samedi 4 janvier 2014

EMOUVANCES (7) Fragments de temps suspendu


 SHÂH MAT

 Shâh mat !... Le roi est mort !... Sur le théâtre d’une mère des batailles qui se concentre en un damier de 64 cases arpentées par deux armées de 16 pièces se faisant face. Quand les Arabes envahissent la Perse, ils y découvrent un jeu mystérieux qui y a transité, en provenance de l’Inde où il est né, semble-t-il, au 6e siècle de notre ère. Le chaturanga sanskrit désigne les quatre corps de l’armée indienne d’alors : éléphants, cavaliers, chars et fantassins. Représentation de la guerre sans effusion de sang ? Façon de créer un climat de mystère en miniature ? Pièces rouges contre pièces noires, le jeu se fait parabole de la vie réelle.

   Une drôle de légende court sur les Echecs. Elle raconte l’histoire, trois mille ans avant notre ère, du roi indien Belkib qui cherchait à tout prix à tromper son ennui. Il promit récompense exceptionnelle à qui le distrairait. Le sage Sissa lui présenta le jeu d’échecs, déposant un grain de blé sur la première case, 2 sur la 2e, 4 sur la 3e… et ainsi de suite, pour finir par remplir l’échiquier, en doublant la quantité de graines à chaque nouvelle case… jusqu’à atteindre 2 puissance 63 grains sur la dernière, soit plus de neuf milliards de milliards de grains !... C’était signer la mort du royaume : les récoltes de l’année n’y suffiraient pas. La distraction du roi était plus qu’assurée, le tracas et l’obsession venant s’y ajouter ! Les échecs, jeu de la dévoration.

   Parvenu en Europe au Moyen Age, l’échiquier s’occidentalise. Blancs contre noirs… qui sont les « gentils » ?... Le mouvement des figurines s’aère et s’accélère, suivant le gain de puissance de l’artillerie alimentée par la poudre à canon sur les champs de bataille. Métaphore des joutes moyenâgeuses fort prisées par les chevaliers, le jeu de guerre devient bientôt jeu de cour : conversion intellectuelle des humeurs guerrières. Gain de civilisation. L’échiquier se fait le raccourci symbolique de la ville médiévale nouvelle où prennent place les diverses catégories sociales du temps. Roi, reine, tours, fous, pions soldats, cavaliers signent la forte connotation allégorique du jeu qui devient un passe-temps pour… amoureux. On imagine aussi quelques croisés apprenant à jouer tout au long de leur conquête de la Terre Sainte. Pour meubler les temps morts, tromper le présent. Avant de retourner occire les Sarrasins d’en face ! Mat à mort.

   Au XVIIIe siècle naissent les clubs d’échecs dans ces lieux de rencontre et d’échanges intellectuels que sont cafés et tavernes, pendants publics des salons aristocratiques. La fièvre populaire du jeu gagne l’Amérique. Benjamin Franklin, en génial inventeur, publie un essai vantant l’enseignement de la prévoyance qui oblige à anticiper ; de la vigilance qui exige que l’on observe tout l’échiquier ; de la prudence qui appelle la réflexion. Et d’une importante leçon sur la vie : quand tout semble aller mal, nous ne devons jamais nous décourager, mais toujours rechercher la solution active de nos problèmes. Les échecs, épreuve de vérité.

   La fin du XXe siècle voit l’arrivée de l’ordinateur sur le champ de bataille des échecs. L’homme affronte Deep Blue, capable d’analyser 50 milliards de données en trois minutes. Combat perdu d’avance, mais consolation : la machine mettra désormais ses formidables capacités au service des joueurs et de leur entraînement. L’ordinateur coach et sparring-partner. Mis au programme des écoles, le jeu s’organise en championnats et Olympiades… A quand son inscription aux Jeux Olympiques ? Les échecs jeu sportif, sport mental.

   10 puissance 80 possibilités : la plus grande richesse ludique se développe à l’infini dans seulement… 64 cases ! Le travail du joueur consiste à augmenter sa puissance d’agir pour se maintenir en vie. C’est le héros du Septième Sceau de Bergman affrontant la mort en duel : façon de dire que tout est déjà joué - déjoué - … avant que tout se joue. Car les échecs désignent à la fois le jeu et son issue : tout est joué… et perdu d’avance. Le jeu suppose-t-il l’absence d’espoir ? Et quelle plus belle preuve d’attachement à la vie que de se livrer à une valse imperturbable de ses neurones face à l’ombre glacée de la mort qui s’avance ?!... A « qui perd gagne », le joueur perd mais trouve un sens à son existence : le temps de la partie, il a su transformer l’inévitable en sacrifice. Et toute partie, choisie, mémorisée et codée, peut être ensuite rejouée à l’infini, devenant ainsi une sorte de modèle, de « standard » de raisonnement daté et signé. Un problème traité et résolu qui servira de support et de réflexion à de futurs amateurs : le jeu mis en abyme.

   Concentration extrême, pénétration au cœur de notre monde mental, vertige d’une solitude contrainte : jusqu’où peut mener ce qui n’est au départ qu’un simple jeu ? Avec ou contre qui le joueur se bat-il ? Son adversaire ? Une stratégie à mettre en place ? Des modèles de parties anciennes patiemment mémorisées ? Le temps qui passe et le pousse en avant ?... Ou lui-même, son sang-froid, sa capacité à garder confiance, à conserver la tête sur les épaules ? La monomanie qui entoure les échecs porte en elle les ingrédients propres à toute obsession menée trop loin. Pensons au Joueur d’échecs de Stefan Zweig ressassant en solitaire, dans sa prison, des modèles de parties, jouant avec - contre - lui-même, indéfiniment. Dangereux vertige du double. Le génie et la maladie ont parfois destin lié. Les exemples existent de basculement dans la folie, la schizophrénie. A l’image du champion Bobby Fischer, dans les années 1970, l’air hagard, se disant persécuté par le monde entier, comme dévoré de l’intérieur. Le jeu au risque de la paranoïa.

   Un arbre à multiples ramifications envahissant progressivement l’espace peut symboliser notre monde mental. La tête envahie, colonisée par ses propres facultés, au-delà de l’imaginable. On pense au cyborg d’une science qui n’est plus fiction mais recherche, robotique. Les 1500 centimètres cubes occupés par notre cerveau - soit 900 de trop si l’on considère son rapport avec le reste du corps ! - en font un outil à part, aux prolongements encore insoupçonnables. A l’image de l’histoire de l’univers dont nous continuons d’approfondir, de génération en génération, les vertigineux secrets. Inquiétants et enivrants trous noirs.

   Le jeu d’échecs nous plonge dans la révélation d’une ascendance partiellement vierge de nos potentialités, autant que celle d’une enfance de l’humanité. Les Echecs, cauchemar fascinant du labyrinthe et jeu des origines.
 

 
 

 

SIDERATION


    Gens au soleil. Quatre formes humaines statufiées allongent leurs ombres, comme dévorées par un paysage immobile, en fusion sous un soleil d’après-midi. Pauses nonchalantes, languissantes, affalées dans des transats dont l’ordonnancement géométrique savamment décalé évoque celui d’une salle de spectacle, mais en plein air, celle-ci. Nous voici plongés dans le cinéma aveuglant de cet espace clair, dont le film défilerait sur un écran en trois dimensions. L’écran réel de la vie. L’assise en forme de terrasse brute, blanche, enfonce son coin de pierre dans une ruralité profonde. Terrasse-navire prête à fendre l’océan inquiétant d’une nature perdue entre champs, ciel et montagne.


   Rien n’a lieu là, dans l’attente lourde de silence et de vide. Tout reste possible donc, tout est à inventer. Survenue d’un OVNI à l’horizon proche ? Atterrissage inopiné d’inconnus en goguette ? Catastrophe naturelle ? Ou suspension du temps sur une absence de récit… Le monde peut-il être plus plat, plus inexpressif, plus inutile ? Tout l’espace vibre d’une sidération banale tant elle semble appelée à se prolonger, mais à laquelle l’œil s’habitue pourtant.


   Regards braqués sur l’azur vide selon un même angle mécanique tiré au cordeau, quatre figures de cire nous renvoient leur hallucinante inexistence. La leur devient vite la nôtre, tant ils nous fascinent et tant cette scène focalise peu à peu en nous une sensation en miroir. L’envie nous prend alors d’élargir le cadre du tableau vers la droite, là où s’avance le navire-terrasse, dans le sens d’une marche supposée. A tort ou à raison, il nous semble que déplacer notre regard peut amorcer, initier un mouvement apte à éveiller ces figures vagues, lunaires, figées dans une cire émolliente. Voir ailleurs, voir plus avant… faire se mouvoir l’espace. Ne serait-ce que de la pause d’un soupir. Mais le subtil déplacement de l’air tombe dans le néant d’une expectative navrante. Sidération du vide.
   Pourtant, notre regard fasciné questionne et témoigne : ces figures aux allures de pantins, ne regardant rien, n’attendant rien, sont-elles encore vivantes ? Ou ne sont-elles plutôt que le fruit de nos imaginaires abusés ? Existent-ils ailleurs que dans notre rêve éveillé, ces automates cireux pourtant habillés, cravatés et chapeautés selon les codes d’une civilisation rassurante, identifiée ? Ou sont-ils embarqués dans un ailleurs inaccessible, plongés dans une méditation dont les enjeux nous dépassent ? Question sans réponse.
   Mais, les distances extérieures abolies, c’est dans l’espace intérieur à la scène qu’il nous faut prolonger l’exploration. Un cinquième personnage, assis en retrait de la rangée statique, ploie son corps attentif pour l’absorber dans un livre ouvert, son seul regard semblant échapper à l’absence générale. Ultime rempart à l’apathie ambiante, lui seul témoigne encore d’un vestige de civilisation et de culture. S’il n’en reste qu’un, sentinelle attentive, avant que le monde entier ne sombre dans le non-lieu… Présence puissante du lecteur en éveil dont l’unique acte de déchiffrer sait donner un cap à ce navire en perdition muette. Ce lecteur a nos traits. L’espoir renaît.
   Il s’avère ténu. Tout n’a-t-il pas déjà été vu et dit de ce monde-ci ? Une tension, palpable, traduit ses vibrations dans la chaleur intense de l’air. Rien à attendre d’un horizon quelconque découpant trois zones classiques, cent fois vues : un ciel d’azur flouté de blanc, une barre montagneuse lisse et noire, un champ jaunissant de céréales. Insignifiance et banalité, classicisme et ennui. Notre expérience ordinaire du réel n’en finit pas de se muer en image indécryptable, objet de pure illusion. L’absence s’incruste au creux de la scène. Jusqu’à l’hypnose.
   Serions-nous inconnus au monde ? Camus nous livre son Etranger - Socrate contemporain - pour illustrer sa philosophie de l’absurde. La vie n’a pas de sens. Pas davantage le jugement de la société… Comment l’homme ne se sentirait-il pas étranger à ce monde, lui qui n’a le choix qu’entre résignation et révolte ?... Meurseault, ce monsieur Tout le monde, ne ressent que détachement, lui qui vit de manière passive, sans projet, sans chercher à donner de cohérence à ses actes. Jusqu’à tuer, sur une plage, un Arabe par lequel il se sent vaguement menacé. Le héros de Camus est jugé et condamné à mort. Il ressent tout au long du procès la même indifférence face à la société qui l’accuse. Il se sent innocent. Son acte meurtrier, il l’a commis sans intention, presque sans conscience, geste absurde parmi tant d’autres. Son crime n’a pas eu pour lui plus de sens que le reste de sa vie. L’étranger renonce à se défendre et refuse un pourvoi en grâce qui lui aurait sauvé la vie. Mourir maintenant ou plus tard, quelle importance pour lui ? Puisque tous nous sommes condamnés à mort un jour ou l’autre… Acceptation lucide du trépas et refus de demander pardon à un Dieu décidément absent, se transforment en révolte contre le non sens du monde.
   De la solitude désespérée à une prise de conscience philosophique, comment ne pas partager avec cet homme un sentiment d’étrangeté et de sidération ? La révolte peut-elle tirer l’homme de sa solitude ?... L’Homme révolté du même Camus (« Je me révolte, donc nous sommes ») rejoint le Sartre de La Nausée dans une même célébration de la connivence fraternelle. Littérature et philosophie sont là pour figurer et nous aider à saisir un certain ordre du monde et la finalité de l’existence qui peut en découler. Et puis ne sommes-nous pas toujours l’étrange étranger d’un autre ?...
   Une barrière invisible a été installée entre ces Gens assis et nous, impuissants voyeurs. Coquille vide peuplée par des fantômes. Muette configuration. Vide sidéral asséné. Métaphore du silence. Le renvoi initial à du déjà vu, du familier connu, repérable, s’est mué en une image mystérieuse qui, n’en finissant pas de nous regarder, ne va pas tarder à nous échapper. La grâce puissante de la mémoire et de l’imagination réunies achoppent au non-lieu, à cet endroit où certaines configurations esthétiques se montrent parfois impuissantes à ouvrir notre accès à la parole. Nous savons mal, ici, traduire en langage nos perceptions de l’instant. Notre inquiétude, impossible à apaiser par des mots ou autres métaphores, vire à la frustration pure. Etonnement, confusion, silence, fugitivité du regard… mais absence de dénouement !... Le metteur en scène - un certain Hopper - se refuse catégoriquement à conclure, tout à son souci de captiver notre regard dans ce qui ressemble à un puits sans fond. La lumière qui s’y reflète pourtant vient de si loin qu’elle figure étrangement ces étoiles perdues où nous devinons enfin, livides, hébétés, la forme hilare de notre propre visage.

   


ANAMORPHOSES

 
   « Qui suis-je ? », interroge mon visage dans le miroir. Ce que j’éprouve quand je m’éveille, c’est l’étonnement d’être moi-même, l’intrigue d’exister dans ce corps. Sensation de l’étrangeté des choses nichée au cœur de la poésie. Singularité qui se multiplie en écho dans le jeu des miroirs. Je sais que je sais. Je sais que je sais que j’ai su. Je pense que je pense… que je pense. Limite d’un jeu à trois coups lisibles. Il existe bien en chacun une infinité de « moi ». Eclats de miroirs à l’infini. Jeu subtil en kaléidoscope.

   Ovide, poète latin des Métamorphoses, narre mille et un récits qui parlent à tous les temps. L’histoire de Narcisse est exemplaire. A sa naissance, le devin Tirésias, à qui l’on demande si l’enfant aurait longue vie, répond : « Il l’atteindra s’il ne se regarde pas. » En grandissant, l’enfant se révèle d’une beauté exceptionnelle, mais d’un tempérament très fier. Il repousse nombre de prétendantes, dont la nymphe Echo. Un jour qu’il s’abreuve à une source, Narcisse voit son reflet dans l’eau et en tombe amoureux. Il reste alors de longs jours à se contempler et à désespérer de ne jamais pouvoir rattraper sa propre image. Tandis qu’il dépérit, Echo souffre avec lui. « Hélas ! Hélas ! », répète-t-elle en écho à sa voix. Narcisse finit par expirer de cette passion qu’il ne peut assouvir. Même après sa mort, il cherche à distinguer ses traits dans les eaux du Styx, pleuré par ses sœurs les naïades. A l’endroit d’où l’on retire son corps ont poussé des fleurs blanches qui portent le nom du disparu. Impossible et troublant miroir du double.

   L’homme est-il la créature la plus parfaite ? « Nous ne sommes ni au-dessus, ni au-dessous du reste », affirme Montaigne. Une longue tradition philosophique, qui commence avec les Grecs, fait de la raison, dont seul l’homme est doué, la cause de sa perfection. La religion judéo-chrétienne considère l’homme comme l’aboutissement de la création divine. Classant les espèces, la science le place au plus haut degré de la hiérarchie animale. Mais Montaigne tempère : l’homme a ses qualités et ses défauts, comme tous les autres animaux. Sa raison n’est pas souveraine. Son intelligence ne lui permet pas d’établir ce qui est vrai ou faux. C’est sa propre vanité qui fait de lui un être imparfait, se laissant aller à contempler ce que son esprit a pu concevoir. Vaine complaisance. Narcissisme aveugle qu’alimente le langage de la raison dans un jeu de miroirs sans fin. L’homme roseau pensant.

   Mots-gigogne, mots-valises, familles de mots. Chaque mot se fait métaphore qui renvoie à d’autres mots en miroir. Le langage est de la poésie fossile prête à sortir d’un lexique assoupi apte à décrypter le monde. A le relire en le nommant. Toujours au bord de l’expression juste, nous nous contentons souvent de faire allusion aux choses. Le langage s’inscrit dans une tradition qui nous permet d’écrire encore et encore des histoires. Toujours la même histoire, écrite et réécrite au fil de livres qui se succèdent ? Un récit qui finit par esquisser des traits qui ressemblent aux nôtres. L’écriture, moyen de ré-flexion. Expression d’un palimpseste en réécriture constante de notre vérité, unique et toujours changeante. Reflets démultipliés de lucidité.

   Comme l’expérience, la lecture s’affirme création. Elle est une conversation étrange, de l’autre à moi, de moi à moi. De simples lettres imprimées ont ce pouvoir de nous livrer silencieusement les propos des absents. « Ce miracle fécond de communiquer au milieu de la solitude », nous dit Proust. Petites taches noires sur la page blanche, les mots font émerger en nous tout un univers de sons, de couleurs, d’odeurs, d’émotions, de souvenirs, d’attentes. Chaque fois que je lis un texte, je le transforme. Et chaque fois que j’écris un texte, j’accepte que chacun de ses lecteurs le transforme. Une forme de paradis pourrait-elle s’imaginer dans cette immense bibliothèque invisible et mouvante dont le destin serait de donner à lire, rêver, écrire ?... En quête de notre image se révélant à travers les récits qui nous portent, nous emportent ? Lectures miroirs.

   Quand je regarde la lune, je ne regarde pas seulement un astre lumineux dans le ciel. Je regarde aussi la lune de Virgile, de Shakespeare, de Verlaine. Instant vertigineux où leur passé et notre présent se confondent. Les allusions répétées, les variantes raffinées plaisent au destin, fidèle à de vastes lois secrètes dans lesquelles je puise sans le savoir vraiment. Moi qui aime les planisphères, le goût du café, la musique de Coltrane et la prose de Stéfan Zweig. Cela n’appartient qu’à moi. Solipsismes.

   La trame du rêve qui crée réside dans l’opposition de deux mondes : le monde quotidien, banal de nos perceptions ordinaires et celui, irréel, des romans et des fictions. Talismans, abracadabras, mots magiques jaillissent de cette manière de quatrième dimension qu’est la mémoire. Inscrivant nos récits dans la durée élastique de l’Histoire, dans la succession des signes et impressions qui jalonnent nos chroniques, nous nous situons aux antipodes de l’animal, captif de l’actuel, de l’éternité de l’instant, inconscient de la mort qui rôde. Nous nous donnons le droit d’interroger certains mots, de les enrichir grâce à la poésie, à la mémoire, à l’oubli. Les livres, eux, restent tapis dans l’ombre, puissants dans leur attente, prêts à formuler nos allusions, comme à alimenter nos rêves. Leur poids mesure l’ambiance calme d’un ordre et la magie d’une temporalité disséquée, condensée.

   La mythologie, la musique, la magie de certains lieux, tentent de nous dire quelque chose. Cette révélation imminente, toujours en passe de s’incarner, serait-elle ce que l’on nomme le « phénomène esthétique » ? Silencieux et empressé, le livre s’adresse à nous, à l’image d’une scène de théâtre qui nous regarde : l’acteur-auteur y joue à être un autre, devant une réunion de spectateurs-lecteurs qui jouent à le prendre pour cet autre. L’art ressemble à ce miroir qui soudain nous révèle notre propre visage.
 
 
 


 DESERT


   Déprise. Epuisement consenti. Détachement de soi-même comme condition de notre présence au monde. Evidement de l’humain dans le silence des pierres fendues par un soleil équivoque. Amour du minéral, sans besoin de contrepartie. La foi n’a que faire d’un Dieu quelconque : elle est amour démesuré du monde, malgré soi. Camus, écrivain du désert, penseur de la tension, joue la Nature contre l’Histoire.


   Vérité immanquablement amère : il nous faut aimer ce soleil indécis, sans espoir ni consolation. Splendeur et misère de l’homme. La figure camusienne du dénuement est celle d’un hédonisme joyeux. Etre en vie et ne pas (vouloir) savoir pourquoi, voilà notre plus grande chance. Et puis, d’ailleurs, ne tenons-nous pas au fond à ce monde-ci, tel qu’il est, plutôt qu’à tout autre, virtuel et alarmant ?...

   Désert : Camus est fasciné par ce lieu où « le soleil et le sang ont la même couleur ». Il se sent conduit à aimer sans retour, à donner sans compter, n’exigeant rien du monde, et surtout pas d’être rassuré. « Le monde est beau, hors de lui point de salut », lui inspire l’espace aride et brûlé. « On peut s’agiter, on ne sort jamais du monde qui nous contient », constate-t-il. Le vrai geste de la sagesse n’est-il pas dès lors… de renoncer à toute sagesse ?
   Le Candide de Voltaire avait besoin d’espoir pour vivre. On sait ce qu’il en advint. Pour Camus, l’amertume est au principe de toute chose, et l’espoir ne témoigne que d’un défaut de force, d’une volonté exténuée. Ce qui nous parle, c’est ce qui est inutile, une beauté sans canon objectif, celle du soleil comme celle de la tristesse. La Nature sans les artifices que les hommes y déposent : absence de verbiage, écosystème de la joie. Le cri de pierre, c’est le hurlement du silence. Constat paradoxal mais premier.
   A rebours du modèle de la philosophie classique - l’amour de la sagesse cher à Platon, Socrate ou Kant -, Camus se range aux côtés des mystiques - la sagesse de l’amour chère à Nietzsche -, et de leur rapport d’étrangeté à un monde sans miroir. Aimez les choses comme si c’était la première fois !... Pleurs de joie et de tristesse, consentement et révolte : on ne sait pas. Attentif à l’étrangeté du phénomène, Camus entraîne le corps vers l’esprit, guettant cet « instant singulier où la spiritualité répudie la morale ». La spontanéité chevaleresque de l’humain irait-elle jusqu’à rejoindre ici la figure du Christ ?
   Contemporain de Camus, Théodore Monod passe l’essentiel de sa vie à explorer le Sahara. Ce « fou » de désert, écologiste avant la lettre, recueille une foule d’échantillons de plantes, de minéraux. Il découvre le squelette négroïde de l’homme d’Asselar (moins 6000 ans). Le voici parti en quête d’une météorite mythique qui l’occupera jusqu’à la fin de sa vie. Se nourrissant peu, doté d’une endurance à toute épreuve, l’homme arpente le désert à pied, en travailleur de la science, de la nature et de l’esprit. Il milite contre tout ce qui, selon lui, menace ou dégrade l’homme : la guerre, l’alcool, le tabac, la violence faite aux humbles. Son credo : le respect de la vie sous toutes ses formes. Science et conscience dans l’espace aride. Le désert, lieu d’une réflexion qui s’accomplit, simplifie, ramène à l’essentiel. A l’image de la philosophie.
   A travers le désert, espace immanent et sans espoir, Camus semble s’adresser à ceux qui vivent sans jamais tarir leur soif, supportant ce que le monde peut avoir de sec. Les eaux vives du bonheur deviennent accessibles à qui commence par refuser d’assécher son aspiration. L’écrivain prend le risque d’assumer sa soif et de penser son désir comme l’expression de l’excès : toute sagesse est dans l’art de saisir ce que l’on a sous la main. Ce qui lui importe, c’est la rectitude du geste à entreprendre, plutôt que son résultat. La voie plus que la cible. L’auteur de Noces veut vivre sans filet, mû par une joie qui s’accommode de la réalité. Simplement, entièrement.
   Soleil neutre, délicieux et détestable, capable de concentrer la totalité des émotions humaines, et dont l’indifférence livre à chacun le meilleur comme le pire. Soleil ami des rugosités minérales d’un paysage torride. Lumière équivoque réunissant le midi et le minuit au creux d’une métaphore chère à Nietzsche, le penseur de l’éternel retour célébrant ce que la vie peut avoir de détestable, de tragique. Il y a bien une beauté qui est expérience du monde, une beauté qui se passe de moi, ne me concerne pas. Le monde nous est étranger : Camus pratique l’oubli de soi dans un désert devenu familier.
  Comment dès lors « accorder sa respiration aux soupirs tumultueux du monde » ? Le libertinage de la nature nous conduit à une expérience d’écoute de ses harmoniques : le silence est une musique. Le vrai crime serait de ne pas jouir de ce don. Conscient de sa frugalité comme de sa fugacité, Camus chérit la vie d’un amour amer. Et fait de la mort une chance. Tant il est vrai qu’il n’est d’art qui ne s’appuie sur la conscience du trépas. Trop mystique pour être religieux - à l’image du jazzman John Coltrane, alter ego proche et lointain - l’écrivain philosophe s’affirme  le contemporain conscient de sa propre vie. A l’écho de son ami René Char, acteur passionné de l’existence, jusqu’à livrer : « La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil. »
 

 
 
 

BABIOLES (interlude)
  

   Bibelot, breloque, brimborion, colifichet. Bagatelle, bêtise, broutille, niaiserie… rien. Les mots nous prennent par le col, nous font voir du pays, celui des répertoires, des lexiques et des glossaires. Brimborion : prière marmottée. Colifichet : ornement fiché dans la coiffe. Bagatelle : tour de bateleur. Fanfreluche : bulle d’air. Le rien se décline, s’organise, nous en met plein les mirettes. L’air de rien, comme si de rien n’était…
   Babiole : bricole, frivolité, fadaise, enfantillage, futilité. Babiole : niaiserie, baliverne, néant, platitude, plaisanterie. Babiole : blague, boutade, calembredaine, facétie, galéjade
   Rien, vous avez dit « rien » ! Il ne s’agit de rien de moins, en effet, que de délivrer les mots d’un sommeil lexical en les laissant souffler sur nos langues bien vivantes un air de pharmacopée essentielle. Embarqués dans le va-et-vient du monde, les voici qui entament leurs petits chuchotements discrets ou bruyants, gentils ou féroces. Mais toujours précis, justes, pleins d’une histoire qui les veut singuliers, uniques.
   Babiole : badinage, quolibet, canular, attrape, taquinerie. Babiole : faribole, billevesée, sornette, néant, nullité. Babiole : banalité, bobard, hâblerie, saillie, sarcasme.
   Voyez ces petits riens déclinés nous ouvrir à la parole, à l’écriture : rien de tel comme exercice mental ! Voici que les mots nous soufflent l’immensité de la pensée, inventant devant nous un art plastique de la langue. Volubile faconde qui nous laisse pantois, sans voix… mais pas sans texte !... Nous entrons dans la ronde des mots.
   Babiole : bourde, bouffonnerie, farce, badinerie, poncifs. Babiole : boniment, bateau, fanfaronnade, forfanterie, gasconnade. Babiole : raillerie, trait, facétie, niche, tour.
   Les lexiques nous chuchotent cent, mille mots apparentés. Impatients de nous livrer leurs indices, ils se renvoient la politesse sans jamais se la griller : chacun a un petit mot pour ses voisins : ils sont si proches ! Mais aucun ne renonce à sa propre musique, celle qui l’a vu naître avant de traverser une histoire parfois séculaire. Le convoquer - lui plutôt que tel autre, si proche cousin pourtant ! - c’est lui rendre hommage, le laisser c’est le condamner peut-être à une mort prochaine, dans l’extinction silencieuse de l’oubli. Les mots ne s’usent bien que si l’on s’en sert !
   Babiole : baratin, battage, bobard, parade, rodomontade. Babiole : vanterie, gouaillerie, malice, moquerie, persiflage. Babiole : brocart, flèche, lazzi, trait, pique.
   Inépuisables ce dictionnaire-Thesaurus, ces répertoires à concordances, ces lexiques d’étymologie ?... Il arrive que les mots qui dansent tournent sur eux-mêmes en un drôle de boléro, revenant finalement à leur point de départ. Beaucoup de bruit pour rien ?...
   Babiole : esbroufe, épate, libelle, pamphlet, satire. Babiole : bagou, caquet, parlote, jacasserie, racontar. Babiole : gadget, bidule, fourbi, machin, trucmuche.
   A quoi pensez-vous ? A rien !... Jurez-vous de dire toute la vérité, rien que la vérité ? Impossible de rester sans rien dire ! Et puis rien n’est impossible…
   Babiole : badinage, espièglerie, jobardise, raillerie, diatribe. Babiole : manigance, duperie, enjolivure, faux-fuyant, échappatoire. Babiole : poncif, redite, verbiage, superfluité, luxe… LUXE !... Babiole luxe, babiole de luxe ? Retour de mot, pirouette et ouverture. Babiole et luxe ? Cela n’a rien à voir ! Cent mots pour en arriver là. Cela n’a rien d’impossible. Avec les mots, il y a toujours plus que rien. C’est tout ou rien. Nous les avons pour rien. Un rien nous parle puisqu’un rien les habille. Un rien nous engage car un rien les amuse. « Pour cent fois rien, on a déjà quelque chose », plaisante l’humoriste. Cent babioles pour un seul rien. Quel luxe !
   Rien à dire ! C’est un tantinet parfait. A cent contre un, la babiole atteint des millions comme rien ! Elle cultive ce luxe de nous contenter de rien. Sa devise : c’est donné, c’est pour rien. Elle ressemble à ce rien qui fait la liberté de la langue. Un rien qui sait s’absenter, se suspendre, et pourtant toujours déjà là, à portée en un rien de temps.
   Feuilleter le dictionnaire, c’est comme ouvrir une porte au souffle des sens possibles. On met le nez à la fenêtre et on se laisse goûter l’air du temps qui passe, décidant une fois pour toutes que rien n’est trop beau pour nous. Aquilons, zéphyrs, bourrasques, tramontanes… Babioles éoliennes. Les mots possèdent la puissance et les nuances infinies des vents.
   La babbola italienne du XVIe siècle - à l’origine de notre babiole -  a beau n’être qu’un petit objet de peu de valeur, voilà qu’elle se découvre des myriades de cousins. Comme une averse de printemps fertilisante. Féconde pluie de menues piécettes dorées subitement surgies des trésors dormants de la langue. Jusqu’à flirter avec la « langue verte », ce langage propre à la corporation des gueux (1690) heureux de « rouscailler bigorne » comme disent les habitués. Argot parisien, boulevardier, militaire, scolaire, sportif etc… A chaque corps son dialecte fleuri. L’argot, langue sociale.
   La babiole se mue alors en « broquille » mal famée : non décidément, ça ne vaut pas une broquille ! Broquilleurs et broquilleuses pratiquent sans scrupule le vol à l’étiquette, faisant passer pour diamant pur le bijou le plus toc, et ne laissant que peu de temps pour s’en remettre : « Wah ! Faut qu’je speede un max, j’ai rencart dans trois broquilles !... » Quant au lexique magique de la zone, il ne se prive pas de multiplier le « rien » avec gourmandise : peanuts, queude… que dalle, que tchi, walou…
   Dernier (?) mot laissé à l’humoriste Devos, orfèvre dans l’art de parler pour ne rien dire : « Car rien… ce n’est pas rien ! … Pour trois fois rien, on peut déjà acheter quelque chose, et pour pas cher !... Maintenant si vous multipliez trois fois rien par trois fois rien : rien multiplié par rien = rien, trois multiplié par trois = neuf. Cela fait : rien de neuf !... »
 




CARAVAGE


   Carnations voluptueuses ou ravagées. Les chairs s’exposent, explosent, éclatent de lumière. Puis s’ombrent, se délitent, se désagrègent. La mort rôde, entre obscurité et clarté. A l’image du peintre, toujours en cavale, se fondant au cœur de l’obscur avant de réapparaître en pleine lumière. L’homme se sait traqué, comme condamné à vivre. Intensément, cruellement. Enfant terrible de l’histoire de l’art, Caravage peint sa mort à trente huit ans - ne l’anticipant que d’un an. Un autoportrait en Goliath décapité.


   Le peintre accouche d’une lumière aveuglante qui assombrit plus qu’elle n’éclaire. Et nous plonge dans une sensualité lumineuse, féroce, sanglante. Peinture scandaleuse d’un scélérat en fugue continuelle, proscrit, recherché, persécuté. Toujours suspect, contraint au secret. Mystérieux, en réaction contre la « manière » de ses aînés, il impose son langage réaliste, théâtral, choisissant dans chaque sujet le plus dramatique, recrutant ses modèles dans la rue, n’hésitant pas à les peindre de nuit. Caravage proclame la primauté de la nature et d’une vérité puisée au creux de l’humanité souffrante, celle des culs-de-basse-fosse post-médiévaux qu’il prétend élever au rang de sujets spirituels. Apothéose de l’art baroque pour une période pleine de fureurs, d’excès, d’extases. Explosion picturale dans la tourmente de la Contre-Réforme. Entre éphèbes provocants et vieillards moribonds, les mains se tendent pour un jeu de langage chargé d’oraisons suppliantes annonçant Velasquez et de La Tour. Caravage, mauvais garçon mystique.


   Avec le temps, le peintre assombrit les arrière-plans de ses tableaux, jouant d’un contraste violent avec ses personnages touchés par la lumière. Certains de ceux-ci regardent le spectateur, tandis que d’autres lui tournent le dos. L’impact dramatique des récits est ainsi accentué : le peintre provoque notre émotion en nous associant à ses mises en scène. Comme si de puissants projecteurs éclairaient de façon sélective, étudiée, des acteurs de théâtre. Il plonge souvent ses cœurs de scènes  dans des lumières brutes qui confèrent aux récits des atmosphères mystiques qu’il veut en accord avec les sujets religieux. Avec la création de ces jeux de lumière, Le Caravage initie le « ténébrisme » qui sera repris par d’illustres peintres à venir : Le Gréco, Rembrandt, Delacroix… jusqu’aux photographes et cinéastes modernes, comme Orson Welles. Impulsions futuristes.  


   Retournement du rapport entre l’artiste et l’objet de son regard : Caravage se mire dans l’extase comme dans la désolation. Le coloriste introduit et cultive les ténèbres dans la peinture, en fait l’allégorie de son chemin vers la mort. Indifféremment luministe ou ténébriste, l’homme suit son destin, menant ses années d’errances vers une sérénité qu’il pressent inaccessible. Il joue avec les ombres comme avec sa propre vie. Familier des tavernes et des bas-fonds citadins, il fréquente les prostituées, tue un jeune homme au cours d’une rixe. Grièvement blessé, à trente six ans, il se met à tutoyer la faucheuse qui l’attire, irrésistible. Condamné à mort par contumace, il se cache et peint le Souper à Emmaüs : gestes restreints, ombres lourdes, une table qui ne porte que pain et vin. Sujet déjà traité cinq ans auparavant, tout en majesté et en lumière. Le peintre joue des extrêmes, cherche les émotions fortes dans une sobriété puissante. Ses éclats se voilent au gré des aventures de sa vie.

   Sous la protection d’un cardinal romain, Caravage, qui se sait artiste d’exception, voit son caractère évoluer, dans un milieu où le port de l’épée est signe d’ancienne noblesse. Le succès lui monte à la tête. Cette arme va faire de lui un de ces nombreux meurtriers pour crime d’honneur, qui demandent leur grâce au souverain pontife et souvent l’obtiennent. Il acquiert peu à peu l’image d’un homme dangereux provoquant des troubles à l’ordre public. Ainsi se scelle une destinée d’emblée inscrite dans l’ordre du tragique.

  Fait chevalier de l’Ordre de Malte, il blesse plusieurs de ses homonymes de haut rang. Arrêté, incarcéré, il s’évade à nouveau, disparaît. Réapparaît à Syracuse. Il passe ses journées entières dans les catacombes, pris de confusions annonciatrices. Les bas-fonds l’inspirent. Sa matière picturale se désagrège, à l’image de ses conditions de vie, de ce va-et-vient incessant entre triomphe espéré et déchéance vécue. Son nouveau David tient toujours la tête de Goliath tranchée, mais il ne jubile plus : la bouche du géant semble esquisser un cri, comme si elle était encore en vie. Et si pour Caravage la véritable peine ce n’était pas la mort mais l’existence elle-même ?...

   Œuvre ultime, le Martyre de sainte Ursule. Le trépas de nouveau suggéré, présent, imminent. La flèche du roi des Huns jaillit sous nos yeux de l’arc encore tendu et, dans l’instant qui suit, va s’enfoncer dans la poitrine de la sainte résignée. Après ce martyre poignant, Caravage ne peindra plus. Emprisonné, il obtient sa libération. Un récit le dépeint hagard, affamé, malade, épuisé. On le dit victime de rôdeurs auxquels il se confie - et assassiné. On découvrira son corps sur une plage de Naples, le regard tourné vers Rome. Il n’a pas quarante ans. L’homme au destin brisé rejoint le peintre météore aux modèles ravagés. Caravage nous abandonne à son récit unique des aventures de la chair. Entre incarnation souveraine et déchéance physique, le corps mystique décline et se décline, depuis des embrasements qui jubilent jusqu’aux ténèbres qui damnent. Caravage peintre des extases.
 
 
 
 
PRESENCE
   

   « Mais quand aurons-nous donc la paix ?... Mais quand… ? » La voix hésite, reprend, ânonne, patine. La langue se fait sèche, les lèvres tremblent. La bouche bâille aux corneilles mais demeure intensément muette. Le regard se fige, implorant, éperdu, comme plongé dans les limbes d’une mémoire à jamais rayée. Le texte du poème en suspens est-il condamné à se glacer dans l’anonymat de lisières incertaines d’où la sensibilité de l’élève ne peut, ne sait le faire sortir ? Dieu sait pourtant combien ce premier vers lui parle, autant qu’il a dû parler, en son temps, à son auteur. « Mais quand aurons-nous… ? » En rester là, n’est-ce pas confirmer la cruelle validité du poème annoncé et mort-né ?... Connaître par cœur ce texte impliquerait de le connaître par le cœur. De poser sur lui le regard neuf des origines. De pénétrer la vision singulière, l’instantané qui l’a fait exister autrefois aux yeux de son auteur. Minute unique, exquise, de l’épiphanie d’une sensation se muant en création. Assomption d’un regard intérieur. Pur produit d’une présence.
   Etre ou ne pas être… là ? Amorce de la chronique d’une absence invoquée et déjà presque revendiquée. Habiter ou pas l’acte premier d’être là, présent. Question primitive du désir. Question de conscience. La conscience, cette amante exclusive qui nous veut toute à elle, c’est bien le moins ! Alors même que les propositions se multiplient, se bousculent, se chevauchent en multitudes maladroites et impatientes. Flux permanent, mouvant, d’informations. Trop-plein mortifère partant à l’assaut de l’esprit. Panique. « A quand la paix ?... » L’engorgement est informatif : à savoir trop, que sait-on encore vraiment ? La pression qui étouffe appelle l’action qui égare. Trop d’infos tue l’info. L’ob-scène déporte hors de soi. Un « double » malade émerge alors, fasciné d’avoir trop à être là. Conscience colonisée et absence du soi désormais déserté. L’agir-agitation s’abîme dans un vertige qui hoquette. « La vitesse c’est dépassé ! » proclame à l’envi un slogan gouailleur. Mais raisonne-t-on des organismes plongés en état d’hypnose, de survivance mécanique ? L’être toujours plus court après l’avoir toujours davantage. Et quid de l’être mieux ?... Que penser des lenteurs et des clairvoyances d’un arpentage assidu, exigeant ? Osons approcher la puissance d’exister lovée au creux de nos états de conscience. Là flottent légèreté et liberté, tels des fibres vaporeuses, des effluves entêtants évoqués subtilement par les poètes. « Mais quand aurons-nous donc la paix ?... » Mettons-nous en quête de ces fragments d’esprit enkystés au cœur des œuvres. Prélude lancinant à des adagios qui apaisent.
   A l’horizon des œuvres, justement, se profile un peu de cette paix intérieure qui nous a précédés il y a bien longtemps, dans un siècle d’or perdu. Or / origines. Singulière homonymie qui dit la source. Levons le voile de Maya cher au philosophe pour dépasser aveuglements et illusions et revenir aux causes, aux sources d’un langage perdu, primitif. Remontons le cours-fatras des choses, tendons nos sens aux aguets de la source. La source a des secrets à nous murmurer… Alors, debout dans un paysage intérieur, nous apparaît enfin notre « double » étrange et rare. « Ma sœur âme, ma sœur… » Collant à notre propre parole émerge l’amorce émouvante d’une ouverture vers la paix, comme la saveur d’une éternité depuis toujours présente. L’éternité de l’instant.
   « Elle est retrouvée. Quoi ? – L’éternité. C’est la mer allée avec le soleil », écrit Rimbaud. L’éternité est ce portail, ce seuil qui nous ouvre les yeux, ici et maintenant, sur terre. Ni dans le futur hypothétique concocté par les religions, ni dans une durée s’allongeant à perpétuité, elle nous crève les yeux dans ce monde-ci. Nichée au cœur de chaque seconde dont palpite le temps, elle sait habiter le regard de celui qui surplombe le jeu double, silencieux, signifiant, des réalités éphémères, apparemment ordinaires. Arrêter le temps relève du miracle de l’étonnement. Le thomazein grec, que Socrate place à l’origine de l’acte même de philosopher, renvoie à cette qualité du regard qui questionne, investit, pénètre au cœur des choses pour en extraire la substance vivante. N’en va-t-il pas ainsi de notre rapport aux œuvres ?
   Le moment privilégié de l’émotion artistique jaillit de la qualité de notre rencontre avec l’univers silencieux, profond, d’une absence qui se mue soudain en pure présence. Comment retrouver la force d’un sens caché sans se mettre d’abord en congé de la turbulence programmée qui nous agite ? Avant de prétendre pénétrer l’épaisseur de la nature telle qu’elle est, quand aucun homme ne la regarde, en dehors de nous, à cet instant précis où nous établissons avec elle le fil d’une sensation et, qui sait, d’une osmose.
   Instant tout qualitatif que celui qui voit notre œil se glissant dans le trou de serrure  pour saisir l’éternité nue, dans une innocence encore dépouillée d’humanité. Ne nous semble-t-il pas alors avoir accès à un monde que les hommes n’ont pas encore recouvert de leur présence, ni du sens qu’ils ne manqueront pas d’y mettre ? L’oubli de soi est-il la condition d’accès à l’éternité de l’instant ? S’effacer pour laisser parler le monde. Hors de la fureur de l’histoire et des malheurs du temps. Etablir un lien avec ce « seul univers où avoir raison prend un sens : la nature sans hommes… », évoqué par le Camus de Noces. L’éternité ne se saisit ici-bas que dans l’instant. Un instant patiemment capté, capturé, prélevé sur la structure granulaire du temps, dans l’attente qui saisit le miracle. Instant parfait, baudelairien, qui « extrait l’éternité du transitoire ».
    Le temps n’est continu qu’en apparence. Pénétrant sa substance intime, nous aurions accès à une multitude d’instants discrets, presque invisibles à l’œil nu, dont chacun compose une unité parfaite. Une myriade d’instantanés dont la qualité et la force ne dépendent que de la façon que nous avons de les regarder. Question de  nature du regard. Le monde est un texte, une rêverie poétique à déchiffrer, une géométrie accomplie à déceler. La finesse de sa lecture appelle un laisser-aller, un désintéressement proches de… l’absence. Une juste présence suppose suspension, abolition de nos repères familiers pour se plonger dans l’éternité offerte à « l’œil qui écoute » que nous décrit joliment Paul Claudel : celui du peintre amorçant un pas vers sa toile pour soudain disparaître à l’intérieur, comme s’absorbant en elle. Paroxysme du geste d’éternité. 
 
  
 
 

GENEALOGIE
   

  Par delà Bien et Mal. Volage, la vérité s’habille et se déshabille devant nos yeux interrogatifs. Plus mensongère que le mensonge lui-même, elle peine à assumer jusqu’à ses plus mauvaises intentions. C’est le désir que nous avons d’elle qui la met hors d’atteinte. Face à elle, le philosophe s’installe dans un rapport de Tantale : celui de l’éternel supplicié aux désirs chimériques. La vérité serait-elle un mensonge qui s’ignore ?
   Le penseur part de soi. L’écriture pétrifie, vitrifie le réel. Mais une pensée vierge engendre un enfant viable : Zaratoustrah serait-il l’enfant que Nietzsche n’a pas eu avec Lou-Andrea ? Grossesse propre à la maïeutique. La déraison des choses est mise en lumière : le Bien et le Mal ne relèvent-ils pas, au fond, des bons sentiments ? Et d’où vient le désir que nous avons de cette « Etoile du Nord » qu’est le… désir?
   Au-delà de chaque réponse se tient une question possible. Nous n’en aurons jamais fini de ce jeu où les questions sont plus essentielles que les réponses. Questionner le pourquoi de la vérité, sa valeur, voilà le véritable enjeu de cette révolution généalogique. Soyons sphinx : donnons leur chance aux questions elles-mêmes, aux doutes, aux origines. Acceptons de nous laisser porter, bousculer. Philosopher, c’est chercher des points d’interrogation. Et traverser l’expérience possible d’un vertige.
   Le généalogiste, artiste indépassable. « Qui se soucie de ces dangereux peut-être ? » Nietzsche, en philosophe du doute, récuse l’esprit de sérieux. Le penseur manie le marteau du médecin et le ciseau du sculpteur : modeler, c’est toujours enlever de la matière. Sus aux manichéens de tout poil, scindant le monde dans le piège du noir et blanc ! Considérant Bien et Mal ensemble, le penseur se fait le défenseur du mélange, de l’entrelacs. Blanc / noir, vrai / faux, bien / mal : faisons valoir l’assemblage dans un jeu de perspectives. Le philosophe du soupçon lutte contre les tentatives normatives en dévoilant l’arrière-fond des pulsions. Derrière le « je » qui clame, « ça » pense en douce.
   Philosopher en généalogiste, c’est s’intéresser aux raisons qui nous font prendre le faux pour le vrai. Nietzsche remonte l’histoire de la bonne conscience en chacun. En arrière-fond de notre libre-arbitre s’agite tout un univers d’instincts. Il n’y a pas de vérité, mais que des interprétations de la vérité. Il nous faut refuser de transiger avec le goût des illusions maquillées en vérités. Le généalogiste n’en finit jamais de réviser la filiation des linéaments de la morale.
   Dressant la genèse des sentiments moraux, il en fixe l’origine dans le ressentiment et les valeurs passives de réaction. Nietzsche joue l’oubli contre la mémoire. Celle-ci se révèle comme une aptitude contre-nature inventée par l’homme, et qu’il finit par retourner contre lui à la façon d’une volonté négative de se lier à l’avenir. Tandis que celui-là, faculté active et nécessaire à l’esprit humain, lui permet d’envisager l’avenir plus librement. Respectant le principe de sa philosophie consistant à prendre le contre-pied de toute valeur admise, le penseur renverse le jugement, muant l’oubli en signe de santé.
   Pratiquant l’incertitude comme discipline, le philosophe pense par delà le bien et le mal. A ceux qui apprennent pour se rassurer, il rappelle que dans toute volonté de connaître entre déjà un soupçon de dureté. Aux pessimistes il apprend que ce n’est pas le monde qui est absurde, mais bien la volonté de lui donner un sens à tout prix. Au monocle des gens qui voient le réel en noir et blanc, il substitue l’œil et l’oreille qui permettent de viser et d’entendre les énigmes et d’accepter le mutisme écrasant des éléments du monde. 
   Tout ce qui est profond aime le masque. Paradoxe de la superficialité dans la profondeur. Nue, la vérité se montre obscène, masquée elle devient pudique. Le philosophe revêt le masque du langage, créant du style pour dire l’indicible. Que démasque le moraliste ? La conviction que le monde est un théâtre sur la scène duquel s’ébattent et s’affrontent nos pulsions contradictoires. De ce chaos primitif, glaise informe du sculpteur, il convient de ciseler des formes renouvelées : écriture, cadence, style sont là pour y contribuer. Sobriété des aphorismes.
   Les exigences de la vérité ont fini par se retourner contre elles-mêmes. Si les valeurs ne sont que relatives, plus rien ne vaut… et nul ne devrait plus rien vouloir. Et si c’était le moment de créer du nouveau ? Nietzsche renonce à la vérité absolue, proposant d’inverser les valeurs. En expérimentateur, il renverse les idoles pour partir à la recherche du neuf. Métaphore du sculpteur à la Plotin : se ressaisir soi-même en tant qu’œuvre. Partir de soi et non plus du monde extérieur et de son système d’images. Pour se transformer dans la durée. Etiqueté philosophe du soupçon, Nietzsche pense le philosophe en artiste.
 

 





 


 

 
 



 



 
 

 
 

 

 

dimanche 17 novembre 2013

EMOUVANCES (6) MAÏEUTIQUES


   Chair de nos mères, paroles de nos pères. Quand la parole prendra-t-elle chair si la chair est impuissante à livrer parole ? Le fleuve du temps voit chaque père reprendre insensiblement ses gammes sur le père enfoui avant lui… en prenant soin du père à venir. Chaque génération penche sur la suivante un regard attendri, au risque de s’y perdre. Père présence, disparition, force. Père calme, peur, refuge. Père oubli, patronyme, transparence. Tous pères solidaires. Et si les pères sacrifiaient leurs goûts, leur consistance, et jusqu’à leurs rêves pour dédouaner d’antiques pères absents, fantômes demeurés à l’état de trace, d’ébauche, car trop vite disparus, évaporés ?... Mais quel père est-il vraiment comptable d’un autre alors que tous le sont par hérédité ordinaire des âges, sourde voie d’héritage ? Devoir vital d’échapper au long cortège de la malédiction des pères. Oser sortir de la lignée immémoriale pour rester au guet d’un chemin singulier et solitaire, à la croisée de tous ces pères possibles à épuiser… sans en élire aucun.

   Père initiateur, passeur de vie, faiseur de traces en vrac, obstiné bricoleur de petits riens, entêtant poseur de mots sur tout, inlassable épuiseur des pourquoi et des comment, manitou pédagogue des fines leçons de choses comme des grands secrets à partager. Père pélican, touchant cousin de nos frères animaux, prédateur naturel qui s’ignore, bricoleur d’une oralité ludique et dévoreuse penchée sur la grande marmite fumante des mets et des objets. Papa poule, rassurant double se glissant dans l’ombre des mères. Père de passage semant au hasard des désirs, essaimant ici et là, au fil des rencontres ; mateur indifférent de moissons vite délaissées. Père en attente, éternel jeune homme recouvrant de la cendre du temps sa généalogie incertaine. Père chef de clan, grand sachem, vivante statue sur pied, réceptacle des haines comme des adorations. Commandeur pathétique et terrible, ambivalent gardien d’une morale intangible. Père récit fascinant les enfants de contes répétitifs immémoriaux, dansant la gigue en compagnie de lutins gouailleurs. Père toujours au charbon épuisant le réel, épuisé du réel, puits à réel. Père conseil, père phare, père copain proche et complice des quatre cents coups de l’enfance. Père peur de ce qu’il a mis au monde et qui le dépasse. Père de la Nation, recours unique, symbole toujours au garde à vous, tapi dans nos consciences collectives et dans la nuit de l’Histoire. Petit Père des Peuples, sourire chafouin et calculs débonnaires, décrétant le Bien - le sien - urbi et orbi. Père curé semeur de sermons vides ne tombant qu’entre les oreilles de piafs volages. Père la pudeur, père la vertu, arborant leurs raideurs primaires et surannées. Camaïeu miroitant de paternités.

   Voguant sur les ailes de sa métamorphose, le père nouveau - avatar animal du vin primeur - ranime la flamme de l’antique père oublié qui brûle en lui. Brûle de bien faire, jure de ferrailler hors des abdications et compromissions. Combat neuf, vivace, toujours repris à ses fondements. A perpète. Défi ordinaire où s’abîmer insensiblement. Jusqu’à renouer avec le « hors pair », cette parole qui ranime l’envie, renoue avec d’antiques désirs ; les primitifs, ceux qui ont modelé l’âme. Origines profondes contre empreintes obligées. Père trace.

   Homme sage. Père Socrate accoucheur des esprits à défaut d’engendrer les corps. Violence du questionnement socratique faite au disciple ou à l’élève, à qui l’on propose d’accoucher de… lui-même, rien de moins. Autonomie construite par le fils qui mène son raisonnement personnel, édifie sa loi propre. Le savoir est en nous, à portée, et nous ne le voyons pas ! Pauvres prisonniers d’une caverne obscure, il ne nous est donné que d’apercevoir des silhouettes dansantes animées par de vilains faiseurs de prodiges. Nous ne voyons que des ombres, nous n’entendons que des rumeurs, celles de la doxa, de l’opinion courante véhiculée par tous. Tandis que la plus intime connaissance, celle de nous-même, nous échappe… Seul l’électrochoc socratique peut déciller nos yeux aveuglés, confinés dans la vaine critique des apparences.

   Le père Socrate. Homme de tous les paradoxes. Face plate, nez camus, narines retroussées, œil de bœuf, toujours mal attifé, le philosophe le plus incarné qui soit  fait de sa laideur une preuve de sa… beauté ! Lui le tenant du canon grec Kalokagathia qui fait s’harmoniser beauté et bonté en proportions égales. Lui le pédagogue portant beau mais laid, bizarre mais rationnel, homme poli toujours en retard, tempérament de buveur jamais ivre, anti-héros qui fuit la gloire publique, maître penseur qui refuse de donner la leçon à quiconque, rationaliste évoquant une révélation divine, révolutionnaire et conservateur au point de se plier à des lois injustes qui le conduisent à la mort. Homme complexe à l’image d’une vérité qui l’est tout autant lorsqu’il appartient à chacun de se la concocter pour ce qui le concerne. Pas de prêt à penser !

   Car on n’apprend pas, mais on se remémore. Il faut se défaire de ce que l’on croit savoir - la rumeur, l’opinion - pour désirer connaître - naître avec. C’est ce désir-là qui nous rend le savoir intérieur, intime. Apprendre à… désapprendre, à nous déprendre ! Le dialogue socratique nous conduit à la construction d’un objet commun repris par chacun à son propre compte. Force de la maïeutique des âmes.

   « Philosopher, c’est apprendre à mourir. » Détacher l’esprit du corps. Penser des réalités qui, elles, ne meurent jamais. Platon développe l’Apologie de Socrate en lui faisant retourner l’accusation contre ses juges. Il est cet homme singulier qui accepte de mourir au nom d’une vérité qu’il porte en lui et qui lui est supérieure : comment vivre autrement ?

   Accoucher du savoir, comme de la chair : acte violent, douloureux. Zeus, le dieu des dieux, en fait l’expérience forte. Saisi de violents maux de têtes, il doit appeler à l’aide son forgeron de fils, Ephaïstos, pour lui briser le crâne afin d’en faire sortir sa fille  Athena, - née de la tête - qui s’incarne en… déesse de la sagesse. Naissance toute cérébrale dont on s’assure de la viabilité en se livrant au rite antique de l’amphidromie : le père fait le tour du foyer en brandissant son enfant, lui conférant ainsi sa légitimité et la reconnaissance sociale aux yeux des siens. Aux affres de l’accouchement succèdent les moments heureux de l’accueil du nouveau-né. Savoir et sagesse, en l’occurrence, viennent d’investir le panthéon de la pensée. Pour une joie similaire aux naissances charnelles : celle qui consacre la force de l’esprit raisonnant en écho à l’âme résonnante. Puissance du penseur-né prêt à initier le questionnement porteur de toutes les libertés. Ecrire, enseigner, formes nobles de l’art d’enfanter.   

    Qui suis-je, moi seul, hors père, hors repères, tous horizons ouverts ? A moi seul de le dire. Alors je parle, j’écris, en écho à ma propre voix. Histoire d’entendre cette voix résonner en moi. Encore et encore. Jusqu’à plus soif. Jusqu’à chanter. En fils-père auteur de sa parole, je danse sur le deuil apaisé des espoirs évanouis.



 

 SANGLOT


   
  Le corps enregistre tout. Chambre d’échos, chambre d’écoute. Enveloppe à impressions. Il déploie en instantanés successifs l’ingratitude des navrances qui nous narguent, comme la grâce insoupçonnée des moments qui nous enchantent. Ces clichés polymorphes nous révèlent les secrets et les dédales d’une chambre noire abritant des alchimies surprenantes. Ainsi le corps dévoile-t-il ses vérités au fil d’un jeu où se mêlent découvertes, sentiments et… hormones. D’abord naïf, ludique et fier de tout, il traverse des champs d’innocence, lancé sur les traces d’une enfance insouciante jusqu’à ne plus se regarder vivre. Un monde toujours à portée de sens lui ouvre un horizon des possibles en continuelle expansion. Au corps neuf tout est aventure et puissance : il s’accorde.


   Jusqu’à ce que, de loin en loin, l’horloge biologique le guide vers le souci impératif d’une reproduction programmée. Car il lui faut, pour oser demeurer, s’inscrire dans une autre durée que la sienne propre, limitée à l’espace d’une vie. Objet déjà ancien d’une naissance tombée dans l’oubli, le corps devenu sujet répond à l’appel de la duplication biologique. Et traverse à nouveau - en spectateur ébloui cette fois des ressemblances familières et des grâces enfantines  -  les mêmes champs (re)connus qui l’ont vu grandir et s’épanouir lui-même. Reconnaissance, intelligence et gratitude pour ces signes ordinaires, naturels, que la vie sait adresser à ceux qui en cultivent et en éprouvent le soin.


   Etre père… êtres pairs. Il faudra bien que ces mêmes fils partent à leur tour, un jour, en quête de ce monde dont les pères se sont convaincus entre-temps qu’ils ne l’épuiseraient pas. Et tout n’ayant pu se dire, se transmettre, entre générations, il peut arriver qu’un déchirement fissure la membrane toujours incertaine des assurances et des confiances. Séparation, tristesse. Amertume peut-être. Regrets sans doute. Coupure à coup sûr, marquée - Dieu sait quand, ni pourquoi à tel moment -  par les hoquets, les spasmes d’une musique mécanique, amère de n’avoir pu s’exprimer, d’autrefois à maintenant, mettant en mots l’indicible de la relation. Lâchant sa bonde, le fleuve du chagrin accueille et imprime alors la marque immarcescible d’un sanglot dans un creux secret de la mécanique biologique. Scansion venue des tréfonds qui se fait forte de mettre en musique l’inexprimable qui nous étreint. Le spasme musculaire et le flux lacrymal se muent en son adopté par le corps, telle une singulière marque de fabrique. Drôle de comptine en forme de courbe, figurant un récit ponctuel qui ne saurait s’ancrer durablement ni dans le mutisme ni dans l’expulsion rédemptrice - on ne peut décemment, ni morphologiquement, pleurer sans cesse ! -  que pour mieux ressortir de loin en loin, au fil de ces récits qui font de nous des êtres de mémoire.
   A rebours de ces échardes traîtresses que l’on n’a pu extraire car trop enfouies entre deux peaux, entre deux eaux, et qui s’évanouissent un beau jour à notre vue, comme avalées par le temps, ce sanglot inscrit et réitéré à l’envi saura se rappeler à notre souvenir blessé, traduisant l’implacable constance de notre mémoire biologique. Minutie plastique des corporéités.
   Sanglot - singultus latin, hoquet, saccade - spasme provoquant des contractions du diaphragme et accompagné de larmes. Résurgence d’une ancienne peine secrètement enfouie dans les limbes de nos expériences sensibles, affectives. Rayure sur le disque déjà ancien de nos émouvances. Exact vis-à-vis du rire, autre mécanique du hoquet, également spasmodique, qui nous étreint parfois jusqu’aux limites de l’essoufflement. Mais si l’on peut aller jusqu’à « mourir de rire », le sanglot semble s’entourer de plus de pudeur, d’une retenue secrète dont il conviendrait de taire les origines. Traumatisme enfoui dans la mémoire du passé qui prend la forme d’un éternel rejaillissement au présent. Fragment de temps figé, gelé, que le corps réactualise comme si c’était toujours la première fois. Blessure sans cesse renouvelée. Resurgissement brutal d’une intensité émotionnelle. Brouille historique avec soi-même.
   Le poète des « Sanglots long des violons de l’automne » se dit « tout suffocant et blême », signes précis d’un phénomène physiologique d’essoufflement venant s’accoler à la  métaphore signifiée par le bruit du vent. C’est un Verlaine passif, jouet de la saison langoureuse, qui se soumet ici à mélancolie, souffrance et résignation. Un destin fatal attend cet homme sous l’influence néfaste de Saturne : il n’a plus qu’à se laisser aller « pareil à la feuille morte que le vent mauvais emporte ». Compère et complice de Verlaine, Rimbaud dépeint une tristesse similaire : un « hydrolat lacrimal lave les cieux vert-choux », assaisonné d’un rejet quasi-somatique : « J’ai dégueulé ta bandoline, noir laideron ».
   Apollinaire aussi évoque un chagrin aux ampleurs géographiques : « Le fleuve est pareil à ma peine, il s’écoule et ne tarit pas… » Le sanglot poétique s’inscrit comme un signal puissant à la source de la création, capable de transmettre son empreinte à ces autres témoins attentifs, complices, que seront les lecteurs à venir. Epidémie prévisible d’accouchements lacrymogènes.
   « Mon âme est un orchestre caché », écrit Fernando Pessoa, romancier épigone, à lui seul bien des personnages. Pas de deux valsé, notre présent oscille entre nostalgie et attente, mémoire et anticipation, souvenir et désir. Sans cesse à l’œuvre, des formes nouvelles nous impressionnent, sculptant nos profondeurs, parfois à notre insu. A la manière de ces « Footprints » entêtantes, lentement, lourdement égrenées par le trompettiste Miles Davis, comme autant de traces vivaces d’où naissent des récits improbables, au goût de légende. Traces pédestres des grands animaux guettés par nos ancêtres, premiers signes écrits et déchiffrés au rythme de la chasse. Lancé sur deux pieds à l’assaut du piétinement des proies, l’homme antédiluvien calque sa marche en avant sur celui, binaire - inspir / expir - de la vie même. Motion, locomotion, mouvance, émouvance. Structure lancinante, battement affairé, lointains ancêtres de nos musiques connues. Mémoires géologique, préhistorique, ancestrale et personnelle trouvent là une logique complémentaire.  Etonnants jeux de confluence.
   La matière même de nos émotions édifie patiemment la chair de nos souvenirs, alimentant indifféremment conscience et inconscient, comme les deux faces d’un même iceberg. Il n’y a pas de mémoire qui ne soit nourrie, infléchie, d’un affect ou d’une émotion. Ayant parcouru le vaste monde - en chasse d’empreintes lui aussi - le grand Darwin finit un jour par recentrer sa quête sur le fil de sa propre existence. Abordant ainsi la complexité du phénomène mémoriel, le voici qui déniche son souvenir le plus ancien. Assis sur les genoux de sa sœur qui lui épluche une orange, l’enfant voit soudain une vache passer devant la fenêtre… Il bondit et reçoit une mauvaise entaille dont il gardera la cicatrice. Indice tangible des étonnantes foulées darwiniennes.
   Marque physique, à l’image du sanglot inscrit quelque part, au plus profond de son enveloppe corporelle. Signe de l’émotion toujours à l’œuvre en nous, notre moi se fait chair du monde. Récit de mémoire. Lieu de transcendance apte à balayer toute la gamme des états entre tristesse et joie. Conscience incarnée.
 
 

DILATATIONS


 
   Petites madeleines. Pan de mur jaune et pavés inégaux. Sonate fugueuse et clochers d’enfance. L’éternité se niche dans ce qui ne dure pas. Au cœur de l’ivresse enfantine d’un narrateur lancé à la poursuite d’un peu de temps à l’état pur. Cernant au plus près la belle mécanique des réminiscences prêtes à le mobiliser, l’auteur plonge dans l’univers de déambulations spatio-temporelles qui forment la matière même de son écriture. Il concocte, formule, module des dérives primitives sur la vague toujours mouvante des scènes d’enfance. L’errance spatialise le temps, appuie et affine ses observations au gré de jalons littéraires où se mêlent ratés, couacs et ineffables. Il collecte avec gourmandise des instantanés que l’enfant en lui était alors incapable de comprendre. La promenade mémorielle se fait allégorie de l’écriture en marche. Métaphore déplacement, transposition, transfert. Eclipse des distances et substitution des espaces. Dilatations. Emouvances.
   Le conteur se meut en historiographe, s’émeut de visions qu’il arrache à un temps devenu soudain élastique, à l’image de ces anamorphoses épatantes que l’œil cueille avec délice, s’attachant aux surfaces convexes, lisses et brillantes glanées au hasard des villes. L’espace s’intériorise dans une scénographie gagnant insensiblement en intimité. Le temps, substance vivante, se révèle comme l’expansion d’un réseau d’événements qui décident d’une topologie visuelle et mouvante.
   Trois clochers dans un paysage en viennent à se déplacer, se croiser, se superposer, se troubler, devant les yeux comblés du narrateur, telles les trois sœurs complices d’un conte ancien. Air de comptine mélancolique, la perspective s’éclipse, se modifie, sémaphore troublant propre aux lanternes magiques au fond desquelles s’agitent les ombres familières aux récits d’enfance. Le pouvoir éprouvé de surmonter la malédiction de la distance entraîne une joie proche de la résurrection. L’homme en proie au doute triomphe sur l’abîme de l’éloignement et de la mort.  Toucherait-on là à l’essence de l’art ? Art synthèse, tissu qui ordonne, compose, (re)met en scène des expériences vécues, pour leur restituer une valeur esthétique toute neuve. L’épreuve de l’écriture prend valeur d’éternité.
   Clochers et sonate combinent deux expériences homothétiques pourvoyeuses de signes à ranimer. Leur reviviscence se transmue en petites phrases où s’ordonnent visions et notes coordonnées. Nées d’images kaléidoscopiques, elles possèdent le pouvoir de condenser la scène du monde en un théâtre intime, celui du temps reconquis. Comment cinq petites notes - celles de la Sonate de Vinteuil -  imposent-elles le silence, provoquant l’émotion violente, indicible, du narrateur ? Témoignage de l’irréversible, la petite phrase se révèle intelligible et noble. Dansante, pastorale, épisodique ritournelle. Qui dévoile une intimité dans laquelle l’auteur, lancé au coeur d’une quête éperdue de l’autre en lui, reconnaît son graal : faire se dilater le temps, c’est changer jusqu’aux proportions de l’âme.
   Accédant à la quatrième dimension, celle du temps désormais rattrapable, l’écrivain cerne au plus près l’outil magique apte à restituer l’étoffe du réel. Le langage, matière première de l’artiste, sait porter notre traversée immobile, seule capable de nous permettre de saisir l’univers avec cent autres yeux que les nôtres. Entendre - ou voir - pour la première fois, c’est éprouver le mystère de quelque chose qu’on croise par hasard et qu’on éprouve comme nécessaire. Etre et savoir simultanés, nous nous rendons contemporains de nos émotions au sein du temps habité. Il ne nous reste qu’à faire cadeau au monde de ce temps retrouvé.
   Dans une de ses nouvelles, l’écrivain argentin Jorge Luis Borges, grand amateur de labyrinthes et de miroirs, invente un héros incapable d’oublier quoi que ce soit. Son existence, ses pensées, ses perceptions sont parasitées en permanence par un jaillissement de souvenirs d’une précision inutile. Il devient incapable de vivre avec une telle mémoire, qu’il compare à un tas d’ordures, et s’enferme dans une pièce vide pour ne plus rien enregistrer. Ce phénomène, répertorié, porte un nom : l’hypermnésie, qui transforme la mémoire en musée, l’empêchant de jouer son rôle de laboratoire traitant les traces mémorielles. Paralysie programmée du cerveau similaire à l’amnésie, son exact contrepoint !... Place à l’oubli salvateur : n’oublions jamais… d’oublier !...
   La part essentielle de tout récit n’est-elle pas ce qui est évoqué sans pouvoir être dit ? La métaphore - metaphora grecque, transfert, transport - évoque un voyage de l’esprit par l’image, la suggestion. Plongeant dans la richesse insoupçonnée de nos ressentis intérieurs, la mémoire peut ainsi renaître de l’oubli, comme le phénix de ses cendres. Bienvenues métaphores où les Fleurs du Mal de Baudelaire côtoient l’air de poésie dont peut s’orner le langage courant : l’arbre de la connaissance, le jardin de la paresse, l’écheveau du temps ou la forêt des symboles ! Preuves que la mémoire a la capacité de se dilater dans les richesses d’expressivité de la langue. De même le souvenir va et vient, inscrivant ses déambulations au rythme de celles du corps, semant des traces mémorielles un peu partout, au gré des lieux et des associations d’idées. A quand le spectacle de classes entières d’élèves se déplaçant dans l’espace, marchant pour déposer - et associer symboliquement - les connaissances en cours d’acquisition dans les arcanes multiples de lieux bien concrets, arpentés, repérables ?... Voyages mémoriels répétés à l’infini. Mémorables jeux de piste.
   Nos réminiscences futures dépendent de ces itinéraires-là. De ces promenades mentales qui nous voient semer les mots et leurs habits d’émotions comme autant de cailloux fossiles prêts à resurgir au premier signe de rappel. Mémoire mobile toujours en mue, tournée vers la maison natale que chacun porte en soi : les souvenirs sont notre boussole interne. Se souvenir, c’est se parler, se dire soi-même, se mettre en scène à travers les mots. Du langage communication au langage sens, l’ouverture est large qui permet au désir d’émerger, de s’extraire. Et d’abstraire, en allant à l’essentiel du sens.
   Maniant - sans précaution - la métaphore de l’âne et de la carotte, Schopenhauer fait le constat de l’humain placé dans les conditions d’une motivation contrainte, urgente. Obligation d’avancer… sans choix d’infléchir le mouvement engagé. Incitation à courir vers l’avant, guidés par les seules œillères de l’envie, de l’ambition. Et si, suspendant l’urgence, nous cessions de nous hâter pour identifier l’objet de la quête, la cible de ce désir ? Désir pensé comme une trace, signe présent d’une absence. Désir, à l’origine proprement sidérante - desiderare et sidus latins, nostalgie de l’étoile -, constat d’un manque, d’une absence, d’une perte. Le désir se consume de contempler et de consommer son objet.  Désir évanoui d’Ulysse de retour dans sa bonne île d’Ithaque. Désir d’un état antérieur que nous aurions perdu. Nostalgie d’un monde des idées, notre patrie d’origine.
   Effort et tension vers ce qui exhausse. Dilatation propre au langage qui nous offre la voile à gonfler pour lever l’ancre et laisser voguer l’esprit. « On n’habite pas un pays, on habite une langue », affirme Cioran. 
 




TOILES

 
  Contraction. Dilatation. Il en va de la genèse de l’art comme d’un cœur qui bat. Avec constance, l’Histoire assiste la sublimation de notre nature en accompagnant les spasmes d’une géographie rebattant les cartes de l’espace. De l’infiniment vaste au minutieux subtil, les lieux de nos créations s’identifient, se déploient, s’enregistrent dans une mouvance continue qui porte nos regards à ne plus s’imposer de borne. Voyances ubiquistes.

   Borborygmes, cris, vagissements des préhominiens trahissent les transes des tribus primitives au cœur des savanes et des forêts. Les voix se cherchent, se croisent, se répondent dans l’écho vacant d’une nature hostile. Affairées et maladroites, les mains se livrent au façonnage ludique des charbons et des glaises, inaugurant le geste fondateur de la fabrication des couleurs. Jeu gratuit sur les matières, genèse de l’acte de pensée. Impulsion ludique, inconsciente, au moment de livrer l’étrange lumière éclairant l’obscurité de la légende des siècles. Voix et jeux de matières résonnent dans la fange primaire comme les lointains prémisses d’une pensée promouvant l’acte. Pari du jaillissement d’un rêve.

   L’art est-il l’expression du divin ? Beauté charnelle ou spirituelle ?... « Le contenu de l’art comprend tout le contenu de l’âme et de l’esprit », écrit Hegel dans son Esthétique. L’homme manifeste ici sa première prise de conscience de l’absolu : bien que fini, il contient l’infini. Connaître l’essence de l’art, tel est le but de l’esthétique. L’objet d’art n’est pas un objet soumis au désir, qui satisfait un besoin. Il peut se passer d’analyse, d’approche théorique. Sa fin propre est la réalisation de l’unité entre le rationnel et le sensible, entre l’universel et le particulier. Révélation du plus profond dans l’homme : son absolue liberté, une aspiration au divin. Plastique de l’esprit.

   A la fin du XIXe siècle, l’esthétique prendra un tour moins idéaliste. Dans la Naissance de la tragédie, Nietzsche oppose le dionysiaque à l’apollinien. Ici, l’art exprime les forces profondes qui animent la vie : ampleur, démesure des passions humaines. Là, il rassure, réconforte. L’art s’associe au rêve, incarne la beauté idéale, mais renvoie toujours aux profondeurs des passions. Des désirs enfouis au pouvoir de l’imagination, la création artistique exprime nos forces profondes, vitales, en deçà du langage et de la conscience. Vie sourde et dynamique de l’esprit.  

   Vient le temps d’une capture éclairée de l’essence des paysages et des visages. Empâtements des touches de couleur. Entoilage concentré des mises en espaces. Au jeu des mains apposées sur les murs sombres des grottes - mains multipliant leur désir de présence comme autant de volontés de saisir le monde à leur bénéfice exclusif - se substituera bien plus tard la captation consciente, projetée, des sensations suspendues par une méditation plus détachée. De chaotiques et collectives, les visions s’ordonnent, se personnalisent. L’art cristallise ce que nous savons déjà, ce que nous croyons savoir, ce qui est absent comme ce qui est depuis toujours déjà là. Les  lumières et motifs célébrés se font immuables, figés hors du temps de leur exécution. L’acte esthétique nous convie à un sursis éclairé des temporalités, à une contraction de nos représentations. Arrêt sur image.

   En filigrane de chaque toile s’esquisse une image porteuse d’énigme. Décochée du lieu de ses origines, elle est la trace d’une intention qui traverse l’espace-temps à la manière d’un trait en chemin vers sa cible. Cette voie d’une durée traversée la décrit au moins autant que le moment précis, précieux, qui a procédé à sa facture.

   Anticipant de quelque quatre cents ans la découverte du photographe, le lumineux Léonard introduit la notion d’espace dans la peinture en étudiant les modifications subtiles de colorations apportées par l’impact des rayons lumineux sur les objets. A l’espace, l’artiste accole désormais ombre et lumière. Nouveau tournant avec Klee : le peintre  ne doit plus alors reproduire le monde, mais l’inventer. La ligne court sur la toile, créant le mouvement et lui appliquant son rythme propre. Le peintre découpe et organise l’espace visuel, comme le musicien le fait de l’espace sonore. Tempo d’une  vision plastique renouvelée.

   De quelques centimètres carrés à une centaine de mètres carrés (La Fée Electricité de Dufy, au Palais de Tokyo), la toile joue du champ et du hors champ. Tableaux dans le tableau, mises en abîme, palimpsestes, l’oeuvre se dilate, se contracte, diffracte masses et couleurs à la manière d’un kaléidoscope.

   Et jusqu’au vide, avec lequel toute l’histoire de la peinture a partie liée. Au fil des siècles, il a toujours fallu le combler, le masquer, le rendre tolérable. Retour aux légendes des origines : Pline L’Ancien rapporte que la fille d’un potier , alors que son amant allait la quitter pour un long voyage, traça sur le mur les contours de son ombre portée avec un morceau de charbon. Lui parti, elle avait la consolation de sa silhouette devant les yeux. C’est ainsi, selon le texte antique, que fut inventé le dessin… Et que l’art plastique donne au monde ce qu’il a perdu comme ce qui l’attend.

   Le besoin d’image nous taraude. Autant que l’impossibilité de voir. Parfois, la couleur paraît s’évanouir, laissant deviner la splendeur de ce qui demeure invisible. Au point d’en atténuer le désir. Mais quelque chose force toujours à rester : tout pourrait changer encore. Le tableau est une baie ouverte sur l’ailleurs.