mercredi 30 mai 2012

PHILOJAZZ (5) : AU SOUFFLE DE LA PENSEE

DES AIRS A SIFFLOTER - UNE PHILOSOPHIE DU JAZZ

      Quelles leçons, quelles expériences nous incitent à penser le monde ? A l’origine, en grec, le mot « cosmos » signifie beauté, esthétique, avant de renvoyer au monde physique. Il faut se situer en dehors d’un événement pour pouvoir l’observer sans être aveuglé par lui et en mesurer toute la forme et l’ampleur. La philosophie est une activité susceptible d’arrêter le temps des horloges pour permettre de méditer sur le monde et  de remettre les mythes à juste distance en nous évitant de prendre nos désirs pour des réalités. Imaginés par l’homme pour trouver le sens, ces récits n’ont pas mission à remplacer nos existences, ce qui serait une manière de maintenir notre esprit dans un état d’enfance où le réel et l’imaginaire se confondent encore. Et pourquoi, envers et contre tout, continuons-nous à croire à nos propres fables ? Parce qu’elles sont extrêmement rassurantes, comme l’explique parfaitement Freud dans L’Avenir d’une illusion. C’est la « grande consolante » des religions : on invente des légendes, et on finit par y croire. « Je crois parce que / à ce que mes ancêtres ont cru », telle est la force de la tradition. Comment ignorer aujourd’hui que nous avons inventé les dieux ? Philosopher nous déleste de cette écume de naïvetés en nous rendant accessible toute la profondeur potentielle du sens.


        Evoquant la musique – sa musique – John Coltrane disait : « Je pense qu’elle exprime le tout – la totalité de l’expérience humaine au moment particulier où elle s’exprime. » Les hagiographes de Trane parlent volontiers d’érotisme sacré en évoquant sa musique ; faite tour à tour de transe et de caresse, elle possède une âme qui l’enracine dans la musique orientale presque autant que dans la musique africaine. Il n’y a pas de musique du monde qui ne soit une musique du corps autant que de l’âme. Comme les plus grands musiciens, Coltrane a donné au monde une forme extrême de beauté qui peut s’identifier à l’amour extrême de la vie. Religieux, l’homme n’adopta aucune religion. Il cherchait l’unité de l’homme, de la divinité et de la nature, par la musique. Cette offrande donne le sens de son œuvre la plus accessible au non-initié : A Love Supreme. Créer, c’est faire advenir ce que les hommes appellent le divin, et qui est peut-être leur propre humanité, leur désir de perfection et de fraternité. Coltrane oppose à la haine un amour sans condition et sans limite, mais qui n’ignore rien de la haine contenue dans l’amour : sublimée dans ses improvisations, sa colère nous parle de passion autant que de compassion. Issu d’une famille où l’on entre en musique comme en religion, Coltrane est l’éphémère passeur du goût du sacré porté par l’art. Un météore qui mugit, beugle, crie – et prie – aussi  loin que s’étendent les vastes territoires du jazz et de la pensée qu’il porte.

 






















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