mardi 3 janvier 2012

PUBLICATION D'UN ESSAI LITTERAIRE

AMIS LECTEURS

J'ai la joie de vous annoncer la parution de mon nouvel ouvrage
" ESPRITS VOYAGEURS ", publié aux Editions L'HARMATTAN.

J'y explore les parcours singuliers d'une cinquantaine d'auteurs - romanciers, poètes, philosophes - souvent présents au fil de nos réminiscences de lecteurs. Leur parole continue de murmurer à nos esprits comme autant d'échos fertiles ayant nourri nos imaginaires et patiemment édifié l'univers intérieur de nos références personnelles.

Je forme le souhait que vous éprouviez autant de plaisir à parcourir ces pages que j'en ai eu à les écrire.


MON PROJET
EDITORIAL
:

"LIRE, c'est CREER. C'est mimer intérieurement des univers imaginaires entiers. Que vaut, à chacun de nous, l'ART de LIRE ? Quels cheminements secrets, intérieurs, mimétiques, fécondent là nos esprits ? Comment la fibre poétique, filtre magique opérant, surgit-elle pour conjurer le malaise du monde ?... ECRIRE, c'est peut-être commencer à répondre ...

La littérature est la mise en langage du monde. Les textes ne continuent à vivre qu'autant qu'on les lit ... Le roman fictionne, la philosophie questionne, la poésie résonne... " Et nous avons l'art pour ne point périr de la vérité "
(NIETZSCHE)

"La littérature élargit notre être de mille expériences ... Celles-ci peuvent être belles, terribles, impressionnantes, excitantes, pathétiques, comiques, ou simplement piquantes. La littérature nous donne accès à elles toutes.
Quand je lis de la bonne littérature, je deviens mille autres hommes tout en restant moi-même. Comme le ciel nocturne d'un poème grec, je regarde avec une myriade d'yeux, mais c'est encore moi qui regarde. Ici, tout comme dans la prière, dans l'amour, dans l'action morale, dans le savoir, je me transcende, et c'est quand je me transcende que je deviens vraiment moi-même."
(CLIVE STAPLE LEWIS)

 QUOI DE NEUF EN 2012 ??... LE LIVRE !  JUGEZ-EN PLUTÔT SUR CETTE VIDEO :
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mercredi 26 octobre 2011

ESPRITS VOYAGEURS



De Blaise Cendrars à Edouard Glissant

Imaginons un univers peu à peu déserté par la poésie, la littérature, la philosophie, et livré aux seules sciences dures, comme le suggère le classement de Shanghai des universités du monde.
Qu’en serait-il, dès lors, de la survie de nos espaces intérieurs ?… Écoliers, collégiens, lycéens, étudiants, on nous a présenté autrefois une foule d’auteurs « au programme ». Bien des années plus tard, à l’épreuve de la vie adulte, nos esprits de lecteurs se sont aiguisés jusqu’à devenir capables de mimer intérieurement des univers imaginaires entiers.
Alors, comme surgi d’un répertoire ancien, chacun de ces créateurs s’est révélé à nos consciences en nous parlant du monde, simplement, à sa façon unique et passionnante, tel qu’il brille désormais pour nous, en vrai Voyageur de l’esprit.

À la suite de " Passions à l’Oeuvre ", son premier essai publié en 2009, l’auteur nous entraîne, à travers l’espace et le temps, dans le flux magique de la littérature. Un flux capable d’irriguer notre coopérative idéale : celle des Lecteurs réunis.

Jean-Marie PARENT, ancien journaliste et professeur des écoles à Loches (37), est membre de l’Association des auteurs et éditeurs de Touraine.


EXTRAITS DU LIVRE :


" Ce n'est que longtemps après, comme au détour d'un sentier de montagne noyé dans une brume tenace, que le " voile de Maya " s'est enfin déchiré, découvrant à nos yeux encore vierges des paysages neufs, inconnus .../... "

" .../... Notre pouvoir existe bel et bien d’aborder aux rives de « cet autre en soi » ; il s’agit ni plus ni moins, pour ce faire, que de dresser les éléments volatiles d’une cartographie personnelle. En exerçant notre regard sur le monde, il peut nous être donné d’étendre notre champ de conscience aux frontières de continents jusque là ignorés – même si pressentis parfois - mais rarement abordés. En quête de ces lieux intérieurs, nous nous posons alors la question neuve d’un sentiment géographique du monde, sentiment issu de nos origines et construit, bien souvent à notre insu, depuis l’enfance .../... "

" .../... Maints contes nous présentent un héros se mettant en quête d’une chose précieuse, un trésor peut-être. Des années plus tard, devenu vieux, notre « Ulysse » revient chez lui, apparemment bredouille. Et c’est justement sur les berges de ce retour qu’il découvre le trésor qu’il cherchait …et qui était là depuis le début !... Se pourrait-il que nous ayons, nous aussi, achevé notre odyssée, et que nous nous soyons endormis sur la plage de notre prétendu paradis perdu, sans le pouvoir de nous éveiller ?... Ne devons-nous pas alors, à l’image d’Ulysse, nous dégager d’abord de la brume, pour saisir la vérité d’ensemble du chemin parcouru ?... Pour pénétrer bientôt dans les failles d’un monde « entr’aperçu », celui de nos atlas imaginaires. La Terre Natale de nos entre-mondes … /... "

" .../... Le hasard, point de confluence des menues étincelles vivaces, entretenues à fleur de conscience, à la pointe extrême des émotions. Le hasard, ce fils prodigue – et prodige – de la nature et de l’esprit, toujours en vadrouille, en éveil, en partance pour des chemins de traverse, des marches singulières.../.. "

" .../... Laisser la langue enflammée de Camus – la langue, sa seule, sa vraie patrie – venir s’incarner dans la foulée élastique de L. : c’est bien là, il le pressent, entreprendre la géographie d’un certain bonheur. C’est sur ce balancement qu’il faudrait, sinon s’arrêter, du moins revenir sans cesse. L’émotion pure guette les corps qui s’abandonnent à la fusion des éléments : l’air, l’eau, la terre, le feu solaire… et la langue commune, profonde, pour dire tout cela en puisant aux sources physiques de nos sensations. « Le monde est beau, et hors de lui point de salut », murmure Camus à l’oreille de L. avant de s’absenter.../... "

" .../... Encouragé, enivré, et comme bercé par la ronde pure et juste des mots, L. sent sa foulée pénétrer le paysage, son corps ne faisant plus qu’un avec la grandeur minérale, recouvrant ainsi de très lointaines origines. Abrité sous la course épurée d’un soleil vif allant à son zénith, et la suivant fidèlement à contrecourant, à contre-feu, L. a tracé un chemin unique, lieu bienheureux de tous les hasards…/... "

" .../... Notre odyssée de lecteur aboutirait-elle enfin là, de même qu’elle y a pris racine, lors de notre naissance au fait écrit ? Là où nous rêvions peut-être de revenir, sans oser l’espérer. Pas d’inquiétude dans ce sentiment de l’ailleurs, mais la tranquille évidence d’être enfin chez soi. Celle de l’Eternel Retour qui fit la joie d’Ulysse, hardi navigateur au long cours et lecteur passionné de nouveaux mondes à explorer../... "

" .../... Au détour de son « Insoutenable légèreté de l’être », le romancier Milan Kundera nous souffle une vérité aux accents à la fois légers et puissants : chacune de nos consciences se trouve dotée d’une mémoire poétique, à l’image de l’« arrière-boutique » de Montaigne ou de la « citadelle intérieure » de Goethe. Alors, se livrer à l’acte d’amour ?... oui, mais sur un fond d’orage qui fixe à jamais la texture de cet amour dans toute sa singularité. Ce qui se « trame », n’est-ce pas cela qui donne à notre existence l’épaisseur de l’inoubliable ?... La vie et son double, métaphore juste de la création littéraire.../... "

.../... « Un après-midi de lecture est plus rempli d’événements qu’une vie entière », assure Marcel Proust. Rêveurs véloces sur le fil bruissant des livres, nous savourons de soyeux instants d’éternité. Notre esprit, porté par le flux écrit de l’aventure intellectuelle, se fait nageur reconnaissant et vient expirer sur des p(l)ages à nouveau vierges et brûlantes d’une attente jamais comblée.

Argonautes passionnés de l’univers des Lettres, nous continuons d’aborder les terres inconnues de nos commencements... "

samedi 1 octobre 2011

RACONTONS LA MUSIQUE : CA VA JAZZER ! (1)


Peut-on penser la musique ? Ou, à défaut de la mettre en mots, sommes-nous à même d'y poser les traces de sensations repérées par nos mots ? La musique serait-elle cette caisse de résonance capable de donner corps à un langage, au point de déposer au coeur de nos consciences les signes de nos valeurs les plus profondes ?

Parmi toutes les musiques, le jazz en est une qui nous parle de nous, de nos doutes et de nos certitudes, de nos questionnements comme des fondements de notre éthique de vie. Derrière la beauté des formes et des idées se profilent le désir, l'intuition, la dignité, la joie, la créativité, la fantaisie... et bien d'autres valeurs encore qu'il nous appartient de faire exister en les pensant.

Le silence, ce paradis perdu, qui suit l'écoute musicale, marque l'épiphanie de ces signes déposés en nous par l'art des muses, à l'image des coraux multicolores, lents sédiments d'efflorescences tapissant le fond des mers.


JOHN COLTRANE  :  "MY FAVOURITE THINGS "

         La section rythmique lance la ronde par une brève introduction. Piano, basse, batterie se mettent en action et donnent le tempo : entrée classique en jazz. Comme en peinture, c’est le fond qui donne la trame du récit, son climat, son ambiance. Et puis un léger vent limpide se met à gazouiller. Cela commence comme un murmure, un babil cristallin. Une petite comptine est venue se poser là, au milieu de l’orchestre, pour bavarder un peu et délivrer tranquillement son récit rassurant. Nos oreilles saisissent un bourdonnement monotone d’abeille qui va, vient, s’installe et se met à tournoyer dans l’air calme. Une ritournelle. L’insecte joueur amorce une mélodie valsante, ludique, de son timbre doucement métallique. La sonorité est celle d’un cuivre de la famille des saxophones, le plus haut de la gamme, le soprano. Le motif répété dispose sa petite musique régulière, entêtante, apaisante. On est embarqués, bercés, sous le charme. John Coltrane nous prendrait-il pour des enfants, de grands enfants ?... Sa rengaine inspire la forte présence d’une conviction, de l’habitude acquise, de ces objets familiers que l’on se plaît à retrouver dans la vie ordinaire, celle dont on ne soucie pas assez tant elle est évidente, omniprésente. My favourite things

        De la comptine à l’amorce d’une transe … Le saxophone joue trois fois le thème, ajoutant à chaque passage de nouvelles et fines arabesques : broderies brèves sur les notes aiguës, puis glissandi de plus en plus osés sur les aigus comme sur les graves. Avant que le piano ne reprenne le thème à son compte, plus calmement, livrant ses ponctuations sur trois accords égrenés, ressassés jusqu’à l’hypnose. Gagné par la contagion du saxophone conteur, le voici qui improvise à son tour sur le thème, calme le jeu, diminue de volume, semble s’effacer, expose à nouveau le thème avant de laisser place à la vibration attendue du saxophone, tapi dans l’ombre et qui vient de surgir sur la scène. La suite est à venir …


 LOUIS ARMSTRONG  :  " CORNET CHOP SUEY"

         Cela râpe, gratte l’oreille, mais qu’importe : la joie est atemporelle. Ces échos lointains et délicieux d’un vieux disque des années 20 nous replongent dans l’époque encore heureuse où la perfection reproductive n’existait pas. La joie sait justement s’accorder du flou et n’a que faire de re-mastérisations impeccables. Elle est ailleurs, dans ce que les accents des instruments et des voix expriment, traduisent vraiment. Elle est tout entière dans ce sourire radieux, rayonnant, de Louis Armstrong, symbole éternel et populaire des origines du jazz au début du XXè siècle. Le visage-même de la joie.
          Dès les premières mesures, la connivence respire entre les musiciens engagés dans ce Cornet Chop Suey. Rythme à la fois léger et endiablé du banjo qui donne le tempo, soutient le piano, et laisse le cornet  - la trompette de l’époque -  raconter sa petite histoire au-dessus de la section rythmique. La cadence est régulière, soutenue, mais reste naturelle : la joie n’a rendez-vous avec personne, ce jour. Elle coule de source, hors du temps compté, à qui sait ne rien lui demander. Et c’est le cas de nos quatre compères qui ont visiblement décidé de passer un bon moment ensemble et ne s’en privent pas. Alors ils causent entre eux, échangent des plaisanteries. C’est une discussion animée de bistrot où chacun prend sa part ; les bons mots fusent, à la manière des instruments qui se font écho, s’amusent de leurs réparties. On peut littéralement les entendre rire, comme sur une cour de récréation. Quand l’un marque une pause, respecte une ponctuation, l’autre ne tarde pas à rebondir. C’est un vrai jeu de réplique qui s’alimente entre le banjo et le cornet, les cordes et le cuivre, versions modernes de la lyre et de la flûte antiques familières au dieu Pan. Cela claque gentiment ; on ira jusqu’au bout de ce bon moment… et même au-delà : le morceau s’achève sur un silence, avant qu’un dernier hoquet malicieux ne vienne conclure ce joyeux moment passé ensemble. Il n’est jamais facile de se quitter !

 DJANGO REINHARDT  :  " ECHOES OF FRANCE "

        Dès les premières mesures, on reconnaît l’air de la Marseillaise. La mélodie est jouée sur un tempo lent par le violon de Stéphane Grappelli, soutenu par une section rythmique de guitares. Et soudain, un accord plaqué, puissant, intervient sèchement, avec la fougue propre aux guitares de flamenco, en contrepoint à la langueur étirée des cordes du violon. Celui-ci revient alors en faisant swinguer la mélodie, sur un tempo plus rapide, et interprète librement un couplet et le refrain de l’hymne français, facilement identifiable malgré les variations et ornements du soliste. Nouveau chorus de Django à la guitare : le Manouche prend ses distances avec la mélodie, entreprend de flâner en se livrant aux « tricotages » qu’il affectionne ; les notes, les accords y sont bien, mais l’air, à l’image de l’interprète, s’est envolé. Le guitariste fantasque a décidé de se - et de nous - balader. L’esprit toujours en vadrouille, en partance : c’est ainsi que Django Reinhardt sait « gratter » ses mélopées endiablées, fiévreux et fantaisiste, insouciant et rebelle, errant et l’air de rien. Le violon ne se veut pas en reste. Il rejoint la guitare au premier plan pour une dernière improvisation et conclut dans les aigus sur le mode d’une ultime et véloce échappée. La courte équipée qui vient d’unir les deux instruments à cordes nous parle d’une possible union entre deux jeux, deux représentations possibles d’une même réalité : la fougue aux parfums sauvages de la guitare gitane et la légèreté élégante d’un violon aux accents classiques se mettent toutes deux ensemble au service de la fierté nationale et, au-delà sans doute, de l’idée de République.




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samedi 3 septembre 2011

RACONTONS LA MUSIQUE : CA VA JAZZER ! (2)


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CHARLIE PARKER  :  ORNITHOLOGY

        En avant pour une exploration enchantée au cœur d’une volière originale où l’homme s’amuse à imiter l’oiseau. Où la nature brute de celui-ci et l’esprit rationnel de celui-là savent se côtoyer et faire finalement bon ménage pour une rencontre (d)étonnante de la raison et de l’émotion. Qui a dit que le jazz était brouillon ?...

         Une brève introduction de batterie dont les quelques mesures discrètes annoncent le thème, joué deux fois par une petite formation d’instruments à vent : saxophone ténor, trompette bouchée et saxo alto, auxquels se sont joints sobrement piano et batterie (section rythmique classique). Le thème, simple, bien structuré, annonce l’intervention attendue du Bird au sax ténor : à tout seigneur tout honneur. Son improvisation est un festival de notes bondissantes ; un rossignol lançant ses trilles pour un chant céleste, complexe, insolite, conçu on ne sait où. Le Bird semble maîtriser le temps et l’espace, se veut architecte du son. Sa maestria tient l’auditeur en haleine, muet devant une ascension tourbillonnante et maîtrisée à la fois. Cette musique nous parle d’une autre planète, hors de notre monde connu. Quels trésors d’ingéniosité l’homme aura-t-il dû déployer pour concevoir et fabriquer un instrument, monstre de technicité adapté à sa propre morphologie et dont l’architecture aux multiples clés cherche à imiter le chant céleste d’un volatile qui tiendrait dans une seule main !... Cela tient un peu du rêve d’Icare, le risque en moins.
          La (trop) courte improvisation de Parker a suffi à nous faire perdre la notion du temps, à la façon dont opère le rossignol par son chant éphémère, concentré, riche : on aimerait presque le réentendre « au ralenti », si cela avait un sens. Mais le piano reprend la main pour quelques mesures de transition qui donnent le relais à la trompette bouchée. Celle-ci s’essaye à son tour à l’exercice de l’impro : changement de registre, de timbre, … d’oiseau, et même joie. La mélodie est légère et dense, le son chaud, plus feutré, velouté, un peu claironnant. L’intervention du cuivre est aussi dense, ramassée, que la précédente. Puis le même relais du piano introduit le saxo alto, voix plus grave ; en digne cousin du rossignol, il signe sans se faire prier la troisième impro sur le thème d’Ornithology. Les trois oiseaux ayant lancé leur chant dans l’espace, le temps de l’improvisation est clos. Le thème reprend deux fois, rigoureusement identique au début du morceau, avant que chaque instrument ne conclue par une brève incantation finale de quelques mesures, de façon parfaitement semblable et dans l’ordre exact de leur intervention précédente : sax ténor, trompette, sax alto… et l’apparition-surprise d’une guitare pour conclure : l’oiseau Parker ne vibre pas que de vent, et il sait ordonner son orchestre !
 


MILES DAVIS  :  BLUE IN GREEN
 
          Imaginez une musique lente, douce, intimiste. Détachée, délicate, aérienne. Sans repère apparent, la mélodie se balade en spirales continuellement étirées. Comme une chute engourdie, paresseuse, de flocons neigeux qui prendraient le temps d’errer, de voleter au gré des hasards. Il faut entendre ces notes en taches de peinture délicates.
          Porteur d’un frémissement poétique, le piano de Bill Evans s’avance sur la pointe des touches, bientôt rejoint par la trompette bouchée de Miles Davis qui gonfle ses notes indolentes et vient saturer l’espace sonore sans le remplir totalement, avec légèreté, délicatesse. Les deux instrumentistes jouent des intensités, installent des silences, inventent une mélodie chromatique qui s’écrit au fur et à mesure qu’elle se déploie. Au fond de la scène, une contrebasse discrète pince ses cordes comme un cœur qui bat.
          Dans le même mouvement, le saxophone de John Coltrane offre sa chaleur au climat de cette rêverie irréelle, par son jeu aussi lent, plein, de notes coulées, enfilées comme des perles de temps. Et le piano de Bill reprend ses broderies immatérielles, éthérées, jouant tour à tour legato et forte. Avant que la trompette ne tergiverse, se jouant de montées chromatiques aux aiguës, déjouant nos attentes, finissant par s’évanouir, à l’image du piano, dans une ultime pirouette vers le mutisme…
         Blue in green, l’une des cinq pièces de l’opus fameux A Kind of Blue (par Miles Davis et son quintette, 1959), est une musique pleine d’atmosphère, dans la veine que le titre de la pièce propose : l’espace-temps suggéré de la fusion de deux couleurs. L’instant se suspend durant les quelques minutes (3 ? 4 ?... 5’37 exactement) d’une musique claire et veloutée, dont la mélodie épurée se distend, s’étend, nous met en marge du temps. La durée d’une bal(l)ade nostalgique, à la fois libre et contrôlée, suspendue dans une temporalité absente. La capiteuse ivresse des tempos lents de Blue in green nous fait sacrifier au culte du bleu selon Miles Davis. 
 



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lundi 8 août 2011

RACONTONS LA MUSIQUE : CA VA JAZZER (3)


TOOTS THIELEMANS  :  " L'OMBRE DE TON SOURIRE "

         C’est l’histoire d’une scène de séduction fameuse, d’une fascination qui se laisse traduire dans un abandon à la fois expert et spontané. Une voix fluette, entêtante, aux reflets métalliques, curieusement proche de la voix humaine, comme inspirée par elle, s’élève en touches de couleurs délicatement égrenées. Celle d’un harmonica qui plane, en lévitation, en apnée. L’harmonica de Toots Thielemans.
          Le minuscule instrument solo, à peine visible, qui tient dans la main et voyage dans la bouche, résonne en écho, délivrant une mélodie nostalgique. D’abord des notes simples, pleines, identifiables. Puis des sons de plus en plus complexes, élaborés, à la manière d’un chant d’oiseau qui garderait toutefois son parfum de nonchalance, de nostalgie. La lente, paisible, savante approche de l’introduction s’achève sur une pause qui annonce d’autres prouesses, d’autres étonnements.
         La reprise, en dialogue avec un orchestre discret, qui se contente d’accompagner et d’admirer, se veut plus lente encore. Altérations de notes et jeux chromatiques laissent entendre le plaisir d’une flânerie étudiée, qui prend le temps d’imaginer ses effets. Le grand orchestre, au fond, n’en finit pas de musarder ; mais c’est au premier plan, sur les sommets, que l’essentiel se dit, se joue. La sonorité magique des anches aériennes brode une manière de balade au cœur d’un vrai tableau dont le modèle garderait son sourire intensément figé. Tout le projet de l’instrument miniature est de l’amener à lui faire abandonner ce flegme  pictural : la musique donnant vie à l’image, belle métaphore !

         Tenace et enjôleur, le musicien harmoniciste accomplit des miracles en vue de « lever » le sourire de la Belle… Tentative magique pour amadouer en séduisant. Tentative incertaine comme l’art qu’elle prétend incarner, mais dont l’issue est surprenante tant elle déjoue nos attentes. A défaut du sourire de la muse, demeuré hélas à l’état d’ombre, de virtualité, c’est bien le musicien lui-même qui aura réussi à incarner ce sourire grâce à ses chromatismes ensorceleurs, durant le bref espace de la pièce. Et lorsque la ligne mélodique de l’outil argenté, ténu, aura frôlé des sommets de virtuosité esthétique, approchant l’issue de son entreprise séductrice, il ralentira naturellement la mesure pour laisser l’orchestre, fidèle compère de voyage, venir expirer dans un souffle. Il restera à la petite boîte à musique à s’absenter dans une ultime ascension de la gamme qui s’achève en pizzicatis élégants dévoilant enfin comme l’ombre d’un sourire (The shadow of your smile). Le tact  - art du toucher, de la délicatesse -  justifie pleinement, au cœur de ce moment précis, son sens figuré d’« appréciation intuitive », incluant du même coup le merveilleux doigté dont l’harmoniciste a su faire preuve tout au long de la pièce.



" SOFTLY AS IN A MORNING SUNRISE " , RICHESSES D'UN STANDARD
 
         A peine évanouies les mesures finales du saxo effréné, les touches aériennes, éthérées, d’un vibraphone s’envolent, vaporeuses comme un après-midi aux allures de matinale. Restait-il encore quelque lourdeur dans nos sensations ?... Elles s’évanouissent tout de go dans la magie des notes métalliques, claires, aux accents célestes. Le toucher du vibraphoniste Milt Jackson se fait plus léger que le souffle des vents… A vrai dire cela tombe bien, pense Z, car l’après-midi nous veut légers et entreprenants jusqu’au soir. Il nous faut reprendre une bonne provision d’oxygène et de hauteur pour prétendre parvenir aux enivrements du soir. Et justement, Milt n’a pas son pareil pour nous regonfler de ses endorphines cosmiques. Comme souvent, le soliste expose clairement le thème avant d’improviser en arpentant sa gamme : comme dans la vie où tout projet s’annonce avec évidence avant de se dérouler au gré des occasions. Milt nous embarque, en vadrouille dans un oubli euphorique du monde. Souple et vif, le musicien nous « bal(l)ade » de ses mailloches feutrées qui survolent les lames blanches, les effleurant avec l’agilité leste du pas du patineur. Discrètement, sans en avoir l’air, il passe le relais au piano, compagnon sobre et attentif. Une dernière et souple descente de gamme, manière d’escalier sans marche, parachève notre envolée : c’est bien d’une ascension, d’un état de suspension dont nous revenons, étonnés de l’oubli du temps, du monde et de nous-mêmes. La musique de Milt Jackson nous a plongés dans les prémices d’un climat lunaire entrevu.
          Oublié le temps… Le soir pointe déjà ses lueurs de feu et d’ombre, annonciatrices d’un apaisement mérité. Les strates du ciel « vibraphonent » encore lorsque l’imposante contrebasse de Paul Chambers se met à égrener les notes de la mélodie en couches épaisses, émouvantes. Sourdement, la basse fait vibrer l’air, appelant au repos. L’action s’alanguit, l’actif s’absente. Le corps ralentit ses mouvements. Unique compagnon de la basse soliste, un piano distingué pique ses notes et reprend la mélodie à son compte. Il entraîne une courte impro de la basse qui poursuit son œuvre vibratile, comme sourde à nos inquiétudes vespérales. Une ultime reprise du thème s’achève sur une pirouette élégante devant la journée qui s’estompe. Paul Chambers pince ses cordes jusqu’à la simplicité frémissante des origines, celle des battements de nos cœurs. Des respirations vibraphoniques de Milt au rythme quasi-cardiaque initié par la basse de Paul, c’est la musique qui nous rejoint là dans nos atomes physiques les plus constitutifs : poumons et cœur intègrent les secrets de l’acoustique pour les faire leurs. La musique s’incorpore, se fait corps, devient corps. De la musique comme métaphore organique des corps traversant le temps.
 

BILLIE HOLIDAY  :  STRANGE FRUIT
 
        Une voix pleine, chargée, aux accents mélancoliques et chaleureux, dont certaines inflexions ingénues évoquent l’enfance. L’artiste chante sans effort apparent, presque comme d’une parole qui irait de soi : elle raconte, se raconte. Avec aisance, naturel, sans forcer, elle se laisse porter par l’orchestre. Sa voix un peu pincée, brumeuse, fascine : a velvet fog, un brouillard de velours.
          L’apparition du visage confirme la singularité de la voix. On pourrait dire qu’il a les traits de sa voix. Un teint blanc de poupée, de grands yeux noirs tristes et expressifs. La tête dodeline au rythme de la musique, la reçoit et l’approuve physiquement, la laisse pénétrer jusqu’à ses fibres. La bouche aux lèvres marquées de rouge sourit ou se crispe en ondes fugitives. Billie Holiday vit la musique, sa musique, de l’intérieur, comme habitée d’une présence qui lui colle à la peau. Par instants, sa bouche se modèle d’une sorte de dégoût que ne démentent pas ses yeux de biche éplorée. Ses traits appellent le regard, respirent la confiance et l’abandon - trop d’abandon sans doute.
         Que nous souffle « Lady Day » dans ce « Strange fruit », chanson composée en 1946 afin de dénoncer les immondes « Necktie Parties » (pendaison de Noirs) qui avaient lieu dans le Sud des Etats-Unis et auxquelles les Blancs assistaient sur leur 31 ? Ceci :
                 
                    « Les arbres du Sud portent un fruit étrange
                      Du sang sur leurs feuilles et leurs racines
                      Des corps noirs se balancent dans la brise du Sud
                      Un fruit étrange suspendu aux peupliers. »
        
        Troublante réminiscence américaine de la Ballade des Pendus de notre poète François Villon. Des trois chanteuses mythiques de la musique noire américaine - Billie Holiday, Ella Fitzgerald et Sarah Vaughan - Billie est la plus légendaire : de sa naissance à sa mort, elle a incarné un fulgurant raccourci des souffrances du peuple noir. Enfance sordide, maltraitances et humiliations continues, spoliation, alcool, dépression, prison… elle a tout connu, tout subi. L’expression de son visage traduit l’épreuve, la fatalité. Le jazz… et un homme prénommé Lester, seront ses seules bouées d’espoir.
         Même époque, décor semblable. Quelques accords lents de guitare introduisent le corps chaud, vibrant et velouté d’un saxophone ténor. Le son est doux, lascif. Le musicien flâne, s’attarde, étire les notes, échange ses bonnes sensations avec la guitare, discrète. Le thème (I can’t get started, standard notoire) est mis en pièces, se décompose à l’infini, se dissout dans l’interprétation, devient presque méconnaissable. Lester le malaxe à son souffle  - un souffle intérieur intense -  le modèle selon ses aises, le liquéfie dans un lyrisme où pointent des fragilités qu’il sait rendre exquises. « Il chante avec sa voix ; quand vous l’écoutez, vous pouvez presque entendre les paroles », dit de son jeu sa complice Billie Holiday, elle dont la voix savait se faire… instrument. Lester Young sait comme personne faire la planche sur la mélodie, se laisser porter par le courant. Un courant qui l’a, lui aussi, malmené durant toute son existence : réfractaire à la discipline de l’armée, non-conformiste notoire, emprisonné dans les quartiers disciplinaires, l’homme se verra brisé physiquement et moralement. L’abus d’alcool et de drogue le mènera à une disparition précoce. « I can’t get started… with you », chanson écrite pour une comédie musicale de 1936, « Je ne peux y aller avec vous… maintenant j’ai le cœur brisé », résume bien le désespoir de Lester devant son impuissance à s’insérer dans un monde qui le rejette. Heureusement, Billie est là ; ces deux étoiles souffrantes se sont reconnues, très loin, pour vivre le meilleur et ne plus regarder le pire. Leur trajectoire artistique partagée témoigne d’une fraternité d’élection plutôt rare dans la vie courante. Un geste d’affection partagée qui colore de sublime l’aventure artistique. Seule sa profonde amitié de cœur avec Billie Holiday permettra à Lester de s’accrocher coûte que coûte à la création par la musique. Sur le canevas éternel du blues, leur commune passion.






DIZZY  GILLESPIE  :  " SALT PEANUTS "  
 
         Années 70. Un public attentif réuni dans un chapiteau en plein air… pour un drôle de cirque ! Veste classique à carreaux, le Monsieur Loyal de service a tout du personnage insolite ; immédiatement en prise avec son auditoire, le voici qui engage la conversation : « Connaissez-vous Salt peanuts ?... Je suis ici pour vous apprendre comment ça marche !... étant moi-même le compositeur ! » Et le jazzman de se mettre à fredonner, devant la salle ahurie, la phrase musicale très simple qui fait le « corps » du morceau, mais n’en est pas pour autant la difficulté principale. Non, le « hic », comme si souvent en jazz, c’est le rythme et les accentuations  - temps faibles et temps forts -  à ne pas confondre !
         Dizzie entame tout de go son explication : La mélodie brève, simplissime, à fredonner -comme souvent en jazz - se clôt par l’expression « salt peanuts » répétée. Mais attention, précise-t-il à son public attentif : il faut accentuer le « pea », et non le « nuts », toute la finesse est là ! Et Dizzy fait répéter son public, une fois sans succès marquée par une grimace du prof ; puis une deuxième fois, la bonne, est assaisonnée du visage rayonnant du soliste pédagogue, heureux de la réaction réussie de sa « classe ». Le public est hilare, conquis ; avant de jouer la moindre note, le trompettiste a déjà communiqué sa bonne humeur, comme si celle-ci faisait partie de la pièce.
         Après ce cours de base au public, le pédagogue fait place au chef d’orchestre . Se retournant vers son combo, Dizzy adresse un signal au batteur qui joue quelques mesures, immédiatement suivi par la trompette coudée. Celle-ci énonce trois fois le thème et fait mine d’improviser fugacement avant que le maître ne lance son fameux « salt peanuts », ponctué par un geste auquel le public réagit au quart de tour, accentuant fidèlement la seconde syllabe. Rire jovial du trompettiste reconnaissant qui remercie et passe le relais à son guitariste pour une improvisation tout en finesse et accélérations. Et Dizzy reprend la main, improvisant sur une cadence effrénée, jouant avec les aigus, faisant s’envoler des notes par cascades cuivrées, par blocs compacts, seulement interrompus par une reprise de respiration régulière. Sa bouche se déforme à chaque ponctuation, telle une énorme cornemuse dont la trompette serait la flûte : Dizzy joue les « Satchmo » (« bouche en sacoche ») , surnom attribué à son prédécesseur Louis Armstrong, roi du cornet puis de la trompette, son illustre aîné, au début du siècle.
         Un dernier relais est confié au bassiste qui calme le jeu, après cette avalanche puissante de cuivre ; le mouvement subtil de son balai métallique caresse la peau du tambour, laissant entrevoir une issue proche. Le thème déjà introduit est tranquillement repris par Dizzy qui le conclut  à l’unisson avec son public, scandant, euphorique : « salt peanuts ! salt peanuts ! » Dizzy Gillespie est à cet instant un musicien aux anges, doublé d’un pédagogue heureux.
 

AHMAD  JAMAL  :  " POÏNCIANA "

         Comment le plus simple combo rythmique, le classique trio piano-basse-batterie, parvient à nous souffler un air de majesté figurant le superbe arbre exotique connu à la Jamaïque sous le doux nom de « Poinciana ». Le doigté magique d’Ahmad Jamal nous fait toucher les voiles légers et profonds à la fois d’une noblesse tout en retenue.
         Ambiance apaisée sur la scène. Un rythme simple et lent de batterie s’installe dans  une sérénité palpable. Pas de tension : la section rythmique, posée, tranquille, semble habitée d’une paix sage, studieuse.
         Suivant de peu son batteur, Ahmad joue l’amorce, égrène trois notes légères, puis introduit le thème, phrase mélodique simple, aérée. Toucher délicat du piano. Le musicien prend le temps d’approcher, d’apprivoiser la mélodie, une courte ritournelle facile à identifier et à siffloter. A côté, la section rythmique ne se départit pas de son train régulier : le batteur caresse la caisse claire de son balai métallique, un second percussionniste ballote deux maracas, et le contrebassiste cale ses  pincement de cordes sur le jeu du piano.
          L’ensemble du groupe évoque une étonnante machine articulée, bien huilée, qui avance à son allure, avec une majesté tranquille. Le pianiste, seul des quatre musiciens à être dos au public, s’évade de temps à autres de la voix tracée pour pianoter de courtes incises ludiques sur les aigus ou sur les graves, tout en gardant un œil attentif sur le mouvement d’ensemble.
         Après quelques minutes de ce jeu tranquille, léger et flegmatique, coulant et cadencé, le combo accentue le volume de sa sonorité. L’élégante machine accélère sensiblement son allure ; le percussionniste se met aux djembés ; sa frappe régulière figure un cheval au trot dont l’emballement est parfaitement maîtrisé, tandis qu’Ahmad plaque deux ou trois accords plus tranchés, ou croise la voix sourde de la basse, la copiant fugacement à l’identique. Moments partagés d’intimité complice et joyeuse entre les musiciens.
         Rupture en douceur : le calme revient. Ahmad s’envole dans les aigus, reprend le thème, le brode, butine autour de la mélodie, laisse la respiration en suspens. « Poinciana » est explorée dans ses moindres recoins, telle une balade qui respire, se régénère, s’absente, renaît, s’allonge, musarde. Un air de liberté sous hypnose.
         La reprise de la phrase introductive prépare l’issue ; le ton baisse vers un silence qui s’apprête. Trois groupes de deux notes sèches, et deux notes bien distinctes sonnent une conclusion nette à la pièce. 
 

                                                   A  SUIVRE ...







mardi 5 juillet 2011

MODIANO, CARTOGRAPHE LANCINANT DE LA MEMOIRE



Un homme sans paysage est bien démuni. Une sorte d’infirme.

« Tard dans la nuit, à une date lointaine, je traversais la place des Pyramides vers la Concorde quand une voiture a surgi de l’ombre … »

Nuit, accident, commissariat, odeur d’éther … et plongée dans le passé.

« … La minuterie s’est éteinte, il ne restait plus au-dessus de nous qu’une lumière de veilleuse. »

De la scène d’ouverture à la phrase d’épilogue de son roman Accident nocturne (2003), Patrick Modiano emprunte les traces d’un Proust contemporain. Une vieille canadienne dénichée aux Puces et un lot de cartes Michelin font office de petites madeleines.

Rien de ce qui arrive n’est totalement le fruit du hasard, ou de son frère en singularité, le destin. L’accident dont est victime le narrateur, jeune, survient comme un choc bénéfique : « Il s’était produit à temps pour me permettre de prendre un nouveau départ dans la vie. »

Un accident/événement qui déclenche un cheminement intérieur vers de lointaines sources que le héros pensait taries. Or le hasard, vu avec ces yeux-là, subjectifs, n’est censé produire qu’un nombre assez limité de rencontres : les mêmes situations, les mêmes visages reviennent. Le narrateur (Modiano jeune ?) confère aux souvenirs l’aspect éclaté des « fragments de verre colorés des Kaléidoscopes, avec ce jeu de miroir qui donne l’illusion que les combinaisons peuvent varier jusqu’à l’infini ». Illusion, peut-être. Occasion, prétexte, en tout cas, pour remonter le fleuve lancinant de la mémoire.

Se met alors à couler le flux de toutes ces personnes croisées, à peine entrevues et qui « resteraient des énigmes pour moi ». De même pour les lieux, les quartiers , les villages … et les trains de nuit qui les relient. Visages et lieux perdus, projets de vie abandonnés : ce sont autant de lignes de fuite que le narrateur évoque, notant : « C’est que j’arrive à l’âge où la vie se referme peu à peu sur elle-même. » Jusqu’aux couleurs, à l’atmosphère des saisons repeignant un Paris aux allures fantomatiques.

Entre vraie vie et « impressions de vie », Modiano valse-hésite, se met lui-même en scène. « Je fréquentais certains quartiers de Paris, à l’exemple d’un écrivain français nommé le « spectateur nocturne ». Cette seconde vie rêvée serait-elle plus captivante que l’autre, la réelle ? Apparemment oui. « J’avais toujours été très sensible aux mystères de Paris ». Les visages autant que les mots captivent la mémoire, éveillant les petites flammes de mystère qui s’allument de brefs instants avant de filer dans les limbes de la mémoire.

Modiano accorde à son narrateur le droit d’attacher une signification toute personnelle à la configuration originale des lieux. Longtemps à la poursuite d’un père aventureux, dont la seule école avait été celle de la rue, celui-ci arpente Paris de rendez-vous en rendez-vous, déployant et consultant dans sa chambre d’hôtel un plan de la capitale qu’il ponctue scrupuleusement au stylo rouge de points de repère successifs. Comme autant de petits cailloux semés sur la cartographie de son désir.

Modiano ne caresse-t-il pas le secret espoir d’abolir le temps, fidèle en cela à celui qui ne s’étonne plus de rien depuis longtemps. On dit que ce sont les odeurs qui ressuscitent le mieux le passé. Or l’éther provoquerait à la fois la mémoire … et l’oubli. Le narrateur se laisse guider par une musique silencieuse autant que par les effluves de cet éther si réparateur et si familier depuis l’enfance. « Le silence était si profond que j’imaginais la petite gare d’une ville de province près d’une frontière perdue sous la neige. »

« La vie est un éternel retour. » En romancier d’une mémoire de l’espace autant que du temps, Modiano flirte avec Nietzsche, philosophe de l’intime. Dans quel cauchemar oublié de l’enfance, quel arrière-monde, ce retour peut-il plonger le narrateur qui croyait avoir gagné enfin le droit de parcourir les territoires apaisés d’une vie harmonieuse ? Une vie devenue aussi ordonnée qu’un « Parc à la Française », métaphore évoquant un ordre pourtant éloigné du marécage de ses origines (né de mère inconnue, père-escroc absent).

La mémoire se révèle sous les aspects fragiles d’un vieux film : les « moisissures » de la pellicule provoquent des sautes de temps qui brouillent la chronologie : « Pendant toute mon enfance, j’avais séjourné dans des endroits si divers que je finissais par les confondre. » L’accident de la place des Pyramides en exhume un autre, du fond de sa mémoire, à la sortie de l’école, quinze ans plus tôt…

De sa Sologne enfantine à son Paris d’adulte, c’est le même véhicule qui se trouve faire le lien : « couleur vert d’eau », cette voiture « n’avait jamais cessé de tourner dans les rues de Paris, à ma recherche. » Le narrateur est extrait de sa léthargie par le choc de l’accident et sauvé de justesse par une coïncidence, « point final à des années de confusion et d’incertitude. »

Délaissant les cartes de Paris, Modiano fait déplier à son personnage d’autres cartes : celles de son enfance : « J’aurais voulu me fondre dans le paysage. Déjà à cette époque, j’avais le sentiment qu’un homme sans paysage est bien démuni. Une sorte d’infirme. » Et c’est aussi de lui-même que l’écrivain parle ici : de ses longs labeurs de repérage réalisés, seul, dans les rues de Paris : rien n’échappe à ce passionné de la trace qui lit, découpe, emmagasine, met en fiches, collecte sans arrêt, s’imprégnant de la moindre sensation, pulsion. Tout est matière à l’écrivain creusant son sillon ; il ne rêve pas, Modiano, il travaille !

Trouvant enfin l’issue à cet Accident nocturne, le lecteur parvient à la même conclusion que le narrateur : « Je n’étais plus seul au monde. » La veilleuse du souvenir avait jeté ses derniers feux.


EXTRAITS : .../... " On a beau, pendant plus d'une trentaine d'années, avoir peiné pour que sa vie soit plus claire et plus harmonieuse qu'elle ne l'était à ses débuts, un incident risque de vous ramener brusquement en arrière .../... Depuis plus de trente ans, j'avais fait en sorte que ma vie soit aussi ordonnée qu'un parc à la française. Le parc avait recouvert de ses grandes allées, de ses pelouses et de ses bosquets, un marécage où j'avais failli m'engloutir autrefois. Trente ans d'efforts. Et tout cela pour qu'une méduse m'attende une nuit dans la rue et me saute dessus ... Elle allait m'étouffer, cette vieille. Elle pesait aussi lourd que mes souvenirs d'enfance. "

.../... " L'oubli finit par ronger des pans entiers de notre vie et, quelquefois, de toutes petites séquences intermédiaires. Et dans ce vieux film, les moisissures de la pellicule provoquent des sautes de temps et nous donnent l'impression que deux événements qui s'étaient produits à des mois d'intervalle ont eu lieu le même jour et qu'ils étaient même simultanés. Comment établir la moindre chronologie en voyant défiler ces images tronquées qui se chevauchent dans la plus grande confusion de notre mémoire, ou bien se succèdent tantôt lentes, tantôt saccadées, au milieu de trous noirs ?"

.../... " A la sortie de l'Aquarium, le froid m'a saisi. Sur les allées et les pelouses du jardin, il y avait des petits tas de neige. Le ciel était d'un bleu limpide. Pour la première fois de ma vie, j'avais l'impression d'y voir clair. Ce bleu, sur lequel se découpait avec netteté le palais de Chaillot, ce froid vif après des années et des années de torpeur ... L'accident de l'autre nuit était venu au bon moment. J'avais besoin d'un choc qui me réveille de ma léthargie. Je ne pouvais plus continuer à marcher dans le brouillard ... Et c'était arrivé quelques mois avant que j'atteigne ma majorité. Quelle drôle de coïncidence. J'avais été sauvé de justesse. Cet accident serait sans doute l'un des événements les plus déterminants de ma vie. Un rappel à l'ordre... C'était comme si un autre que moi-même avait une vue plongeante sur ma vie, ou que j'observais sur un écran lumineux ma propre radiographie. "

.../... " Je ne sais plus où j'avais lu - peut-être était-ce une note au bas d'une page des Merveilles célestes - que l'on peut glisser à certaines heures de la nuit dans un monde parallèle : un appartement vide où l'on n'a pas éteint la lumière, et même une petite rue en impasse. On y retrouve des objets égarés depuis longtemps : un porte-bonheur, une lettre, un parapluie, une clé, et les chats, les chiens ou les chevaux que vous avez perdu au fil de votre vie ... "

.../... " Pas d'études. Pas de parents. Pas de milieu social... Que préférez-vous ? La profondeur du tourment ou la légèreté du bonheur ? La légèreté du bonheur. Voulez-vous changer la vie ou bien retrouver une harmonie perdue ? Retrouver une harmonie perdue. "


mardi 7 juin 2011

LE "GRAND RECIT" DE MICHEL SERRES, ENTRE MEMOIRE ET OUBLI ...


« Notre histoire ne coupe-t-elle que des cheveux ? L’instant dépend de l’échelle : que Gargantua éternue et des milliers de péripéties lilliputiennes se déploient longuement sur le petit théâtre de ses postillons."

Dans son essai L’Incandescent (2003), le philosophe Michel Serres nous rend co-auteurs de ce grand récit qui, depuis l’aube de l’humanité, nous voit prendre la parole conjointement avec les choses. Et pourtant, il note avec regret que l’hominisation fit de nous des « monstres d’oubli » dont la conscience « bruyante, bavarde, rapide, tricheuse, cache l’histoire … » Et c’est ainsi que nous délaissons le corps, la vie et les choses.

Plus s’invente et se développe la culture, et plus nous oublions la nature. Or « savoir, c’est ce souvenir ». L’ADN enregistre, enkyste, inlassablement : les espèces vivantes sont des lieux de mémoire. Tout est mémoire, même les eaux coulant comme la durée. Les corps racontent les codes du monde.

Le Temps fait muter l’enfant. Comment ? Par perte du « je » narcisse dans les hasards de l’altérité. « Je » devient autre, puis les autres, tout le monde, enfin « on ». Le sujet qui pense et parle se glisse dans l’identité de tous. On additionne le je, le tu, le nous, le vous, et le ils dans une vaste leçon de déclinaison appliquée. Pour que finalement l’Incandescent se nomme « on ».

Le philosophe insiste : tout grand récit nécessite de reprendre le lever de la vie à son début. Et de tenter, à nouveau, cette remontée de notre culture à notre nature, du singulier à l’universel, par les chemins contingents du temps. Un temps qui se contracte toujours davantage et détruit nos facultés d’attention en réduisant la durée des images à sept secondes et le temps de réponse aux questions à … quinze secondes !

« J’ai connu, enfant, une agriculture, une religiosité, une langue, mortes toutes trois et, plus tard, une marine, une culture, des façons de se conduire, toutes trois défuntes. En somme, le XXè siècle meurtrier s’écroula en un clin d’œil ». Serres condense en une phrase les « minutes » brèves d’une vie, avant de la nommer : « une musique rare allant vers le silence … »

Pour le philosophe, l’issue de la révolution néolithique coïncide avec la fin du XXè siècle : 70% d’agriculteurs au début du XXè … 1% à la fin . Et que dire de la disparition rapide de 30 000 mots de notre langue sur les 180 000 qui existaient ! Une distance de langage qui risque, d’ici deux ou trois générations, d’être aussi grande que la nôtre avec l’ancien français pratiqué par Chrétien de Troyes …

Prolongeant sa réflexion dans Biogée (2010), Michel Serres y mêle poésie et philosophie. Avec bonheur : « Or voici aujourd’hui d’autres « prochains », composants de la Biogée : la mer, mon amante ; notre mère la Terre, devenue notre fille ; cette belle brise dont l’esprit s’inspire ; nos amies légères, les eaux douces, et nos frères les vivants … ne sont plus désormais des objets (…) Tout vibre … Tout frémit … Tout bouge … Tout parle … Comment n’avons-nous pas encore de dits ni d’écrits en cette langue universelle ? » Et de poser cette simple question : « Qui communique le mieux, le plus vite, le plus loin, le plus fort ? Nous autres, par Internet, ou ces éléments du monde, le feu, la terre et l’eau ? (…) J’entends vraiment le chêne lui-même s’entretenir avec le tilleul … Ils échangent … mille codes secrets que nous ne savons pas encore analyser. » Empédocle, le pré-socratique, ne disparut-il pas autrefois, avalé par des forces telluriques, dans la gueule du volcan Etna ? C’était à l’aube de la philosophie naissante.

Depuis que Lucy commença de se lever, il y a des millions d’années, dans la savane de l’est africain, le temps du Grand Récit est à l’œuvre, dans toute la richesse et la profondeur de ses événements. Dans toute sa suspension et sa brièveté lacunaire aussi. Michel Serres conclut – à moins qu’il n’ouvre ? – son Grand Récit par un appel vibrant aux universités : élaborons un programme de savoirs commun à tous les étudiants du monde.

Ce faisant, le philosophe qui pense ouvre la voie au pédagogue qui agit. Voici un plaidoyer pour le renouvellement du Patrimoine humain. Serres conclut lui-même : « Le métier de philosophe consiste à se raconter le matin des histoires que l’on ne connaissait pas la veille … » Tout est à refaire, puisque tout reste à réinventer. Il nous faut mettre au jour d’inimaginables nouveautés.

« Nous vivons comme des anges en attente de merveilles »


*** Michel SERRES est l'un des rares philosophes contemporains à proposer une vision du monde ouverte, fondée sur l'alliance des sciences et des humanités.

Comment les marins se sauvent-ils des tempêtes ? Et les mariniers des inondations ? Comment les montagnards se tirent-ils des crevasses ? Et les gardiens de phare d'un envahissement de rats ? Comment les savants négocient-ils le feu et les bombes des volcans ? Que disent la brise, les fleuves turbulents, le grand hurlement des loups et le silence des microbes qui foisonnent ?...

Pour faire entendre le bruit de fond du monde et la voix des vivants, Michel SERRES appelle à l'aide le récit de la nouvelle, l'évocation poétique ou musicale, les raisons scientifiques et la méditation propre à la philosophie ... en une mosaïque la plus proche possible de l'expérience positive de la vie.


EXTRAITS : Citant BERNANOS : " .../... car la forêt, la colline, le feu et l'eau ont seuls des voix, parlent un langage. Nous en avons perdu le secret, bien que le souvenir d'un accord auguste, de l'alliance ineffable de l'intelligence et des choses, ne puisse être oublié du plus vil. La voix que nous ne comprenons plus est encore amie, fraternelle, faiseuse de paix sereine. "


Et, dans BIOGEE .../... " alors que le nouveau (paradigme), centré autour des sciences de la vie et de la Terre, accouchera, comme tout mon livre, couronné de cycles indéfinis en sa conclusion valsante de roulis, d'une esthétique nouvelle : marine, terrienne, aérienne, brûlante, vive, végétale, florale, fertile, touffue, buissonnante, exubérante, animale, femelle, faunesque, féconde, bifurquante, proliférante, saisonnière, matricielle, diverse, composite, disparate, odorante, vineuse, chantante, dansante, enthousiaste, animée, tourbillonnante ... amoureuse et humaine. Je verrai, demain, peintres, architectes, dessinateurs et sculpteurs, céramistes, cinéastes ... j'entendrai, demain, poètes et musiciens ... célébrer, en éclatant de rire, de la Biogée, l'humus fertile et la vie opportune .../... "


" Déluge en refrain " : " Depuis des milliards d'années, plantes et arbres, glycines, pommiers, chênes et tilleuls accumulent sans cesse dans l'air un énorme réservoir d'oxygène, trésor que brûlent, petit à petit, les respirateurs.

De la même manière, mais depuis des millions d'années seulement, les enfants, leur mère, leurs jeux, les amoureux, leur belle, les vieillards, leurs souvenirs, les naïfs, les simples, les pauvres, les promeneurs, ceux et celles qui les accompagnent, les sauteurs en hauteur, à la perche et aux haies, les inventeurs, avec les timides et les intuitifs, les artistes, même les comiques, plus celles et ceux que je n'ai jamais vus parce qu'ils se cachent, mutiques, pour rire, accumulent des volumes astronomiques de joie, hélas inemployée à cause de contemporains rares qui, adonnés avec frénésie à des drogues sociales diverses, pour cette raison et en faisant le plus de bruit possible, les dominent. Pendant cette ère interminable ... ce stock énorme, en dépôt dans une poche, gonfla.

Jusqu'au matin où, par un silence soudain dont la grandeur occupa toute l'étendue de l'espace, tout craqua. Un big bang muet. La peau de la poche venait de lâcher. Alors, dense, intense, explosive, la joie arriva, de gauche, de droite, en hautes lames, au ras du sol, en cataracte et marée galopante, comme un tsunami ... Cristalline, adamantine, s'installa en socle des roches. Créa.

En crevant sa poche millionnaire, la joie inonda les vivants, transperça la peau des bêtes, l'écorce des arbres, les écailles des poissons ... la fourrure des hermines et des martres, la coque des noix, même les épines dans le dos des hérissons, s'immisça, liquide, dans les artères, les veines, les conduits de sève, les vessies ; solide, , renforça les os, les coquilles et les carapaces, étira et durcit les muscles ; aérienne, gonfla les bronchioles et les vessies natatoires ; feu, dressa les verges, incendia les vulves, fit battre les coeurs ; douce, exaltes intuitions et fit sonner les langues, les fanfares et les carillons.

Joie : matière dont est faite la Biogée. .../... "