dimanche 17 novembre 2013

EMOUVANCES (6) MAÏEUTIQUES


   Chair de nos mères, paroles de nos pères. Quand la parole prendra-t-elle chair si la chair est impuissante à livrer parole ? Le fleuve du temps voit chaque père reprendre insensiblement ses gammes sur le père enfoui avant lui… en prenant soin du père à venir. Chaque génération penche sur la suivante un regard attendri, au risque de s’y perdre. Père présence, disparition, force. Père calme, peur, refuge. Père oubli, patronyme, transparence. Tous pères solidaires. Et si les pères sacrifiaient leurs goûts, leur consistance, et jusqu’à leurs rêves pour dédouaner d’antiques pères absents, fantômes demeurés à l’état de trace, d’ébauche, car trop vite disparus, évaporés ?... Mais quel père est-il vraiment comptable d’un autre alors que tous le sont par hérédité ordinaire des âges, sourde voie d’héritage ? Devoir vital d’échapper au long cortège de la malédiction des pères. Oser sortir de la lignée immémoriale pour rester au guet d’un chemin singulier et solitaire, à la croisée de tous ces pères possibles à épuiser… sans en élire aucun.

   Père initiateur, passeur de vie, faiseur de traces en vrac, obstiné bricoleur de petits riens, entêtant poseur de mots sur tout, inlassable épuiseur des pourquoi et des comment, manitou pédagogue des fines leçons de choses comme des grands secrets à partager. Père pélican, touchant cousin de nos frères animaux, prédateur naturel qui s’ignore, bricoleur d’une oralité ludique et dévoreuse penchée sur la grande marmite fumante des mets et des objets. Papa poule, rassurant double se glissant dans l’ombre des mères. Père de passage semant au hasard des désirs, essaimant ici et là, au fil des rencontres ; mateur indifférent de moissons vite délaissées. Père en attente, éternel jeune homme recouvrant de la cendre du temps sa généalogie incertaine. Père chef de clan, grand sachem, vivante statue sur pied, réceptacle des haines comme des adorations. Commandeur pathétique et terrible, ambivalent gardien d’une morale intangible. Père récit fascinant les enfants de contes répétitifs immémoriaux, dansant la gigue en compagnie de lutins gouailleurs. Père toujours au charbon épuisant le réel, épuisé du réel, puits à réel. Père conseil, père phare, père copain proche et complice des quatre cents coups de l’enfance. Père peur de ce qu’il a mis au monde et qui le dépasse. Père de la Nation, recours unique, symbole toujours au garde à vous, tapi dans nos consciences collectives et dans la nuit de l’Histoire. Petit Père des Peuples, sourire chafouin et calculs débonnaires, décrétant le Bien - le sien - urbi et orbi. Père curé semeur de sermons vides ne tombant qu’entre les oreilles de piafs volages. Père la pudeur, père la vertu, arborant leurs raideurs primaires et surannées. Camaïeu miroitant de paternités.

   Voguant sur les ailes de sa métamorphose, le père nouveau - avatar animal du vin primeur - ranime la flamme de l’antique père oublié qui brûle en lui. Brûle de bien faire, jure de ferrailler hors des abdications et compromissions. Combat neuf, vivace, toujours repris à ses fondements. A perpète. Défi ordinaire où s’abîmer insensiblement. Jusqu’à renouer avec le « hors pair », cette parole qui ranime l’envie, renoue avec d’antiques désirs ; les primitifs, ceux qui ont modelé l’âme. Origines profondes contre empreintes obligées. Père trace.

   Homme sage. Père Socrate accoucheur des esprits à défaut d’engendrer les corps. Violence du questionnement socratique faite au disciple ou à l’élève, à qui l’on propose d’accoucher de… lui-même, rien de moins. Autonomie construite par le fils qui mène son raisonnement personnel, édifie sa loi propre. Le savoir est en nous, à portée, et nous ne le voyons pas ! Pauvres prisonniers d’une caverne obscure, il ne nous est donné que d’apercevoir des silhouettes dansantes animées par de vilains faiseurs de prodiges. Nous ne voyons que des ombres, nous n’entendons que des rumeurs, celles de la doxa, de l’opinion courante véhiculée par tous. Tandis que la plus intime connaissance, celle de nous-même, nous échappe… Seul l’électrochoc socratique peut déciller nos yeux aveuglés, confinés dans la vaine critique des apparences.

   Le père Socrate. Homme de tous les paradoxes. Face plate, nez camus, narines retroussées, œil de bœuf, toujours mal attifé, le philosophe le plus incarné qui soit  fait de sa laideur une preuve de sa… beauté ! Lui le tenant du canon grec Kalokagathia qui fait s’harmoniser beauté et bonté en proportions égales. Lui le pédagogue portant beau mais laid, bizarre mais rationnel, homme poli toujours en retard, tempérament de buveur jamais ivre, anti-héros qui fuit la gloire publique, maître penseur qui refuse de donner la leçon à quiconque, rationaliste évoquant une révélation divine, révolutionnaire et conservateur au point de se plier à des lois injustes qui le conduisent à la mort. Homme complexe à l’image d’une vérité qui l’est tout autant lorsqu’il appartient à chacun de se la concocter pour ce qui le concerne. Pas de prêt à penser !

   Car on n’apprend pas, mais on se remémore. Il faut se défaire de ce que l’on croit savoir - la rumeur, l’opinion - pour désirer connaître - naître avec. C’est ce désir-là qui nous rend le savoir intérieur, intime. Apprendre à… désapprendre, à nous déprendre ! Le dialogue socratique nous conduit à la construction d’un objet commun repris par chacun à son propre compte. Force de la maïeutique des âmes.

   « Philosopher, c’est apprendre à mourir. » Détacher l’esprit du corps. Penser des réalités qui, elles, ne meurent jamais. Platon développe l’Apologie de Socrate en lui faisant retourner l’accusation contre ses juges. Il est cet homme singulier qui accepte de mourir au nom d’une vérité qu’il porte en lui et qui lui est supérieure : comment vivre autrement ?

   Accoucher du savoir, comme de la chair : acte violent, douloureux. Zeus, le dieu des dieux, en fait l’expérience forte. Saisi de violents maux de têtes, il doit appeler à l’aide son forgeron de fils, Ephaïstos, pour lui briser le crâne afin d’en faire sortir sa fille  Athena, - née de la tête - qui s’incarne en… déesse de la sagesse. Naissance toute cérébrale dont on s’assure de la viabilité en se livrant au rite antique de l’amphidromie : le père fait le tour du foyer en brandissant son enfant, lui conférant ainsi sa légitimité et la reconnaissance sociale aux yeux des siens. Aux affres de l’accouchement succèdent les moments heureux de l’accueil du nouveau-né. Savoir et sagesse, en l’occurrence, viennent d’investir le panthéon de la pensée. Pour une joie similaire aux naissances charnelles : celle qui consacre la force de l’esprit raisonnant en écho à l’âme résonnante. Puissance du penseur-né prêt à initier le questionnement porteur de toutes les libertés. Ecrire, enseigner, formes nobles de l’art d’enfanter.   

    Qui suis-je, moi seul, hors père, hors repères, tous horizons ouverts ? A moi seul de le dire. Alors je parle, j’écris, en écho à ma propre voix. Histoire d’entendre cette voix résonner en moi. Encore et encore. Jusqu’à plus soif. Jusqu’à chanter. En fils-père auteur de sa parole, je danse sur le deuil apaisé des espoirs évanouis.


 

 SANGLOT


   
  Le corps enregistre tout. Chambre d’échos, chambre d’écoute. Enveloppe à impressions. Il déploie en instantanés successifs l’ingratitude des navrances qui nous narguent, comme la grâce insoupçonnée des moments qui nous enchantent. Ces clichés polymorphes nous révèlent les secrets et les dédales d’une chambre noire abritant des alchimies surprenantes. Ainsi le corps dévoile-t-il ses vérités au fil d’un jeu où se mêlent découvertes, sentiments et… hormones. D’abord naïf, ludique et fier de tout, il traverse des champs d’innocence, lancé sur les traces d’une enfance insouciante jusqu’à ne plus se regarder vivre. Un monde toujours à portée de sens lui ouvre un horizon des possibles en continuelle expansion. Au corps neuf tout est aventure et puissance : il s’accorde.


   Jusqu’à ce que, de loin en loin, l’horloge biologique le guide vers le souci impératif d’une reproduction programmée. Car il lui faut, pour oser demeurer, s’inscrire dans une autre durée que la sienne propre, limitée à l’espace d’une vie. Objet déjà ancien d’une naissance tombée dans l’oubli, le corps devenu sujet répond à l’appel de la duplication biologique. Et traverse à nouveau - en spectateur ébloui cette fois des ressemblances familières et des grâces enfantines  -  les mêmes champs (re)connus qui l’ont vu grandir et s’épanouir lui-même. Reconnaissance, intelligence et gratitude pour ces signes ordinaires, naturels, que la vie sait adresser à ceux qui en cultivent et en éprouvent le soin.


   Etre père… êtres pairs. Il faudra bien que ces mêmes fils partent à leur tour, un jour, en quête de ce monde dont les pères se sont convaincus entre-temps qu’ils ne l’épuiseraient pas. Et tout n’ayant pu se dire, se transmettre, entre générations, il peut arriver qu’un déchirement fissure la membrane toujours incertaine des assurances et des confiances. Séparation, tristesse. Amertume peut-être. Regrets sans doute. Coupure à coup sûr, marquée - Dieu sait quand, ni pourquoi à tel moment -  par les hoquets, les spasmes d’une musique mécanique, amère de n’avoir pu s’exprimer, d’autrefois à maintenant, mettant en mots l’indicible de la relation. Lâchant sa bonde, le fleuve du chagrin accueille et imprime alors la marque immarcescible d’un sanglot dans un creux secret de la mécanique biologique. Scansion venue des tréfonds qui se fait forte de mettre en musique l’inexprimable qui nous étreint. Le spasme musculaire et le flux lacrymal se muent en son adopté par le corps, telle une singulière marque de fabrique. Drôle de comptine en forme de courbe, figurant un récit ponctuel qui ne saurait s’ancrer durablement ni dans le mutisme ni dans l’expulsion rédemptrice - on ne peut décemment, ni morphologiquement, pleurer sans cesse ! -  que pour mieux ressortir de loin en loin, au fil de ces récits qui font de nous des êtres de mémoire.

   A rebours de ces échardes traîtresses que l’on n’a pu extraire car trop enfouies entre deux peaux, entre deux eaux, et qui s’évanouissent un beau jour à notre vue, comme avalées par le temps, ce sanglot inscrit et réitéré à l’envi saura se rappeler à notre souvenir blessé, traduisant l’implacable constance de notre mémoire biologique. Minutie plastique des corporéités.
   Sanglot - singultus latin, hoquet, saccade - spasme provoquant des contractions du diaphragme et accompagné de larmes. Résurgence d’une ancienne peine secrètement enfouie dans les limbes de nos expériences sensibles, affectives. Rayure sur le disque déjà ancien de nos émouvances. Exact vis-à-vis du rire, autre mécanique du hoquet, également spasmodique, qui nous étreint parfois jusqu’aux limites de l’essoufflement. Mais si l’on peut aller jusqu’à « mourir de rire », le sanglot semble s’entourer de plus de pudeur, d’une retenue secrète dont il conviendrait de taire les origines. Traumatisme enfoui dans la mémoire du passé qui prend la forme d’un éternel rejaillissement au présent. Fragment de temps figé, gelé, que le corps réactualise comme si c’était toujours la première fois. Blessure sans cesse renouvelée. Resurgissement brutal d’une intensité émotionnelle. Brouille historique avec soi-même.
   Le poète des « Sanglots long des violons de l’automne » se dit « tout suffocant et blême », signes précis d’un phénomène physiologique d’essoufflement venant s’accoler à la  métaphore signifiée par le bruit du vent. C’est un Verlaine passif, jouet de la saison langoureuse, qui se soumet ici à mélancolie, souffrance et résignation. Un destin fatal attend cet homme sous l’influence néfaste de Saturne : il n’a plus qu’à se laisser aller « pareil à la feuille morte que le vent mauvais emporte ». Compère et complice de Verlaine, Rimbaud dépeint une tristesse similaire : un « hydrolat lacrimal lave les cieux vert-choux », assaisonné d’un rejet quasi-somatique : « J’ai dégueulé ta bandoline, noir laideron ».
   Apollinaire aussi évoque un chagrin aux ampleurs géographiques : « Le fleuve est pareil à ma peine, il s’écoule et ne tarit pas… » Le sanglot poétique s’inscrit comme un signal puissant à la source de la création, capable de transmettre son empreinte à ces autres témoins attentifs, complices, que seront les lecteurs à venir. Epidémie prévisible d’accouchements lacrymogènes.
   « Mon âme est un orchestre caché », écrit Fernando Pessoa, romancier épigone, à lui seul bien des personnages. Pas de deux valsé, notre présent oscille entre nostalgie et attente, mémoire et anticipation, souvenir et désir. Sans cesse à l’œuvre, des formes nouvelles nous impressionnent, sculptant nos profondeurs, parfois à notre insu. A la manière de ces « Footprints » entêtantes, lentement, lourdement égrenées par le trompettiste Miles Davis, comme autant de traces vivaces d’où naissent des récits improbables, au goût de légende. Traces pédestres des grands animaux guettés par nos ancêtres, premiers signes écrits et déchiffrés au rythme de la chasse. Lancé sur deux pieds à l’assaut du piétinement des proies, l’homme antédiluvien calque sa marche en avant sur celui, binaire - inspir / expir - de la vie même. Motion, locomotion, mouvance, émouvance. Structure lancinante, battement affairé, lointains ancêtres de nos musiques connues. Mémoires géologique, préhistorique, ancestrale et personnelle trouvent là une logique complémentaire.  Etonnants jeux de confluence.
   La matière même de nos émotions édifie patiemment la chair de nos souvenirs, alimentant indifféremment conscience et inconscient, comme les deux faces d’un même iceberg. Il n’y a pas de mémoire qui ne soit nourrie, infléchie, d’un affect ou d’une émotion. Ayant parcouru le vaste monde - en chasse d’empreintes lui aussi - le grand Darwin finit un jour par recentrer sa quête sur le fil de sa propre existence. Abordant ainsi la complexité du phénomène mémoriel, le voici qui déniche son souvenir le plus ancien. Assis sur les genoux de sa sœur qui lui épluche une orange, l’enfant voit soudain une vache passer devant la fenêtre… Il bondit et reçoit une mauvaise entaille dont il gardera la cicatrice. Indice tangible des étonnantes foulées darwiniennes.
   Marque physique, à l’image du sanglot inscrit quelque part, au plus profond de son enveloppe corporelle. Signe de l’émotion toujours à l’œuvre en nous, notre moi se fait chair du monde. Récit de mémoire. Lieu de transcendance apte à balayer toute la gamme des états entre tristesse et joie. Conscience incarnée.
 
 

DILATATIONS


 

   Petites madeleines. Pan de mur jaune et pavés inégaux. Sonate fugueuse et clochers d’enfance. L’éternité se niche dans ce qui ne dure pas. Au cœur de l’ivresse enfantine d’un narrateur lancé à la poursuite d’un peu de temps à l’état pur. Cernant au plus près la belle mécanique des réminiscences prêtes à le mobiliser, l’auteur plonge dans l’univers de déambulations spatio-temporelles qui forment la matière même de son écriture. Il concocte, formule, module des dérives primitives sur la vague toujours mouvante des scènes d’enfance. L’errance spatialise le temps, appuie et affine ses observations au gré de jalons littéraires où se mêlent ratés, couacs et ineffables. Il collecte avec gourmandise des instantanés que l’enfant en lui était alors incapable de comprendre. La promenade mémorielle se fait allégorie de l’écriture en marche. Métaphore déplacement, transposition, transfert. Eclipse des distances et substitution des espaces. Dilatations. Emouvances.
   Le conteur se meut en historiographe, s’émeut de visions qu’il arrache à un temps devenu soudain élastique, à l’image de ces anamorphoses épatantes que l’œil cueille avec délice, s’attachant aux surfaces convexes, lisses et brillantes glanées au hasard des villes. L’espace s’intériorise dans une scénographie gagnant insensiblement en intimité. Le temps, substance vivante, se révèle comme l’expansion d’un réseau d’événements qui décident d’une topologie visuelle et mouvante.
   Trois clochers dans un paysage en viennent à se déplacer, se croiser, se superposer, se troubler, devant les yeux comblés du narrateur, telles les trois sœurs complices d’un conte ancien. Air de comptine mélancolique, la perspective s’éclipse, se modifie, sémaphore troublant propre aux lanternes magiques au fond desquelles s’agitent les ombres familières aux récits d’enfance. Le pouvoir éprouvé de surmonter la malédiction de la distance entraîne une joie proche de la résurrection. L’homme en proie au doute triomphe sur l’abîme de l’éloignement et de la mort.  Toucherait-on là à l’essence de l’art ? Art synthèse, tissu qui ordonne, compose, (re)met en scène des expériences vécues, pour leur restituer une valeur esthétique toute neuve. L’épreuve de l’écriture prend valeur d’éternité.
   Clochers et sonate combinent deux expériences homothétiques pourvoyeuses de signes à ranimer. Leur reviviscence se transmue en petites phrases où s’ordonnent visions et notes coordonnées. Nées d’images kaléidoscopiques, elles possèdent le pouvoir de condenser la scène du monde en un théâtre intime, celui du temps reconquis. Comment cinq petites notes - celles de la Sonate de Vinteuil -  imposent-elles le silence, provoquant l’émotion violente, indicible, du narrateur ? Témoignage de l’irréversible, la petite phrase se révèle intelligible et noble. Dansante, pastorale, épisodique ritournelle. Qui dévoile une intimité dans laquelle l’auteur, lancé au coeur d’une quête éperdue de l’autre en lui, reconnaît son graal : faire se dilater le temps, c’est changer jusqu’aux proportions de l’âme.
   Accédant à la quatrième dimension, celle du temps désormais rattrapable, l’écrivain cerne au plus près l’outil magique apte à restituer l’étoffe du réel. Le langage, matière première de l’artiste, sait porter notre traversée immobile, seule capable de nous permettre de saisir l’univers avec cent autres yeux que les nôtres. Entendre - ou voir - pour la première fois, c’est éprouver le mystère de quelque chose qu’on croise par hasard et qu’on éprouve comme nécessaire. Etre et savoir simultanés, nous nous rendons contemporains de nos émotions au sein du temps habité. Il ne nous reste qu’à faire cadeau au monde de ce temps retrouvé.
   Dans une de ses nouvelles, l’écrivain argentin Jorge Luis Borges, grand amateur de labyrinthes et de miroirs, invente un héros incapable d’oublier quoi que ce soit. Son existence, ses pensées, ses perceptions sont parasitées en permanence par un jaillissement de souvenirs d’une précision inutile. Il devient incapable de vivre avec une telle mémoire, qu’il compare à un tas d’ordures, et s’enferme dans une pièce vide pour ne plus rien enregistrer. Ce phénomène, répertorié, porte un nom : l’hypermnésie, qui transforme la mémoire en musée, l’empêchant de jouer son rôle de laboratoire traitant les traces mémorielles. Paralysie programmée du cerveau similaire à l’amnésie, son exact contrepoint !... Place à l’oubli salvateur : n’oublions jamais… d’oublier !...
   La part essentielle de tout récit n’est-elle pas ce qui est évoqué sans pouvoir être dit ? La métaphore - metaphora grecque, transfert, transport - évoque un voyage de l’esprit par l’image, la suggestion. Plongeant dans la richesse insoupçonnée de nos ressentis intérieurs, la mémoire peut ainsi renaître de l’oubli, comme le phénix de ses cendres. Bienvenues métaphores où les Fleurs du Mal de Baudelaire côtoient l’air de poésie dont peut s’orner le langage courant : l’arbre de la connaissance, le jardin de la paresse, l’écheveau du temps ou la forêt des symboles ! Preuves que la mémoire a la capacité de se dilater dans les richesses d’expressivité de la langue. De même le souvenir va et vient, inscrivant ses déambulations au rythme de celles du corps, semant des traces mémorielles un peu partout, au gré des lieux et des associations d’idées. A quand le spectacle de classes entières d’élèves se déplaçant dans l’espace, marchant pour déposer - et associer symboliquement - les connaissances en cours d’acquisition dans les arcanes multiples de lieux bien concrets, arpentés, repérables ?... Voyages mémoriels répétés à l’infini. Mémorables jeux de piste.
   Nos réminiscences futures dépendent de ces itinéraires-là. De ces promenades mentales qui nous voient semer les mots et leurs habits d’émotions comme autant de cailloux fossiles prêts à resurgir au premier signe de rappel. Mémoire mobile toujours en mue, tournée vers la maison natale que chacun porte en soi : les souvenirs sont notre boussole interne. Se souvenir, c’est se parler, se dire soi-même, se mettre en scène à travers les mots. Du langage communication au langage sens, l’ouverture est large qui permet au désir d’émerger, de s’extraire. Et d’abstraire, en allant à l’essentiel du sens.
   Maniant - sans précaution - la métaphore de l’âne et de la carotte, Schopenhauer fait le constat de l’humain placé dans les conditions d’une motivation contrainte, urgente. Obligation d’avancer… sans choix d’infléchir le mouvement engagé. Incitation à courir vers l’avant, guidés par les seules œillères de l’envie, de l’ambition. Et si, suspendant l’urgence, nous cessions de nous hâter pour identifier l’objet de la quête, la cible de ce désir ? Désir pensé comme une trace, signe présent d’une absence. Désir, à l’origine proprement sidérante - desiderare et sidus latins, nostalgie de l’étoile -, constat d’un manque, d’une absence, d’une perte. Le désir se consume de contempler et de consommer son objet.  Désir évanoui d’Ulysse de retour dans sa bonne île d’Ithaque. Désir d’un état antérieur que nous aurions perdu. Nostalgie d’un monde des idées, notre patrie d’origine.
   Effort et tension vers ce qui exhausse. Dilatation propre au langage qui nous offre la voile à gonfler pour lever l’ancre et laisser voguer l’esprit. « On n’habite pas un pays, on habite une langue », affirme Cioran. 
 




TOILES

 
  Contraction. Dilatation. Il en va de la genèse de l’art comme d’un cœur qui bat. Avec constance, l’Histoire assiste la sublimation de notre nature en accompagnant les spasmes d’une géographie rebattant les cartes de l’espace. De l’infiniment vaste au minutieux subtil, les lieux de nos créations s’identifient, se déploient, s’enregistrent dans une mouvance continue qui porte nos regards à ne plus s’imposer de borne. Voyances ubiquistes.

   Borborygmes, cris, vagissements des préhominiens trahissent les transes des tribus primitives au cœur des savanes et des forêts. Les voix se cherchent, se croisent, se répondent dans l’écho vacant d’une nature hostile. Affairées et maladroites, les mains se livrent au façonnage ludique des charbons et des glaises, inaugurant le geste fondateur de la fabrication des couleurs. Jeu gratuit sur les matières, genèse de l’acte de pensée. Impulsion ludique, inconsciente, au moment de livrer l’étrange lumière éclairant l’obscurité de la légende des siècles. Voix et jeux de matières résonnent dans la fange primaire comme les lointains prémisses d’une pensée promouvant l’acte. Pari du jaillissement d’un rêve.

   L’art est-il l’expression du divin ? Beauté charnelle ou spirituelle ?... « Le contenu de l’art comprend tout le contenu de l’âme et de l’esprit », écrit Hegel dans son Esthétique. L’homme manifeste ici sa première prise de conscience de l’absolu : bien que fini, il contient l’infini. Connaître l’essence de l’art, tel est le but de l’esthétique. L’objet d’art n’est pas un objet soumis au désir, qui satisfait un besoin. Il peut se passer d’analyse, d’approche théorique. Sa fin propre est la réalisation de l’unité entre le rationnel et le sensible, entre l’universel et le particulier. Révélation du plus profond dans l’homme : son absolue liberté, une aspiration au divin. Plastique de l’esprit.

   A la fin du XIXe siècle, l’esthétique prendra un tour moins idéaliste. Dans la Naissance de la tragédie, Nietzsche oppose le dionysiaque à l’apollinien. Ici, l’art exprime les forces profondes qui animent la vie : ampleur, démesure des passions humaines. Là, il rassure, réconforte. L’art s’associe au rêve, incarne la beauté idéale, mais renvoie toujours aux profondeurs des passions. Des désirs enfouis au pouvoir de l’imagination, la création artistique exprime nos forces profondes, vitales, en deçà du langage et de la conscience. Vie sourde et dynamique de l’esprit.  

   Vient le temps d’une capture éclairée de l’essence des paysages et des visages. Empâtements des touches de couleur. Entoilage concentré des mises en espaces. Au jeu des mains apposées sur les murs sombres des grottes - mains multipliant leur désir de présence comme autant de volontés de saisir le monde à leur bénéfice exclusif - se substituera bien plus tard la captation consciente, projetée, des sensations suspendues par une méditation plus détachée. De chaotiques et collectives, les visions s’ordonnent, se personnalisent. L’art cristallise ce que nous savons déjà, ce que nous croyons savoir, ce qui est absent comme ce qui est depuis toujours déjà là. Les  lumières et motifs célébrés se font immuables, figés hors du temps de leur exécution. L’acte esthétique nous convie à un sursis éclairé des temporalités, à une contraction de nos représentations. Arrêt sur image.

   En filigrane de chaque toile s’esquisse une image porteuse d’énigme. Décochée du lieu de ses origines, elle est la trace d’une intention qui traverse l’espace-temps à la manière d’un trait en chemin vers sa cible. Cette voie d’une durée traversée la décrit au moins autant que le moment précis, précieux, qui a procédé à sa facture.

   Anticipant de quelque quatre cents ans la découverte du photographe, le lumineux Léonard introduit la notion d’espace dans la peinture en étudiant les modifications subtiles de colorations apportées par l’impact des rayons lumineux sur les objets. A l’espace, l’artiste accole désormais ombre et lumière. Nouveau tournant avec Klee : le peintre  ne doit plus alors reproduire le monde, mais l’inventer. La ligne court sur la toile, créant le mouvement et lui appliquant son rythme propre. Le peintre découpe et organise l’espace visuel, comme le musicien le fait de l’espace sonore. Tempo d’une  vision plastique renouvelée.

   De quelques centimètres carrés à une centaine de mètres carrés (La Fée Electricité de Dufy, au Palais de Tokyo), la toile joue du champ et du hors champ. Tableaux dans le tableau, mises en abîme, palimpsestes, l’oeuvre se dilate, se contracte, diffracte masses et couleurs à la manière d’un kaléidoscope.

   Et jusqu’au vide, avec lequel toute l’histoire de la peinture a partie liée. Au fil des siècles, il a toujours fallu le combler, le masquer, le rendre tolérable. Retour aux légendes des origines : Pline L’Ancien rapporte que la fille d’un potier , alors que son amant allait la quitter pour un long voyage, traça sur le mur les contours de son ombre portée avec un morceau de charbon. Lui parti, elle avait la consolation de sa silhouette devant les yeux. C’est ainsi, selon le texte antique, que fut inventé le dessin… Et que l’art plastique donne au monde ce qu’il a perdu comme ce qui l’attend.

   Le besoin d’image nous taraude. Autant que l’impossibilité de voir. Parfois, la couleur paraît s’évanouir, laissant deviner la splendeur de ce qui demeure invisible. Au point d’en atténuer le désir. Mais quelque chose force toujours à rester : tout pourrait changer encore. Le tableau est une baie ouverte sur l’ailleurs.
 
 


 


 

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