvant de nos visions intérieures. Une fois le réel escamoté, son reflet demeure. Sa trace forme une frontière qui s’assouplit au gré des mille travaux de la mémoire, prête à reconstruire, enjoliver, romancer. Mannequins, poupées, automates et santons divers fascinent les univers enfantins à la manière dont les personnages de romans sauront coloniser les esprits adultes. Dont le cinéma détournera l’angoisse du spectateur vers les mystères du hors champ. Dont le théâtre figurera pour nous la variété des caractères humains. Dont la poésie nous confiera le secret de la musique des mots.
  Lieu d’une confusion gourmande, le travestissement ludique appelle la parodie. Et s’il nous venait brusquement l’envie de faire hennir le chien ? Ou aboyer le cheval ? Nul doute que dans l’instant tous les chiens henniraient, les chevaux aboieraient ! Jeu de retournement des miroirs. De la récréation à la fiction parodique, il n’y a qu’un pas. Les masques troublent nos réalités ordinaires, démultiplient une originalité qui jouit de se décliner à l’infini.
  A l’image d’un jeu labyrinthique où l’on se plairait à se perdre.
 
 
 
 
 
 
 

 

PETITES MANIERES


 


 

 

  Soldats, canons, place forte. Tout semble vrai sur ce champ de bataille pourtant improvisé. Mais qui joue vraiment à la guerre ? Ces figurines anonymes grisées qui gisent, comme déjà mortes, figées dans leur matériau plombé aux reflets sombres, incertains ? Elles appellent les doigts d’un enfant qui joue. Capturent déjà son regard enfiévré d’images. Dans un espace sans repère net, dont seuls les personnages minuscules donnent l’échelle supposée : une mise en scène à grand spectacle mimée sur le premier coin de table venu. A la frontière du réel et du fantasme, l’ambiguïté fleurit, nourrit l’évocation, redonne corps à la matière du souvenir. Que de pouvoirs accordés à de simples soldats de plomb !

  Des scènes d’enfance sans cesse revues et corrigées activent ce curieux livre d’Histoire. Sur la page vierge du jour, chacun peut mettre en scène son histoire, celle qui l’habite. Comme il l’entend. Cartes, citations, récits de bravoure et figurines héroïques s’agitent dans un travail de trompe l’œil qui crée l’illusion de la chair vivante sur un terrain aux topographies rendues crédibles. Les discours réalistes du petit joueur brassent carton-pâte et leurres plastiques dans un simulacre où s’allume un florilège de représentations vraisemblables. Auxquelles son esprit fantasque se plaît à adhérer.
  En arrière-fond du réel se glissent peu à peu des lambeaux d’apparences propres à célébrer le mythe, du moins le temps du divertissement. Une joie ludique enlumine le visage au gré des comme si, des on dirait, qui épousent la fable. Sous nos yeux de témoins attendris, le véridique dévore allègrement le réel, le vraisemblable ouvre des ivresses à n’en plus finir. Funèbre, le mortel s’est mis en état d’affabulation, comme l’animal s’endort en état d’hibernation. Paisiblement, sans en avoir l’air.
  Au théâtre de l’intime, le trop plein narratif sait nourrir les imaginaires, malaxant gaiement le matériau toujours mouvant de nos visions intérieures. Une fois le réel escamoté, son reflet demeure. Sa trace forme une frontière qui s’assouplit au gré des mille travaux de la mémoire, prête à reconstruire, enjoliver, romancer. Mannequins, poupées, automates et santons divers fascinent les univers enfantins à la manière dont les personnages de romans sauront coloniser les esprits adultes. Dont le cinéma détournera l’angoisse du spectateur vers les mystères du hors champ. Dont le théâtre figurera pour nous la variété des caractères humains. Dont la poésie nous confiera le secret de la musique des mots.
  Lieu d’une confusion gourmande, le travestissement ludique appelle la parodie. Et s’il nous venait brusquement l’envie de faire hennir le chien ? Ou aboyer le cheval ? Nul doute que dans l’instant tous les chiens henniraient, les chevaux aboieraient ! Jeu de retournement des miroirs. De la récréation à la fiction parodique, il n’y a qu’un pas. Les masques troublent nos réalités ordinaires, démultiplient une originalité qui jouit de se décliner à l’infini.
  A l’image d’un jeu labyrinthique où l’on se plairait à se perdre.
 
 
 
 
 
 

 

                          ABSURDE

 

 

 

  Trente vies sauvées sur nos routes cet été, titrent fièrement les manchettes des journaux. Trente morts de moins ? Trente vies en plus ? Qui sont ces trente existences préservées ? Les heureux élus qui n’ont pas eu d’accident ? A-t-on réalisé un reportage pour les connaître, voir leurs photos ? On aimerait toucher les heureux visages de ces trente vies sauvées.

  Quand on sauve une vie, on veut connaître son histoire, c’est naturel. Mais ces trente vies sauvées n’existent pas ! Ce sont des fantômes, de purs produits du langage. Un simple jeu d’expression a fait passer des morts en moins pour des vivants en plus. C’est façon de parler, comme on dit. Par quelle vertu quasi-miraculeuse aurait-on le pouvoir de ressusciter des vies ?... L’absurde se cache derrière les mots et prend un malin plaisir à nous balader comme de grands benêts prêts à tout gober.
  Et l’on pourrait s’amuser à poursuivre ces curieux effets de logique langagière. Si 40% des accidents sont dûs à l’alcool, est-ce à dire que les 60% restants sont provoqués par la consommation d’eau ? Que penser lorsqu’un mort et plusieurs rebelles sont blessés en marge de violents affrontements ? Ou que la faim est au menu d’un sommet des Nations Unies ? L’absurde se niche dans toutes les failles ménagées au cœur du langage ! Pesons nos mots, camarades beaux parleurs !
  Et tournons sept fois notre langue… avant de retrouver – peut-être – un vrai sens aux paroles. Et même, ne conviendrait-il de s’imposer carrément une cure de silence ? Comme deux personnes se livrant aux joies de la communication en ascenseur… Souvent, l’exercice dure trop longtemps. Le gênant, l’embarrassant s’installent. L’un regarde par terre, l’autre les étages qui défilent. Un troisième cherche fébrilement ses clés ou tapote son téléphone. On attend. Pudiquement.
  Toute une série d’artifices permettent aux gens de ne pas communiquer. Au moins autant que ceux qui leur permettent d’énoncer des bêtises. Un ascenseur invisible n’en finit pas de parcourir et de mesurer l’espace entre le bas et le haut de la langue. L’absurde adore jouer sur la gamme infiniment extensible entre vide et trop plein.
  L’ascenseur de la communication est donc en panne. Jusqu’au moment où survient réellement l’incident technique. Panne, obscurité brusque, irruption d’un quidam surgi d’on ne sait où… A cet instant, la glace se brise, l’éclaircie jette une lueur nouvelle sur les visages. La tension se dissipe soudain. Quelques mots échangés peuvent suffire. Hésitants, prononcés à mi-voix, mais justes, vrais. Sans risquer l’anecdote, cette fois : on a failli perdre un fil vital.
  Quand deux personnes pourraient avoir quelque chose à se dire, elles sont obligées de se taire… Est-ce absurde ? Nos deux passagers se sont trouvés contraints au mutisme pour n’avoir rien à se raconter. Mais le langage renaissant de ce silence entre eux y trouve du coup une force neuve. Comme une source oubliée qui rejaillirait après avoir été galvaudée dans un trop plein navrant. Parler simplement sans jamais simplifier outre mesure : n’y aurait-il pas là parade à l’extravagant toujours aux aguets ?
 
 
 





                          OBSESSION


    C’est plus fort que lui. Comme une deuxième peau. Il collecte comme on respire, naturellement. Et passionnément. Tous les sens aux aguets, il hume les traces alentour : un seul objet lui manque, son monde est dépeuplé. Un exemplaire a échappé à sa toute-puissance et c’est lui qui doit s’avouer en souffrance. L’échantillon de moins, c’est l’absence de trop. Le triste constat de la série incomplète l’installe au creux d’une sensation de vide. Un appel d’air se crée. La mobilisation est déclarée.
  Le collectionneur amasse, compte, décompte, recompte, fait et refait ses comptes. Car rien ne doit être oublié dans cet appel captatif, angoissé. Mais justement, quelque chose – numéro, exemplaire, échantillon… babiole – a dû échapper à son attention, la prendre en défaut. Cet instant d’absence toujours présente le hante, désoblige en lui l’homme des totalités exemplaires, le fondu des séries complètes. Son esprit tangue à l’idée qu’il lui faille bientôt tout mettre en œuvre pour retrouver la brebis égarée. Même si la quête fiévreuse du numéro manquant, en l’occupant pleinement, va lui faire oublier, un temps du moins, son angoisse. Il le sait. Même si la valeur, à ses yeux, de l’objet de son désir tend à se diluer dans le fil même de la quête incertaine qui mène à lui. La médication est tapie dans le symptôme.
  Opiniâtre, l’homme s’apprête à remuer ciel et terre pour palper enfin l’instrument de sa tension. Rien ni personne ne saurait le détourner de sa ferveur, raisonner l’anxiété qui lui vrille le coeur. Angoisse déjà ancienne, issue des paradis de l’enfance. Lorsque, solitaire, il se lançait éperdument, avec la fraîcheur et la naïveté propres à son jeune âge, à l’affût de séries, de menus objets en rangées, de bagatelles alignées. Satisfaction monomaniaque à réunir ensemble des articles de même nature, des éléments d’une même famille. Le même répertorié à l’infini, rassurance apaisante du collectionneur obstiné. Sensation de (re)tenir le monde. Ad nauseam.
  Bouchons en liège, timbres poste, soldats de plomb, vignettes publicitaires, tout était bon à sa folie collectrice. Transformée en caverne d’Ali Baba, sa chambre prenait des allures de musée intime dont il interdisait systématiquement l’entrée à tout intrus non initié. Là était né et s’était développé subrepticement son rapport passionnel aux objets. Une sidération ludique l’avait lentement gagné, envahi, et bientôt submergé. A l’image de l’artiste peintre hanté par une fresque chargée de combler sa vie. Ou du détective menant une enquête dont il sait par avance qu’elle n’aboutira jamais.
  L’adulte qu’il était devenu allait-il s’accommoder longtemps d’une passion dévorante qui confinait au tic ? Curieusement, c’est par le biais d’une collection que put se faire la résolution, l’allègement, le deuil. Le mal fournit parfois le remède, comme le vaccin protège du virus. La fréquentation assidue des bibliothèques le mena vers l’apaisement progressif de son obsession. L’acte de se retrouver régulièrement plongé dans une forêt de livres lui fit porter son attention sur leur contenu plus que sur leur nombre. Un livre était simplement fait pour être ouvert, pas seulement pour être regardé, sagement rangé dans ses rayonnages et démultiplié à l’infini. Une découverte qui valait son pesant de collections en tous genres.
  Le collectionneur fou se mua en lecteur assidu. Le décrypteur du fond et du sens se glissait enfin dans la peau de l’obstiné du pareil au même. Le nom mieux que le nombre. La fin d’un combat avec un trop plein aux accents de vide.
  Et la conscience enfin claire des illusions de la représentation du monde
 



 
 
                            
 
 
 
 
TROT
 
 
La vision n’a ni début ni fin. Elle est pleine et consistante, persistante, comme depuis toujours déjà là. Et trouve un reflet juste dans la placidité propre à la gent équestre. Une cavalière chevauche sa monture, du même pas tranquille, régulier. Hors de la durée. De ce rythme inusable que savent mimer les balanciers millimétrés. Ou la danse, circulaire et sans fin, des Derviches tourneurs.
  Cheval et cavalière accordent leur mouvement dans une forme d’équilibre qui saisit et apaise à la fois. Assiette et trot. Stabilité et mouvance homogènes, uniformes. Les quatre points cardinaux s’impliquent, s’agencent, s’imbriquent. D’arrière en avant, de gauche à droite. Et symétriquement. Métronomie tirée au cordeau, mais exécutée en souplesse. En phase, dans une ambiance de ritournelle qui apaise, rassure. Le trot, musique des corps accordés.
  Chacun – cavalière, monture, témoin – apprécie une sûreté qui jubile en silence, se reconquiert dans le creux invisible, transparent, de l’instant. Le duo va, tranquille. Il transpire l’élasticité, pénétrant des territoires sereins où chaque initié cherche à faire vivre d’anciens rites habités des mêmes codes. Comme on entretient la flamme rassurante. Chimère adorable d’un monde qui s’accepte comme reflet d’une très antique tradition. Flegme animal et noblesse d’une chevalerie altière surgie des profondeurs de l’Histoire.
  L’avenir est beau, vu depuis le passé. Il est tout entier ce reflet que projette notre présent dans un espace vide. On n’est jamais le premier à penser ce qu’on pense. Et l’idée d’un monde qui va son train est vieille comme … le monde. Tranquillité des évidences. Allure trottée de la raison.
  L’allure équestre, question de rythme. Symétrique, le trot saute à deux temps égaux, par bipèdes diagonaux. Chaque temps est séparé par une période de projection. On trotte comme on pense, par sautes régulières d’un objet à l’autre, par liens successifs, au rythme d’une raison raisonnante.
  Toute époque se précède elle-même. De loin. Nous marchons dans nos propres traces, humant nos propres odeurs. Quelqu’un est déjà passé par là, familière impression de déjà vu. On se croise fortuitement, quand on ne se cherche pas. L’issue de l’Histoire se trame dans le tissu de notre esprit en marche. Hasard et nécessité.
  Que sais-je ? Pas grand-chose, sinon que ça pense en moi. Trottons, rythme en tête, habités du pur sentiment d’exister. Conscients que les élégances de la forme nous allègent parfois des épaisseurs du fond. Comme le nageur sait se laisse glisser entre deux eaux, au sein de l’onde fluide.
  Entre conscience pleine, éveillée, d’un rythme, et automatismes acquis au gré des apprentissages, se glisse le fantasme de l’insouciance animale. Détachement apparent d’une existence indolente qui ne demande rien, anticipe peu, ne projette rien. Image parfaite de la nonchalance qui s’active.
  Sur ordre, la belle et puissante mécanique met en branle une masse de centaines de kilos de muscles. Chaque articulation étonne par sa capacité à amortir ce poids en mouvement. Les jarrets dégagent une énergie qui se communique aux épaules avant de gagner le reste du corps. Tout à son attention de ne pas casser le rythme impeccable, la cavalière semble ne jamais devoir s’arrêter.
  Image du trot, métaphore de la pensée qui court, inspirée, sur la page de nos chevauchées à venir.
 
A SUIVRE...


 
 
 
 
             
 


 
 
 

 
 
 
 


 
 

 

 

 
  
 
 
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mardi 15 septembre 2015

Paolo Fresu - Passalento






LE CARNAVAL DES MIMES  (2)



Juste un frisson. Celui qui vous parcourt l’échine lorsque la sensation vous saisit soudain : une présence derrière la porte. Comme le sursaut d’une conscience qui vous soufflerait à l’oreille l’apparition d’une doublure fraternelle. Une rassurante copie de soi-même.

   L’imitation s’est longtemps voulue la reproduction fidèle du monde sensible et la finalité essentielle de l’art. Il ne s’agissait au fond que de copier d’aussi près que possible les apparences du monde visible. Intangible cliché ?

 
   Deux légendes antiques incarnent ce concept d’imitation né au cœur de la mimesis grecque. Pline l’Ancien narre le récit du peintre Zeuxis, capable de figurer des raisins avec tant de ressemblance que des oiseaux se mirent à les becqueter. Quant à Ovide, il raconte dans ses Métamorphoses comment le sculpteur Pygmalion, voué au célibat, tomba amoureux de la statue d’ivoire née de ses mains, qu’il nomma Galatée, et qu’une déesse rendit vivante selon ses vœux.


   Plus avant, au théâtre de sa Recherche, le jeune Marcel Proust mime ses adieux aux aubépines de Combray comme il le ferait à des jeunes filles en fleurs. De tout temps, sur les planches, la mélopée exprimée par une voix d’acteur déclarant et soupirant nous fait mimer intérieurement la modulation musicale d’un violoncelle : tension des muscles du diaphragme et comme l’écho d’une voix intérieure apte à faire vibrer en nous la corde de l’émotion. N’en va-t-il pas de même pour toute musique qui nous est chère ?

   De nos jours, saisie du réel et travail mimétique s’imbriquent avec un tel souci de réalisme que les images virtuelles qui en résultent se donnent à voir comme similaires à celles qui nous sont familières. Or leur  réalité  n’est bien souvent que le produit de notre désir. Au point que nous prenons pour vérité toute trace apparente du réel qui se donne. La réalité a rejoint la fiction. Ou l’inverse, comment savoir ?

   Alors, objets et clones d’objets : du pareil au même ? La simulation est venue se loger au cœur du contemporain. L’imaginaire, filtre posé sur le réel, a laissé place à la réalité comme source de fiction souvent plus forte que le réel lui-même. Jamais notre faculté de nous prendre au jeu du même et de l’identique n’a été autant stimulée. Jusqu’aux conflits modernes, enracinés dans des fureurs mimétiques où battent leur plein surenchères idéologiques et religieuses. Les martyrs en tout genre étalent un zèle suspect quant à leur objectif : rejoindre au plus tôt les prairies d’un Eternel hypothétique. Que n’y vont-ils seuls et sans fracas ?

   Plus mesuré, le poète propose un temps de réflexion préalable avant de passer à l’acte : mourir pour des idées, d’accord, mais de mort lente… Pourtant, modèles, séries, prototypes se pressent à l’appel, envahissent nos espaces communs – nos lieux communs ? – au point de coloniser les esprits. La fabrique mimétique tourne à plein régime, démultipliant l’ivresse des ego dans une obscénité irrépressible. Jusqu’aux clichés langagiers les plus éculés : ne lance-t-on pas à tout-va, dans l’espace social, des « bonne journée »… même en fin d’après-midi ? Langage avalé par une mécanique du vide, de l’insignifiant. Absurde collectivement consenti.

   Nous voilà campés dans la position de touristes volages devant l’univers simple et ordinaire des choses humaines. Il faut que la réalité ne nous oppose aucune résistance ! Quitte à outrepasser le fictif. Drôle de temps que celui qui se laisse porter par l’illusion d’une humanité en voie de duplication à l’infini. Dans l’ombre portée de nos silhouettes s’agitent de curieux doubles dansant une sarabande qui nous échappe. Nous voici mimant des rôles muets dont le sens demeure étranger à nos raisons en exil. L’ombre obsédante, le double maléfique se sont emparés de nos familiers séjours. A force de vouloir apprivoiser notre part obscure, celle-ci a subverti nos forces vives, phagocytant à notre insu notre vision du monde et jusqu’à nos désirs les plus profonds.

   Au carnaval des mimes, la réalité a détrôné la fiction.                

               
 



 
 
 
 
PAS PERDUS
 
 

L’homme investit de sa chorégraphie étrange le grand hall de la gare. Le corps s’agite, soubresaute, avec la puissance et la constance d’un ventilateur ronflant dans une immense pièce vide. Ses lèvres bougent, exécutent un discours muet, tout en intériorité. Don Quichotte moderne, il semble braver les éternels moulins d’une invisible utopie.
   Drôle de scénario qui se joue là devant nous, sous le faîte lumineux du dôme de verre. Voici une géométrie dans l’espace au cœur de laquelle l’homme – faut-il dire l’acteur qui s’ignore ? – paraît entretenir un dialogue complice avec lui-même. Un monologue nourri par sa propre mémoire. On sent comme une voix du passé sourdre de l’intérieur de ce corps battant.
   Quel invisible public l’homme prend-il à témoin au fil générique d’un récit qui s’ancre dans ses propres origines ? Son mime vibrant invoque on ne sait quelle divinité du théâtre des Anciens, nous entraîne sur les traces d’un Socrate arpentant les rues de la Cité au côté de ses disciples. Tel un daemon s’abandonnant à ses  impulsions, il est ce génial passeur initiant un dialogue sans âge de professeur à élève. Avec la pointe d’ironie propre au maître à qui on ne la fait plus, le voici qui met au jour les vertus souterraines de l’accouchement de soi par soi. Sans écrire un seul mot. Surgissement de l’espace intérieur, comme une renaissance.
   La charismatique silhouette bat l’air de ses bras faméliques. Ses lèvres palabrent au rythme de ses gestes, tout à leur effort de retenir les mots comme des bêtes indociles. Peut-être sait-il trop que tout vocable est appelé à mourir aussi, qu’il peut surgir un temps où celui-ci vient s’échouer sur les plages désertées de la langue. Comme une énorme baleine morte d’on ne sait quel manque de souffle.
   Mais il a décidé de faire vivre la parole par le mouvement, d’articuler en gestes la curieuse mimétique de son discours intérieur. A l’image de la langue signée par les sourds-muets. Cet acteur de l’étrange semble avoir fait sien l’adage selon lequel l’acte d’apprendre cousine avec la diction, la gestuelle propres au théâtre. Animer les corps comme faire sonner les mots : deux versants d’une même réalité qui perce sous l’imago, forme adulte, accomplie, qui vient d’abandonner sa mue. A la manière dont la nymphe éphémère vire lentement au papillon inattendu, insolite. A fleur de peau, à fleur de mue.
   Métamorphose. L’élève ancien appelle l’acteur nouveau. Qui tire sa substance de l’antique peau. Ensemble, il leur est donné de ranimer le souffle du sens, d’y adhérer pour de nouvelles aventures. L’osmose introuvable redevient possible le temps d’un curieux ballet dans l’espace. Derrière la gestuelle mutique, incantatoire, s’esquisse l’ombre d’un cyborg de science-fiction redevenant humain. Le temps d’en appeler aux émotions propres à son histoire singulière.
   L’ivresse d’un dialogue intérieur s’incarne dans ce désir toujours intact de mimer le monde.

 
 
 
                                    
 
 
 
 
ENTOMOLOGIE 




   Accroupi sur la moquette de sa chambre, l’enfant gracile et laborieux s’active parmi ses instruments d’apprenti sorcier. Coton, éther, filets, pièges divers. Et puis des boîtes et des boîtes encore. Petites, moyennes, grandes, en plastique transparent ou vieux carton récupéré. Un assortiment savant d’aiguilles fines pour clouer les insectes capturés. Pour les présenter, les faire beaux. Les apprêter aux fins d’exposition. Les assujettir à son désir. L’enfant s’abandonne tout entier au plaisir primitif du regard qui possède. Voir, c’est déjà tenir. Et posséder le monde.

   Le petit collectionneur découpe, fiche, colle, attribue des étiquettes. Il déploie les ailes, étale les pattes délicates, transperce les thorax, fixe les corps sans vie, avant de leur choisir un nom unique, précis, singulier. Vocable à l’énonciation magique, issu d’un très ancien logos légué par d’humaines lignées dont il se veut le descendant, l’héritier déjà méritant. A l’image de ses glorieux aînés, le petit d’homme s’érige en maître de la Nature. L’enfant ressent et savoure ce vertige si particulier d’être investi du droit tout neuf de poser des noms qu’il veut savants sur les choses et les êtres. Ivresse d’un pouvoir naissant.

   Sans la nommer vraiment, l’entomologiste en herbe éprouve une satisfaction toute primaire à ranger, classer, étiqueter ses  petites bêtes, comme il les appelle. Sensation de prendre possession de la vie, de déployer sur les choses un pouvoir de voyant. Du haut de ses neuf ans, il est déjà l’homme lige d’une nature qu’il soudoie, sur laquelle il se donne le droit de vie et de mort. Sorcier minuscule, il tient au creux de ses mains les mystères de son petit monde. Dans l’antre du savant en herbe, le petit magicien se rêve en seigneur.

   Les boîtes s’entassent, se superposent, envahissent l’espace de cette caverne d’Ali Baba, musée naturel en miniature. Mais l’espace se resserre soudain à l’échelle d’une plus grande boîte encore. L’enfant vient de saisir – pur hasard – une drôle d’image se reflétant sur une surface plastique : l’apparition fugace, subreptice, de l’immeuble d’en face, qu’il saisit pour une fois dans sa totalité. Grande boîte verticale se dressant face à la sienne, qu’il ne peut voir entièrement, mais dont il devine maintenant la silhouette imposante. Immense boîte où s’emboîtent des centaines de plus petites, abritant des centaines de petites vies dans de petites cages, de petits êtres comme lui, humains ceux-là. Toutes petites vies dérisoires à l’image de la sienne sans doute.

   Panique du jeune prédateur soudain devenu grande proie. Insecte humain tout aussi affairé que les sujets qu’il traite. Moment cruel où la vérité s’inverse, désignant d’un coup la relativité du monde.

   Au hasard d’un regard furtif, le jaillissement du sens.
 
 


CONTAGION


Epi dèmos. Elle court elle court la rumeur. A l’allure d’un virus qui se propage aux entours du dèmos de nos cités, de nos ruralités. Elle gagne par imitation, contamine par contagion, dévore par duplication, absorbe par osmose. D’un corps à l’autre, d’une tête à la prochaine, d’une émotion suscitée à une sensation reçue. D’un ordre juste à un désordre moral. Primitive, la peur s’installe, la fascination colonise, l’imaginaire grave une danse macabre sur les écrans de la conscience. Sur fond de vengeance probable, anonyme, et de mort programmée.


   D’antiques récits émergent, nous replongeant dans notre condition oubliée d’animaux humains en proie à de très anciennes sidérations. La figure épidémique modèle scènes de panique et dissolution des identités. Le doute gagne les organismes individuels, attaque le corps social patiemment édifié. La catharsis épidémique nous plonge dans le magma singulier de nos émotions originelles.

   La peur nous cloue le bec, scelle nos lèvres dans un rictus muet. On déserte le langage ordinaire, de crainte qu’il ne nous trahisse à son tour. Les mots sont pipés, comme le virus reste innommé. A défaut de l’Eden perdu, nous aspirons encore à un vague retour au calme. Chimère sécuritaire.

   Traversé par un mal sourd, ce monde-ci prend la marque infâmante du scepticisme à l’œuvre. L’épidémie fait de nous des citoyens sans ethos. Aliénés, impuissants, tributaires d’une foule anonyme dissoute dans un bouillon de culture pathogène.

   Mimant les germes malins, passions et idées prolifèrent, se répandent en échanges, transmissions, interactions. Un flux d’informations alarmantes, souvent contradictoires, électrise nos synapses à la vitesse de l’éclair. Des capteurs mouchetant les cerveaux permettraient d’exhaler la petite musique ronronnante de la rumeur colonisant nos pensées les plus intimes. Ca pense comme ça coule, en fluide.

   L’épidémie du bouche à oreille accouche d’une infernale psychose. La  rumeur en écho transforme le n’importe quoi – un fiasco, objet minimum, ordinaire, commun – en une histoire unique, singulière, qui mérite d’être racontée. L’idée, le récit, se dupliquent en écho, se répliquent à l’infini. Le fait brut est lancé comme un pavé dans la mare publique. Tel un virus, il s’accroche et court d’organisme colonisé en volonté annihilée. Le mécanisme s’active en contagion. Mots et objets se contaminent pareillement.

   Ainsi copié, dupliqué, le virus nous mène droit à l’accoutumance, à l’addiction. Tic choppé. Image en direct – tournoyante jusqu’à l’obsession – du geek multiplicateur accouchant d’une vidéo en boucle sur la Toile. L’habitude de la réception s’installe, rend disponible, et cette disposition toute neuve nous fait plus réceptifs encore. Processus exponentiel de l’avancée en réseaux.

   Dormez braves gens ! Le conte populaire apaise en nous l’enfant, redisant à satiété son apaisant récit. Le thème musical rythme nos obsessions sonorisées. La parole politique endort jusqu’à nos instincts de survie. La contagion des imaginaires est en route. Toujours en avance d’une épidémie. Répétitive, notre mémoire s’embourbe dans un terreau propice aux idéologies rampantes. Nos identités se diluent dans un murmure lancinant. Le phénomène épidémique impose un présent totalitaire à nos raisons figées.

   La pandémie souffle désormais l’affreux vent de mort du fanatisme. 
 
 
 

               

                                  VOISINS

   C’est la fête des voisins. Vieux rêve déguisé ou cauchemar récurrent que cette obligation annuelle de camaraderie urbaine, civile ? Forcément civile. Il est loisible de saisir cet instant unique d’un glissement : celui où l’injonction sympathique s’érige en gentillesse organisée. L’espace de quelques heures y suffira. Durée bénie, temps suspendu où la mitoyenneté se mue en citoyenneté.
   Voisins, il vous arrivait d’être le problème ? Vous êtes désormais la solution. Voilà que l’on vous fête. Illustre anonyme, chacun de vous devient soudain aussi célébré que le Soldat Inconnu. Riche idée que celle où l’on vous intronise, sans coup férir, au rang de « prochain » à chérir plus que tout au monde. Surtout ne pas se rebeller. On serait bien capable de nous inventer la fête du reproche.

   Voisinage. Proximité de hasard ou de nécessité, par présence objective plus que par goût réel. Habiter est affaire mentale, histoire de représentation. Etranger à son voisin, on n’en reste pas moins exposé à son regard. Vigilant ou neutre, délateur ou indifférent, absent ou attentif voisin, quintessence du voisinage. Sous votre œil scrutateur, présumé envieux, nous vous haïssons tendrement, petits big brothers omniprésents. Solidaires par obligation, nous formons avec vous la grande marmelade des hommes dans la ville, chère au poète.

   Irions-nous jusqu’à nous grimer sournoisement pour adopter votre aspect, vos attitudes ? Raser les murs, être tout comme, comble du mimétisme avoisinant. Après tout, nous infiltrer, nous glisser dans l’identité d’un autre proche permettrait de nous délester un temps de la nôtre, un tantinet routinière avouons-le. Test édifiant de mutualité positive. Belle preuve d’abandon au monde tel qu’il va.

   Voisinage, pâte molle, indistincte, à pétrir au gré de nos errances du moment. Vous êtes, voisins, le miroir de nos enthousiasmes comme de nos inconséquences. Vous figurez l’enjeu d’une vertu réputée enfin accessible, le prix de l’excellence ouvert à tous : tendre au rang de citoyen responsable. L’avoisiner à tout le moins.

   Cher voisin, tu demeures pour nous le chaînon rassurant, toujours en attente de vérification, de nos attraits collectifs. Qu’advienne la preuve de méfiance de trop et nous nous replions sur nous comme des escargots. Que tu nous attires à nouveau dans les rets communicatifs d’une ferveur de bon aloi, et nous voilà aspirés dans l’amour inconditionnel de ce prochain soudain si proche. D’une empathie qui cerne, ou concerne ?

   Comment demeurer fidèle au cœur d’une émotion avoisinante, constant dans sa culture de l’entourage ? Il y faudrait une quotidienne fête des voisins. Nul doute qu’une enquête de voisinage rondement menée lèverait nos derniers soupçons, nous redonnant définitivement le sens originel d’une sympathie légitime, d’une coopération fraternelle. De celles que l’on n’a pas envie de resquiller.

    Pour nos chers voisins, ces autres nous-mêmes, c’est tous les jours la fête !

 
 
 
 
 
SOUFFLEUR
 


Retour à la soupe primitive. La boule rouge ondoie, hésitant entre fusion et calcination, fragment arraché à une très lointaine coulée de lave. L’homme la tient au bout de sa canne comme aux rets de son regard fasciné. Son visage perle de la sueur qui accouche. Du matériau brut jaillit l’œuvre en état d’éruption. Passage secret de l’état de nature à celui de culture.

   Ce que dompte ce moderne Vulcain, c’est un lambeau de pierre de lune. Un peu du noyau des origines abandonné par le créateur au centre de la planète bleue. Vomissure d’étoile, déjection de volcan, le cœur en fusion trahit sa présence enfouie au plus profond, entre pelure et centre nucléaire.

   Par quelle magie la boule de pierre et feu mêlés est-elle en passe de se transmuer en verre cassant et transparent comme la glace ? Le souffleur en tait le jaloux secret. Il n’écoute que son poignet élastique tournant et retournant la canne creuse animée d’un souffle redevenu divin. Mimétique, son geste figure celui du musicien explorant les trésors infinis de la gamme. La main s’attarde, rêve à la pointe de son instrument. Comme celle du sculpteur affronte le marbre. Ou celle du potier modèle patiemment la pâte. Menaçante, la boule gonfle jusqu’à enfler comme une géante rouge. Retour aux origines.

   Ardents comme ceux d’un dompteur, les yeux du vulcain fixent la chose en sa métamorphose. Ils guettent, gourmands, l’instant précis du gonflement porté à son acmé, celui où la forme se fait couleur. Oranges subtils, et jaunes d’or épanouis succèdent insensiblement aux rouges de feu. Chronologie chromatique aux fins glissandi de tonalités.

   Ardent songeur, le maître verrier sait que la difficulté de son métier vient justement de l’apparente fluidité de sa matière. Faire, façonner, fabriquer, créer. Même dans l’atmosphère étouffante d’un four à porcelaine où le visiteur oisif peut croire à l’enfer, l’ouvrier actif n’est plus le serviteur du feu, il est son maître. Et si c’est une rêverie, elle est active, les armes à la main. Et puis chaque travail n’a-t-il pas son onirisme propre ? Chaque matière travaillée n’apporte-t-elle pas les visions intimes qui lui sont propres ? L’artisan le sait : on ne fait rien de bien à contrecœur, à contre-rêve. Tout en lui appelle un temps béni où chaque métier aurait son chantre attitré, son guide onirique, chaque manufacture son bureau poétique ! Heureuse utopie.

   Imperceptiblement, le verre qui tiédit offrira bientôt ses parois translucides au regard apaisé du verrier appréciant dans ses courbes épurées l’objet de son ouvrage. Ou – occurrence fâcheuse – si la pâte s’est montrée rebelle à sa fantaisie, l’artisan déçu la rattrapera en lui accordant la forme la plus facile à souffler : celle d’une flasque, synonyme d’un fiasco qu’il tentera d’oublier.

  Epuisé, assouvi, l’artisan démiurge contemple enfin le fruit de son expir. L’esprit qui anime a su inspirer son acte créateur. Et rappeler le geste fou de Prométhée subtilisant le feu aux dieux ébahis pour l’offrir aux hommes. Entre souffle, ouvrage et songe, le geste a conquis la matière.

   Et su atteindre les régions éthérées de l’âme. Anima sua.



 
 
 
 

A SUIVRE ...
 


 


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vendredi 3 juillet 2015

Bill Evans Trio - Nardis




 

LE CARNAVAL DES MIMES  (1)

 
 

CLINAMEN

    L’homme écoute le silence. Comme il sait voir le vide. Silence et vide, il sait les faire chanter. Depuis son rivage, il regarde s’agiter le monde. Avec l’art de demeurer à distance pour regarder et bien voir. Télé-spectateur  à l’antique, son bonheur peut dépendre d’une simple pluie.
   Comme tous les enfants, le poète est fasciné par les innombrables grains de poussière s’agitant en tous sens dans un rayon de soleil matinal. Son clinamen  à lui est l’ancien nom donné au mouvement brownien, fourmillante turbulence de cellules sous l’œilleton du microscope. Là où particules et molécules folles font s’agiter son inframonde, invisible au passant ordinaire.
   Tout s’affaire à son rythme propre, rien ne naît de rien. Les atomes s’agencent au gré de chutes hasardeuses, aléatoires, d’où jaillit la matière. Pluies fertiles d’éléments natifs. Poussière et lumière mêlées évoquent les rapports entre humains. Rencontres physiques, mystérieux entrechocs qui figurent aussi le sentiment amoureux. De la chute de pluies diverses naissent toutes nos vies.
   Giboulées rigoureusement verticales, sans variation ? Sans déviation ? Sans erreur ? Non. Ce sont d’infimes écarts dans la trajectoire de ces chutes qui créent justement du nouveau. Il arrive que les atomes dévient de leur chute programmée. Ronds, durs, lisses ou crochus, on les imagine à la ressemblance de notre monde connu. Derniers – et premiers – degrés de la matière, ils sont divisibles à l’infini, encore et toujours providentiels. Dans les courses au destin, leur chant naît du silence. Comme l’animé sourd de l’inanimé.
   Clinamen, imperceptible variation du destin qui contrarie le rectiligne ordinaire, attendu, pour nous offrir l’écart, la dérive originale d’où surgira le surprenant. Le déconcertant, l’étrange. La vie naît de l’agencement fortuit de l’inanimé. Des blocs de météorites, déchets refroidis d’astres bouillants, s’agglutinent dans l’espace pour refaire de la vie. Sempiternel mécano de la matière.
   Entre chaos et ordre, la pluie d’atomes ouvre les horizons de notre liberté. Elle rend possible un passage à inventer. Entre désordre de relations multiples et affolées où chacun cède aux émotions et entretient leur flux électrique. Et désir de comprendre, d’expliquer, d’imaginer d’autres lieux où vivre l’utopie.
   Notre monde bouge, rien ne semble devoir rester immobile. Il est un texte dense que l’œil parcourt en s’accrochant à des parcelles de sens qui l’interrogent : les idées sont-elles des corps ? Ne sommes-nous que des agrégats d’atomes ? Et si la matière est divisible à l’infini, comment atteindre le principe de toute chose ?
   Captée dans l’infiniment petit, l’image d’un synapse serait-elle la photo d’une idée ? Une manière de porte manteau cérébral ? La matière, substrat de toute chose, fait pleuvoir ses éléments dans une précipitation constante, patiente, silencieuse.
   Macrocosme et microcosme s’assemblent dans une même image de fourmillement des corps, de séparations et de rapprochements successifs, incessants.

   Pas de deux dansé entre hasard et nécessité. Clinamen, tango céleste

 
 

 


INTIMUS CIRCUS
   Un discret chapiteau rouge posé là comme par magie. Les gradins surplombent une petite piste ronde enchâssée parmi les spectateurs. La minuscule arène est cernée de loupiotes aux couleurs de l’étrange. Ce que vous verrez là aura la tonalité à la fois crue et tamisée des rêves et des souvenirs. Et le charme entêtant d’un filtre enchanteur. La poésie de cet art, c’est son imaginaire de baraque de foire.
   « Fais pas ton cirque ! », intime-t-on aux enfants turbulents. Inversons cet appel au calme pour en faire un désordre joyeux, une pagaille organisée. Un droit à la mélancolie aussi. On se sent vite pris dans les filets délicats d’un climat d’étrangeté, inquiétant par moments, surréaliste souvent. Voici les clowns blancs. Le diable rouge. Les clowns noirs. Et puis toutes les images fantomatiques et saisissantes du cirque, comme dans un théâtre d’apparitions auquel il faut s’abandonner sans résistance pour ce qu’il convoque d’émotions pures, viscérales. Il y aura donc des clowns, des dresseurs de fauves, des acrobates, des jongleurs. Des pantins, des marionnettes, des automates. Et leurs diaboliques tireurs de fils, en coulisse.
   Et puis de l’action, du geste – de la geste –, des prouesses. Homme-Hercule et diablotin ailé s’aimantent, se repoussent. Leurs corps jonglent l’un avec l’autre, comme le feraient deux pôles irrésistiblement jumeaux. Leurs mimiques épurées suscitent des ébauches de songes. Force et grâce, ces deux-là font l’essence du spectacle vivant. Un pantin exécute un numéro de barre fixe, lancé dans l’espace par une impulsion mécanique, mystérieusement animé par un jongleur qui fait tourner la barre sur un rythme saccadé. Le pantin sidère en mimant l’acrobate humain. Ces héros du cirque figurent le pliable et le manipulable à l’infini. Ils sont les métaphores de l’homme-marionnette, du Polichinelle si cher à la comedia del arte. Tradition et modernité s’explorent dans une passion mutuelle.
   Un duo de clowns – des augustes – drôles, menaçants, troublants, mettent en scène le désir de battre, de gifler, de mordre. De tuer ? Les clowns mêmes seraient-ils devenus méchants ? Retournement inquiétant des valeurs.
   Dans leur arène de poche circulaire, tous affrontent le vide et la mort. Sans avoir l’air d’y toucher. La muleta agitée ici et là est le rideau rouge de notre petit théâtre intime, entre fantasmes entrevus et bravoure folle.
   Le cirque, seule école de vie où l’athlète et le clown – le muscle et l’émotion – savent se tenir la main, faire bon ménage. La palme va au marionnettiste qui, dans la coulisse, manipule tous ces corps qui jubilent. Il est le grand maître de la pantomime ambiante.
   Entre clameur et silence, le cirque fait son théâtre, ou l’inverse. Tous mêlent leurs histoires et l’insatiable plaisir de jouer les noces irréelles entre forces du ciel et de la terre. Entre veille et sommeil, rêve d’enfant ou chimère d’adulte, le cirque c’est celui que l’on se crée. Lorsque les impressions diurnes s’éclipsent au profit de la fantasmagorie des songes. Rondes d’images parfois teintées de blues.
   Le carrousel de nos vagabondages d’enfance.
 
 
 
   CHEFFERIE
   Hymne martial et coups de menton. Le drapeau national flotte fièrement au vent de l’Histoire. Le bon peuple a besoin de signes pour sentir battre son cœur, se féliciter d’en être, se rassurer collectivement. Le patriotisme citoyen s’incarnera toujours dans un personnage à la mesure du récit national. Et pour reprendre ce flambeau sensible en s’extrayant du lot, certains savent surjouer les postures hautaines, faussement graves et risiblement nobles.
   Expert dans l’art de cultiver son rapport à la verticalité, l’homme providentiel a bonne presse. En père protecteur, il offre son giron rassurant à tous les grands enfants que nous sommes restés, en quête d’affection, de reconnaissance, d’espérance. Le pays est une grande famille à gérer, à sauver, ou à remettre dans le droit chemin. Et le vrai chef sait se trouver toujours là où il convient pour imposer sa loi aux fratries belliqueuses.
   Autoritaire, le passé pèse du poids des habitudes, des rites, des institutions mises en place. Il plane un climat bon enfant lorsque les regards se fixent ensemble – comme un seul homme – sur la ligne bleue des Vosges. Mais un simple regard sur l’Histoire vient nous rappeler qu’un mythe ancien et partagé alimente la fabrique contemporaine, et toujours d’actualité, de l’homme providentiel. Comme il nous faut le pain et le vin quotidiens, nous ne pouvons nous passer de nos grands hommes. La verticalité nous rassure tant elle nous tient confortablement hors du jeu des responsabilités. Quand la chefferie perdra-t-elle cette aura sacrée qui plombe, sans qu’il s’en doute vraiment, le citoyen ordinaire ?
   L’émergence moderne de mouvements sans leaders – les Indignés, les Anonymes – dit notre aspiration à plus d’horizontalité. Pendant des siècles, on a ressassé aux masses qu’elles ne sauraient survivre sans chef pour les guider. Avec, en toile de fond, le péril sourd des infantilisations rampantes. Jusqu’à quand la virilité à l’ancienne poursuivra-t-elle sa tâche démobilisatrice ?
   Il est urgent de démythifier tous les sauveurs potentiels, tenants têtus et douteux d’une épopée permanente. L’autorité pyramidale a vécu. Une nouvelle matrice esquisse enfin la figure proche du chef d’équipe, animateur à l’esprit coopératif. Le patron de droit divin, claquemuré dans son bureau, loin de ses salariés, semble avoir pris du plomb dans l’aile. Chacun avait pris l’habitude de camper sur des positions stéréotypées : le chef au sommet de la pyramide, la base plongée dans l’anonymat. Et la conséquence probable du choc frontal en guise de relation d’autorité.
   L’intelligence sociale, basée sur des comportements plus horizontaux, ouvre de nouveaux critères du travailler ensemble : rassembler des équipes, déléguer et faire confiance, communiquer, mobiliser. La légitimité du dirigeant devrait reposer sur la justice et l’exemplarité. La médiation veut  s’instaurer en règle commune, permettant d’alléger les conflits, remobilisant des troupes apaisées et recentrées sur la tâche. En toile de fond, l’instauration d’un pragmatisme vivable. A hauteur d’humain.
   La sempiternelle épopée verticale a pris figure de carton pâte.
 

 
DEMOCRATIE
    Déni et absurdité. Les choses tournent en rond, n’en finissent pas d’alimenter une ritournelle devenue insensée. Le citoyen démocrate assiste médusé au délitement du système qui s’affichait pourtant comme celui de la vie bonne. Toute une manière de penser, d’organiser le monde se dilue dans une impasse à laquelle il participe pourtant… sans le savoir – ni le vouloir – vraiment. Et sans adhérer activement au droit de donner son avis. Que reste-t-il du « parler, écouter », bases du débat, le cœur battant de l’exercice démocratique ?
   On laisse inoccupés de très nombreux logements citadins qui pourraient dépanner des milliers de sans-logis abandonnés à la rue. Croyant bien faire, les responsables publics autorisent la création de parcs d’attraction grandioses qui dévorent des espaces naturels irremplaçables, dédiés au bien commun depuis des lustres. Logique implacable du « détruire pour créer ». Nos Etats de droit s’entendent au plus haut niveau pour acheter un droit à polluer devenu naturel. Nos responsables élus cèdent devant des pouvoirs financiers toujours plus voraces et directifs. Les affaires privées soudoient les intérêts publics. Que reste-t-il de nos parcelles de liberté collective, de solidarité active ?
   La démocratie meurt à petit feu, faute d’être pratiquée dans le débat citoyen. En lieu et place, les médias mettent en scène des caricatures de disputes qui virent à la parodie permanente. Laïcité, vie collective, intérêt général, les mots se vident de leur sens et de leur vertu, à force d’être répétés sans effets, sans suites données. On n’y croit plus.
   Les « urnes » sont délaissées, accentuant encore l’impression ambiante de grande fatigue démocratique. Pourquoi confier le pouvoir à des gens qui mentent par omission pour se faire élire, avant d’oublier ensuite leurs engagements ? A parole publique dévoyée, désert électoral assuré. L’exercice de la représentation citoyenne s’épuise. Le dictionnaire lui-même ne donne-t-il pas un premier sens inquiétant au mot « urne » : vase qui sert à renfermer les cendres d’un mort ? Le présage ne manque pas d’être troublant.
   Une longue et lente fatigue démocratique nous envahit. Et nous pousse à laisser souffler un grand air de désenchantement.
   C’est oublier un peu vite que nous vivons dans les sociétés les plus libres, les plus tolérantes, les plus riches et les moins inégalitaires que l’histoire a connues. Comme tout ce qui est bon, la démocratie ne brillerait-elle que par l’hypothèse de ce que nous serions en son absence ? Ne séduirait-elle vraiment qu’au moment de son établissement ? Avant que l’on en oublie aisément les vertus et avantages pour la considérer comme un simple dû ? Manière simpliste de voir le don : à sens unique.
   Mais la vie associative est là, toujours aussi riche, multiple. Et avec elle le souci accordé au plus proche, l’exercice simple et naturel de la compassion, la dynamique du travail commun, la recherche et l’accomplissement de projets collectifs. L’attention à chaque membre de l’ensemble porté par tout membre de l’ensemble. La société demeure alors ce corps composite qui dessine la silhouette en creux du peuple vivant.
   Le demos n’est pas mort, il bouge encore.
 
 
 
 
 
   ANTIHEROS
   Bardé de sa rancœur et de toutes les frustrations accumulées, le terroriste avance avec l’assurance du droit acquis, conquis, requis. Derrière lui, l’armée silencieuse de ceux qui le soutiennent, là-bas, veut-il croire. Devant lui, l’avenir radieux du martyr qui sacrifie sa vie pour une cause qui le dépasse. Et qu’il n’a surtout pas pris le temps d’examiner avec sa raison. Quelle raison ? Réfléchit-on lorsqu’on est mû par la haine aveugle propre à l’exclu ?
   Car il n’est rien, ne se sent rien, n’aspire plus à rien. Il est – se veut ? se proclame ? – le produit avarié d’une société pour lui vide de sens. Son déchet avéré, désigné. Plus que du doigt, des yeux. Du siège-même des émotions. Arpentant la ville de son enfance, Il ne reconnaît rien ni personne. Personne ne le voit. Il n’en est pas. Il a intériorisé avec le temps un espace qu’il a transformé en prison intérieure. En ghetto. A force d’ondes négatives vérifiées, accumulées, il a devant lui les preuves d’une exclusion qu’il veut injuste, féroce, irrémédiable. Il en a déjà pris acte, parcourant un à un les affres minables de la petite délinquance. Mais rien ici pour se faire reconnaître valablement, durablement.
   Comment passer du mépris de soi à la haine des autres ? Comment surtout rendre sacrée cette rage qui l’habite, le hante, l’excède ? Sinon en donnant à son mal-être un sens qui le dépasse, celui d’une justice ordonnée d’en haut, par un Très-Haut. Même s’il ne le connaît pas. Surtout s’il ne le connaît pas : il se veut proche, d’emblée, de ce Grand Anonyme qui lui ressemble et dont il se donne le droit de confisquer le sceau pour ce qui l’arrange. La fureur qui le dévore en appelle à des nourritures secrètes, occultes, héritées de ses lointaines origines, étrangères à tous ces impies, ces hérétiques qu’il côtoie chaque jour. Le voilà prêt à basculer dans une traversée initiatique qui le confirmera enfin dans l’identité qui lui faisait défaut.
   Lui, le bouc émissaire d’un système qui l’ignore, découvre le pouvoir insensé de retourner aux autres leur regard négatif, de se voir enfin vainqueur dans leur yeux apeurés. Mortel effet miroir. C’est la voie de sa revanche. Le triomphe des absents. Le prix importe peu tant l’enivrement délivre. Puissance du faire corps : on lui offre le statut de héros. Le voici chevalier autoproclamé. Il se sent enfin quelqu’un.
   Tout est bon pour alimenter cette deuxième naissance à laquelle il ne croyait plus. Le voilà prêt à tout, au service aveugle de cette sacralité qui l’a vu renaître enfin. Lui l’ancien banni a trouvé la cause qui fera de lui un héros. Le héros parmi une foule de prétendants avec qui rejouer – à armes égales cette fois – un nouveau spectacle mimétique. Une grand-messe où la surenchère est la règle, où la perfection prend des airs de quête infernale. D’un enfer à l’autre, quelle différence ? Celle de choisir, justement, d’en être ? Celle de la pureté absolue du soit disant martyre consenti. L’anti-héros est prêt.
   Il n’a pas raison ? Peu importe : il a le pouvoir de se donner raison. S’inscrivant sur le grand marché de la martyrologie, sait-il que sa victoire intérieure sera de courte durée ? Tant l’illusion et la folie sont les moteurs pervers des héros négatifs. Leur carburant fétide pour embraser les destins, perdus d’avance, de ceux qui, n’ayant plus rien à perdre, jettent toutes les vies – les leurs comme celles des autres – aux horties de l’Histoire.
   L’infernale mécanique du retour au même et à l’identique a gommé toute altérité et creusé un vide cérébral abyssal. La radicalité a mystifié l’exigence. Tué l’intelligence.
 
   Produit pervers de l’effet miroir, la haine est fille du désespoir.
 
 
 
 
 
SOUFFLEUR
   Retour à la soupe primitive. La boule rouge ondoie, hésitant entre fusion et calcination, fragment arraché à une très lointaine coulée de lave. L’homme la tient au bout de sa canne comme aux rets de son regard fasciné. Son visage perle de la sueur qui accouche. Du matériau brut jaillit l’œuvre en état d’éruption. Passage secret de la nature à la culture.
   Ce que dompte ce moderne Vulcain, c’est un lambeau de pierre de lune. Un peu du noyau des origines abandonné par le créateur au centre de la planète bleue. Vomissure d’étoile, crachure de volcan, le cœur en fusion trahit sa présence enfouie au plus profond, entre pelure et centre nucléaire.
   Par quelle magie la boule de pierre et feu mêlés est-elle en passe de se transmuer en verre cassant et transparent comme la glace ? Le souffleur en tait le jaloux secret. Il n’écoute que son poignet élastique tournant et retournant la canne creuse animée d’un souffle redevenu divin. Mimétique, son geste figure celui du musicien explorant les trésors infinis de la gamme. La main rêve à la pointe de son instrument, comme celle du sculpteur affronte le marbre Ou celle du potier donne forme à la pâte. Menaçante, la boule gonfle jusqu’à enfler comme une géante rouge. Retour aux origines du monde.
   Ardents comme ceux d’un dompteur, les yeux du vulcain fixent la chose en sa métamorphose. Ils guettent, gourmands, l’instant précis du gonflement porté à son acmé, celui où la forme se fait couleur. Oranges subtils, et jaunes d’or épanouis succèdent insensiblement aux rouges de feu. Chronologie chromatique aux fins glissandi de tonalités.
   Ardent rêveur, le maître verrier sait que la difficulté de son métier vient justement de l’apparente fluidité de sa matière. Faire, façonner, fabriquer, créer. Même dans l’atmosphère étouffante d’un four à porcelaine où le visiteur oisif peut croire à l’enfer, l’ouvrier actif n’est plus le serviteur du feu, il est son maître. Et si c’est une rêverie, elle est active, les armes à la main. Et puis chaque travail n’a-t-il pas son onirisme propre ? Chaque matière travaillée n’apporte-t-elle pas ses songes intimes ? L’artisan le sait : on ne fait rien de bien à contre-cœur, à contre-rêve. Ah ! il songe à un temps béni où chaque métier aurait son rêveur attitré, son guide onirique, où chaque manufacture aurait son bureau poétique !
   Imperceptiblement, le verre qui tiédit offrira bientôt ses parois translucides au regard apaisé du verrier appréciant dans ses courbes épurées l’objet de son ouvrage. Ou – occurrence fâcheuse – si la pâte s’est montrée rebelle à sa fantaisie, l’artisan déçu la rattrapera en lui accordant la forme la plus facile à souffler : celle d’une flasque, synonyme d’un fiasco qu’il tentera d’oublier.
  Epuisé, assouvi, l’artisan démiurge peut contempler le fruit de son expir. L’esprit qui anime a su inspirer son geste créateur. Entre souffle, rêve et travail, le geste a conquis la matière.
   Et su atteindre les régions éthérées de l’âme. Anima sua.