lundi 8 février 2016



           LE CARNAVAL DES MIMES (4)

 
 

      BIOTOPE

 
    Une gravière désaffectée, vestige d’une activité industrielle oubliée. Il ne demeure que la cuvette en pente douce qu’emplit peu à peu l’eau claire et pure de la nappe phréatique. Mystère des eaux souterraines colonisant par porosité, lente imprégnation, les anfractuosités de la surface. Au gré des hasards, une jungle aquatique s’apprête à surgir. Retour aux conditions des origines planétaires, à l’échelle d’une mare humide.
  Bactéries en myriades, puces d’eau, mousses envahissent bientôt les eaux dormantes, suivies des amphibiens, oiseaux, insectes. Crapauds, couleuvres, libellules. Petits mammifères en quête de proies. Végétaux de toute nature peuplent le fond, recouvrent la surface. La niche écologique s’enrichit au fil des saisons. Les limons s’accumulent à faible profondeur, tapissant le socle de l’habitat devenu fertile. Sur un rythme régulier, la lumière perce les eaux, éclairant un tout nouveau théâtre d’ombres. Les crues des rivières proches acheminent les poissons. Des labyrinthes s’organisent entre les herbiers, forment refuges, gîtes, asiles. Prédateurs et proies se côtoient. Le milieu s’équilibre entre ses hôtes. Le biotope vit.
  Quel regard lui accordons-nous ? Qu’en connaissons-nous vraiment ? Savons-nous que le polype d’eau douce ne vieillit pas : ses cellules se renouvellent en permanence, échappent à la dégénérescence, conservent la vie. Nous doutons-nous que les plantes s’échangent des informations, à leur manière, secrète ? Fascinants végétaux capables de prévenir l’attaque de prédateurs, de réagir à la musique ou d’émettre des hormones aptes à attirer les insectes qui viendront les polliniser. Comportements évoquant une manière de cerveau végétal.
  Que penser des systèmes d’alerte développés par les animaux dont l’oreille interne perçoit les vibrations inaudibles émises bien avant le déclenchement des séismes ? Ou des abeilles enregistrant les changements fins des champs magnétiques ? Les faits sont là. En guise d’alarme, les mammifères disparaissent subitement ou ne se nourrissent plus. Les poissons sautent hors de leur bassin. Les reptiles tournent en rond, se tapent la tête contre les murs. Des signaux s’impriment dans les corps par ondes infimes. A la manière dont le papillon ou le caméléon sont des clichés du monde où ils évoluent, le vivant conserve l’empreinte du passage, de la trace plus ou moins visible. Tandis que les photons de lumière bombardent les surfaces sensibles à leur portée, perturbent l’organisation des cristaux chimiques, des figures naissent dans le chaos du monde. Chaque disparition de cellule ici s’accompagne ailleurs de la réplication d’une empreinte, d’un redevenir des corps. Simulacres et survivances. Fugacité et persistance.
  Le petit peuple de la mare va sa vie, ne délivrant ses secrets qu’avec la parcimonie du vivant aux aguets. Même les poissons ne dorment que les yeux ouverts ! Et lorsqu’un épais voile blanc se répand comme une brume sur le fond du lac miniature, on évoque les semblances d’un poison trouble drainant les profondeurs. La nature, elle, n’y voit que réaction entre éléments : celle du carbonate de calcium, froid, entrant en contact avec l’eau plus chaude.
  Subtile, étonnante alchimie du biotope.
 
 
 
 
 
 
 
 
 

BREVES

 
 

Une large tranchée blanche tapissée ici et là de bandes de velours verdoyantes, comme une saignée profonde coupant la ville en deux. La chenille compacte d’un tram avance sa carcasse de verre et de métal, lente, silencieuse, sur le grand ruban blanc. Rivée à son rail, la rame serpente au gré des courbes de l’avenue. Tranquille.
  Une voiture s’engage en travers. Sans un regard pour le tram qui s’avance en pleine visibilité, le conducteur avale l’espace en terrain conquis, sûr de son droit. Choc inévitable. L’intérêt particulier entrant en collision avec le domaine collectif : fait divers vieux comme le monde. Inconscience des acteurs ? Insignifiance du fait ? Illustration d’un fond d’inattention coupable, de déraison acquise. La nouvelle – mais en est-ce vraiment une ? – fera un paragraphe illustré dans la presse locale, et peut-être un reportage sur la chaîne de télévision du coin. Parmi d’autres, multiples, exposées sans hiérarchie apparente. Fatras confus engendré par un monde agité. Le fait divers catastrophiste nourrit nos tendances complaisantes à l’émotion facile, notre pente naturelle à l’hébétude consumériste. Haro sur l’univers exalté de nos chaînes TV en continu, concoctant matière à information, à surinformation. A désinformation. La stratégie est toujours la même : comment transformer un fait d’apparence anodine en pièce montée dégoulinante de bonnes intentions. Une fois ouvert, le robinet alimente sans fin un regard juteux, vendeur, sur le monde comme il va : mal, souvent, selon ce regard-là. Voici les brèves qui s’allongent comme queues de comète en plein jour.
  Les consciences fourbues n’en ont jamais fini de s’imprégner des navets consternants alimentés par les petites mésaventures du quotidien. Le fait divers, cette démangeaison du présent, avale goulûment l’Histoire comme l’Art, assimilés à un gigantesque jeu vidéo où le fun et le jeunisme s’épaulent pour expulser toute tentative de penser la vie. L’autofiction tient désormais lieu d’épopée.
  « Soyez jeunes, urbains, festifs ! » susurre-t-on jusqu’au fond des provinces reculées : il n’est plus ni art ni culture qui ne cède à ces injonctions aussi simplistes que trompeuses. Braqués sur la futilité du monde, les projecteurs de l’actualité accouchent d’un déballage permanent d’où émerge l’écume du rien. Le zapping frénétique sur l’« info » vire à l’opération d’enfumage pure et simple. L’insignifiance crée l’ignorance, entretient le vide, déconnecte la pensée, débouche sur la déconfiture d’une culture présumée populaire.
  Et comme si on en redemandait une dose, l’actualité contemporaine invente des redites à de vieux faits divers pourtant déjà passés à la postérité. Le naufrage pathétique d’un rafiot de luxe affrontant des icebergs gros comme des montagnes – déjà joué grandeur nature au début du siècle – prétend rebondir et suggérer de nouveaux ravages. On en remet en scène la vision frénétique, hystérique, la célébrant d’un navet planétaire qui achève de couler le cinéma grand public dans une soupe hollywoodienne où adore patauger le bon peuple larmoyant. Insuffisante approche : il faut viser une vérité plus forte encore, plus proche de notre réel contemporain. Plus apte à frapper les esprits, du moins ce qu’il en reste. On met donc en service de tout nouveaux géants des mers, hauts comme des immeubles, larges comme des avenues. Que l’on dirige près des côtes, au mépris des règles de sécurité. Provocation au bon sens… et aux lois élémentaires de la navigation. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, la catastrophe prévisible a lieu… et se redouble d’une mise en scène à faire froid dans le dos. A quand une fiction célébrant les frasques du Costa Concordia ?...
  L’histoire hoquette, bafouille et révèle de curieuses tendances à célébrer nos travers les plus stupides, les plus ancrés. Le feuilleton va bon train. Au théâtre confus de nos illusions, nous adorons rejouer nos brèves infernales. La bêtise nous guette. La répétition nous navre. La redite nous sidère.
Le mauvais carnaval des masques bat son plein. Et nous laisse à court.  
 
 
 
 
 
 
 
 

MUTATIONS

 

Du chaos, de l’indistinct, de l’informe : c’était avant l’espace et le temps. Et puis voici l’être, né à partir de la forme. La morphè grecque. La forme enclenche une naissance : nous ne serons plus jamais les mêmes.
  Désormais se reproduit à l’infini le passage métaphorique, métamorphique, du rien à la chose. Avant, il y avait nécessité de circonscrire pour comprendre : le monde antique était limité par le fleuve des enfers. Désormais, notre espace peut déborder et s’écouler hors des frontières connues des ancêtres.
  L’infini précède le défini. L’information signe la fin de l’informe. On est dans l’instant où ça prend forme : c’est la morphose première. A partir de quoi on ne fera plus qu’imiter. Contrefaire, parodier, développer : ce sera la métamorphose. Copie, duplication, réplication. Conjonction bizarre de l’artifice et du réel. Carnaval des mimes.
  Les folklores nous livrent leurs créatures métamorphes : loups-garous et vampires, femmes-renards à l’esprit magique, tous ont le pouvoir de modifier leur apparence physique pour épouser celle d’autres espèces. Coquecigrues sans queue ni tête. La littérature de science-fiction renchérit avec ses change-formes, humanoïdes génétiquement modifiés, capables d’entrer en transe en modifiant leur apparence physique. La science pure prolonge l’ivresse en décryptant le génome : l’ADN se fait modulable. L’identité se fond dans l’altérité.
  Nous étions dans le suspens, le hors temps, hors espace. La métamorphose donne le sentiment d’un saut qualitatif. Une révélation de l’altérité sans l’identité. On module, on crée des variations : jardin, fable, labyrinthe. Le labyrinthe, lieu du Minotaure, signe l’hybridité d’une métamorphose arrêtée : mi-homme, mi-bête, voici le Centaure. La Nature crée la nymphe, stade hybride entre larve et insecte adulte. Etat où s’endormir, état à prolonger… Valse-hésitation du provisoire, en attente du définitif. On se perd, on se retrouve, provisoirement : scénario qui dit le trouble.
  On n’en sort qu’avec des ailes d’oiseau, sous l’aspect d’Icare. Mais ce n’est que pour mieux fondre au soleil ! Ou à l’écoute d’animaux parlants qui racontent des fictions : l’enfant se fait homme, le fou devient sage. L’altération conduit au constat d’une altérité. Mais mieux vaut ne pas trop philosopher : on finit toujours par être dévoré par ses idées.
  Parvenues à un point de sophistication ultime, les formes tendent à se figer, éblouies par leur propre reflet. La nécessité leur vient de faire le point, de jeter un regard sur leur propre parcours. Les civilisations avancées sondent leurs excès, questionnent leurs doutes : la perfection leur est une forme achevée dont elles ne pourront tenir indéfiniment la note juste. A l’image de l’orchestre réussissant à s’accorder le temps d’un concert. Et au-delà ?...
  Tournant nos regards vers l’infini du cosmos, nous voici plongés au cœur des formes dont nous sommes issus. Etoiles et comètes nous renvoient l’image du chaos initial qui nous a vus naître. Nous apprécions l’immense traversée qui nous a transformés. La métamorphose nous apparaît dans ce trajet rétrospectif.
  Arrivée à son zénith, la forme finie tend à se déliter. Sans doute pour mieux se frotter aux vertiges d’autres mutations qui l’attendent. Remis en question par des modèles moins avancés, où règnent parfois des obscurantismes que nous reconnaissons pour les avoir autrefois traversés, nous voilà confrontés aux limites d’un idéal qu’il nous faudra sans doute amender.  
  Même fascinés par l’illusion de notre propre pouvoir, nous ne sommes pas des dieux !...
 
 
 
 
 
 
 
 

NATURE VIVE

 
 

Sur fond de cyprès, quelques fruits sur un compotier. Nature morte que ces touches de couleurs vives offertes à l’organe qui sent, à l’esprit qui saisit ? Non, il peut arriver que la simple vision tourne à la voyance.
  Entre senti et sentant, visible et voyant, dehors et dedans, comment habiter le monde ? Il faut tout oublier pour toucher du doigt la courbure des pommes charnues et l’odeur des cyprès fraîchement endormis sur la toile. Et se laisser porter par ce que l’on ne comprend pas.
  Question de chair, idée neuve et antique. Nous tentons d’accoler au monde visible la traversée d’un ego charnel. Belle tentative pour une vision en miroir : le peintre se sent regardé par les arbres qu’il vient de peindre. L’art s’incarne dans un mystère qui le dépasse. L’artiste et le philosophe inventent ensemble leur troisième homme : le poète se tient maintenant à la pointe du triangle parfait.
  La sensation crée l’échange en boucle. L’énigme court dans une circularité vertueuse. La figure de l’entrelacs accouche de paroles croisées : le paysage s’incarne en moi et je suis sa conscience (le peintre) ; il faut rendre au monde sa valeur d’énigme première (le philosophe) ; la terre est bleue comme une orange (le poète).
  Pommes et cyprès reposent sur la toile. La perspective offerte par le peintre en bombe l’apparence. Nous percevons la convexité d’une mue dissimulée au cœur de la matière. Voluminosité, oscillations vibrionnantes. Les aplats se déforment comme ces mirages hantant les déserts ou ces anamorphoses épatantes qui vous cueillent le regard et font les délices de nos imaginaires en vadrouille. L’esprit s’émeut de visions arrachées à un temps devenu soudain élastique. La toile bouge au gré du regard qui insiste, pénètre, s’incruste. Avant d’arracher finalement la nature morte à son statut de belle endormie.
  Les matières posées sur la toile réveillent nos sensations tactiles. Elles ouvrent autant d’univers parallèles que nos regards pénètrent sans en croire vraiment leurs yeux. L’ampleur de la palette déploie ses nuances comme l’instrumentiste répète ses gammes. Avec infinie patience, régularité métronomique, souci du détail qui éveille les sens. L’échelle chromatique expose ses touches quasi-sonores, aux demi-tons troublants. La nature morte s’anime, prend vie.
  C’est d’abord une touche de vent qui fait onduler souplement les cyprès du fond, donnant à la scène son rythme lent : un balancement quasi-musical qui nous berce bientôt, et que vient compléter une douce sensation de chaleur méditerranéenne. Nous voici plongés dans la touffeur d’une après-midi estivale.
  Le volume de chaque fruit prend forme à présent. Les chairs allument leurs couleurs vives, éveillent des envies de saisir, de mordre, de goûter. Fourmillements et démangeaisons tactiles nous envahissent en nombre et en intensité. Nous sommes habités par la réminiscence d’un éden antique. Celle de notre ancêtre cavernicole découvrant l’intense plaisir de plonger ses mains dans la fraîche consistance des argiles molles. De la main au regard. Du regard à la main. La toile se fait support de matériau comme d’intentions.
  Dans un ultime raccord, l’œil a rejoint l’esprit.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
FORCATS
 

 

  Qui sommes-nous vraiment ? Que valons-nous ? semblent crier en chœur ces coureurs de l’extrême lancés dans des courses de fond sans fin. Fuyant la société qui casse de l’humain, en quête du toujours plus (d’admiration), voilà l’homme incertain enfourchant ses kilomètres de vanité et ses heures de gloire. Les corps n’ont qu’à bien (se) tenir. Leur demande-t-on leur avis, d’ailleurs ?
  Mais quoi – ou qui – cherchent-elles à dépasser, toutes ces mécaniques en nage, colorisées, sponsorisées, en quête d’un surplus de regard et de dopamine ? Et que sont pour eux ces capteurs de plaisir qui prennent place dans le cerveau, exigeant régulièrement leur nourriture frénétique ? Quels défis se lancent-ils à eux-mêmes ? Aux autres ? Entre logique de l’action et gratuité du geste.
  Performer, dépasser, se dépasser : on reconnaît bien là les valeurs omni-affichées par nos sociétés libérales. A coups de barres et boissons énergisantes, voilà nos costauds projetés sur le macadam lourd, sous l’œil protecteur de dizaines de secouristes aux petits soins. Oxygène, brancards, défibrillateurs, médicaments contre la nausée : rien ne manque. Et rien n’est trop beau pour encadrer le spectacle offert par ces forçats du corps. Comme autant de répliques miniatures d’un monde agité qui célèbre les flux et croit toujours y échapper.
  Ils alimentent le marché des chaussures de marque, des textiles, sacs et accessoires, boissons reconstituantes et crèmes apaisantes. On n’y échappe pas, c’est le système. Et à l’arrivée, toujours les mêmes scènes. Certains, frais comme des gardons du jour, s’efforcent de faire bonne figure, quasiment prêts à repartir pour la même distance. En sens inverse. D’autres se traînent, titubant, à bout, déjà loin du seuil d’alerte, leur bouche tétant l’oxygène, bâillant comme des poissons qui écarquillent leurs ouïes hors de l’eau.
  Leurs collègues des salles de sport ne cèdent rien aux forçats du bitume. Le surplace est leur credo, la surmusculation leur évangile. Engagés pour des heures de foulées sur des tapis roulants, les voilà comme des hamsters pédalant sans fin dans la roue métallique, au centre de leur cage. Presses à cuisse, haltères, appareils variés aux mécaniques contraignantes soumettent les muscles, les poussant à leur seuil de rupture. Et puis ici, pas de paysage, mais la vue bornée de machines infernales rappelant à s’y méprendre les instruments de torture moyenâgeux entrevus dans les oubliettes de nos châteaux. A cela près que torturés et tortureurs sont ici les mêmes. Infernaux miroirs.
  Dopage, amateurisme marron, tricheries, combines, on sait les dérives du sport contemporain. Les mécréants de l’activité physique finissent par être plus nombreux que les croyants. Faut-il y voir un début de réflexion sur les excès de pratiques pourtant acceptables dès l’instant où elles ne prétendent qu’à une hygiène de vie ? Question de mesure.
  Derrière les blindages organisés par le sport de haut niveau, c’est tout le rapport au corps et à son opacité qui pointe. Si justement l’emprise du physique marche si fort, n’est-ce pas parce que l’organisme sportif est lui-même un corps aveugle alimenté par des préjugés dominants : il faut maigrir, il faut souffrir, il faut améliorer ses performances. Bref, autant d’injonctions terroristes à se conformer au moule établi. Sans que soit jamais posée la question de fond : quel corps voulons-nous ?
  Dans l’incertitude de la réponse à apporter, les hamsters bravaches n’en ont pas fini de baver !   
 
 
 
 
 
 
 
 
 
GESTUELLE
 
 
 

  Clavier contre stylo, machine contre corps, une lutte sourde s’engage à notre insu. Lutte de prestige ? D’efficacité ? Simple affaire d’outil ? Enième soubresaut de la déjà longue histoire de l’écriture ? Menu plaisir physique en passe de se perdre, peut-être.
  A quand remonte notre dernier long texte écrit à la main, à l’ancienne ? Cette mémoire-ci aurait-elle à voir avec la mémoire du geste ? Elle qui confronte le mouvement automatique à la motricité fine, l’aplat lumineux de l’écran au volume de la feuille qui se rature, se plie, se chiffonne, se coupe, se jette. Et la recherche d’un propre et net définitif aux traces patiemment accumulée d’un travail qui hésite, se cherche, accumule les essais et erreurs. Sans les faire disparaître de suite. Et peut-être pour les exhumer un jour futur, comme l’archéologue reconstitue patiemment les linéaments de l’histoire biologique. Oubli des repentirs et mémoire du corps.
  La vitesse d’exécution de la frappe tend à dissoudre la temporalité propre à l’exercice écrit. L’exigence quasi-scolaire des pleins et déliés avait laissé place à l’écriture script. Faut-il désormais mettre au rang d’idée romantique la tradition de l’écriture cursive, reliant entre elles les lettres d’un même mot ? Ou son abandon, tout au contraire, signerait-il la liquéfaction accélérée des liens qui confortent encore la cohérence de notre monde ?
  En reliant les lettres entre elles, l’enfant qui apprend acquiert l’image du bloc que représente le mot, et donc son orthographe. Dans les boucles d’une majuscule ornée, il dessine, capte les rondeurs, l’harmonie, l’équilibre. Il y a une danse de l’écriture, une mélodie du message qui ajoute de l’émotion au texte prenant forme sous un regard actif. Avec l’écriture manuscrite, on se rapproche de l’intimité de celui qui a tracé les mots, tant chaque graphie possède sa propre gestuelle émotionnelle, son charme unique. Jusqu’à révéler un peu de la personnalité de l’auteur ? Calligraphie et narcissisme contre sécheresse du clavier.
  L’écriture manuelle relève d’un geste complexe qui mobilise à la fois des capacités sensorielles – je sens le stylo et la feuille -, motrices – j’utilise mes doigts – et cognitives – je dirige le mouvement par la pensée. Le manuscrit s’inscrit dans une gestuelle singulière du corps. La frappe au clavier n’en peut figurer qu’une sommaire copie.
  Le support papier autorise une liberté d’action : on peut écrire à l’endroit ou à l’envers, jouer de la marge, déformer ou superposer les tracés, agrémenter son texte d’un croquis illustratif… Sans oublier tous les petits accidents d’écriture qui forment les vestiges du travail émergeant en direct aux yeux de son auteur. Vrais reflets de la plastique corporelle.
  Vengeance du clavier : vélocité du rythme, automaticité cognitive et capacité de penser le plus rapidement possible… pour disposer d’un temps accru pour… penser à nouveau ? Mais où est passée la riche mémoire du mouvement complexe ? Et le travail de reformulation personnelle que permet la prise de notes ?
  A défaut de continuer à couvrir des volumes de pages, notre écriture manuscrite transfère sa fraîcheur, sa hardiesse au cœur de notre environnement, sur les murs de nos rues, embellissant parfois la grisaille de nos villes. Graphismes publicitaires, graffitis, écrits de contestations, tags… les arts graphiques se portent au mieux. Et ne font qu’amplifier nos gestuelles physiques. Le corps reste à l’honneur dans les mystères créatifs de l’écriture. Et continue de coloniser de nouveaux espaces, publics ou intimes.
  Au service de la mémoire d’un geste culturel.
 
 
 
 
 

   

A SUIVRE...

 
 

dimanche 7 février 2016

 
 
 
 
LE CARNAVAL DES MIMES (3)
 
 

CHAPITEAU


  Il y a un instant, il n’était encore qu’une silhouette gesticulant là-bas, sur la scène lointaine. Et le voilà niché au faîte de l’immense toile dressée, tel un magicien surgi du diable vauvert. Ludion espiègle et diabolique, il violone parmi les dernières rangées des spectateurs ébahis.
  Comment s’est-il posé là, cet oiseau tonitruant ? Nul ne saurait le dire, tant incongrue est sa présence à cet endroit. Surprise des renversements, des dédoublements : voilà bien une présence hors scène, obscène diraient les mauvaises langues. Et pourtant, nul incident marquant n’est venu interrompre dans sa durée le jeu brillant, virevoltant, de l’archet sur les cordes. Bien au contraire, soutiendront mille témoins. Simplement, l’artiste s’est mis en marche, fendant les allées entre les gradins de l’amphithéâtre de toile. Depuis qu’il a quitté la scène pour entamer son ascension, la musique qui sourd de son instrument a pris du volume comme une pâte qui lève. Jusqu’à devenir un immense soufflé qui colonise tout sur son passage. Jusqu’à saturer l’espace sonore tout entier.
  Décuplant ses sonorités, le violoniste poursuit son dialogue sublime avec la scène perdue loin en bas, bardée d’une machinerie complexe, aux ordres. En fier capitaine, il salue ses musiciens, fidèles matelots restés cette fois à quai. Le soliste subtil sait jouer de l’écho décalé du réenregistrement permanent, délivrant ses volutes sonores comme le dompteur lance ses fauves à l’assaut des cercles de feu. Il se dédouble avec gourmandise, ingénieux marin gagnant le large sans vraiment lever l’ancre. La musique sature à présent le volume imposant du chapiteau.
  Se fondant au sein de la foule qui retient son souffle, le subreptice athlète démultiplie à l’infini l’écho du son qui le porte, mire sa toute-puissance à l’aune d’un espace patiemment, savamment conquis. Et continue d’explorer cet espace en le dévorant de son jeu puissant. Nul ne s’étonnerait de le voir enfin, tel le clown chanté par le poète, crever le plafond de toile, et puis… rouler dans les étoiles.
  La réalité se révèle moins glorieuse, plus prosaïque. Parvenu au sommet de son effet comme au faîte de la gamme qu’il honore, le violoniste magicien amorce la sage désescalade qui seule est à même de le rendre à son statut d’humain retrouvé. Le public apprécie ce geste d’hommage qui voit le musicien regagner peu à peu la scène dont il est issu. Et réintégrer sa musique entre les traits assagis des portées ordinaires. Virtuose oui, manipulateur non.
  Au moment d’aborder le misérable plateau de planches où continuent de s’escrimer ses fidèles compagnons de l’orchestre, l’homme porte un dernier et langoureux regard à ce chapiteau qui lui est cher. Et, l’espace d’une sensation, il lui semble percevoir les dernières volutes de son baignant encore les rangées de spectateurs ébahis, là-haut sur les gradins. La musique en croisière a déposé ses traces lumineuses sur les visages ravis, comme sans doute au creux des consciences, touchées par tant d’audace.
  Sédentaire devenu nomade le temps d’une mélodie, visionnaire de lui-même, voyageur comblé affranchi de son port d’attache, le musicien saisit l’instant béni de sa divine ubiquité.
 
 
 

BON CHEVAL

 

  Impassible, arborant sa bonne tête d’équidé placide, le cheval tend son museau avenant à qui veut le flatter. Sa petite mémoire animale appelle des souvenirs de caresses anciennes enregistrées comme autant d’agréables gourmandises. Lui, la plus belle conquête de l’homme, se sent d’emblée remis en confiance. A chaque fois. Ne fait-il pas partie de l’écume animale ? De son intouchable aristocratie, à l’image du chien et du chat, ses petits frères de condition ?
  C’est oublier un peu vite qu’il représente avant tout une belle mécanique à satisfaire les envies et caprices du maître humain qui le tient sous sa férule. L’Histoire devrait pourtant lui avoir appris le rôle de soldat-bis que son mentor agressif l’a toujours contraint à assumer durant les conflits armés de toutes les époques. Dieu sait qu’il y a laissé des poils !...
  Il n’est jamais bon, à la longue, de se retrouver en permanence dans les petits papiers de cette curieuse bête humaine aux obscures visées. Même s’il se sent mieux loti que la vache, le porc ou la volaille, animaux plébéiens, démunis de « belles gueules » et que l’on a vite fait de ne considérer qu’à travers les produits alimentaires associés. Non, lui le cheval, c’est autre chose ! Il appartient à cette aristocratie racée que l’homme reconnaît et promeut, comme propre à satisfaire les valeurs esthétiques dont il aime se vanter.
  Mais qu’il y prenne garde, les arrière-pensées ne sont jamais loin dans la tête du grand manitou. Que sait-il, lui, pauvre équidé, des projets échafaudés dans ses méninges tortueuses ?...
  Voilà qu’on l’entraîne à fond, qu’on le drogue, qu’on le cravache à mort pour franchir le premier des poteaux d’arrivée illusoires. Qu’on le prend pour un animal savant capable de se mouvoir au rythme imposé par une musique obligée, ou aux ordres d’un dressage millimétré. Et qui dit qu’en noble serviteur il ne sera pas un jour tout bonnement licencié comme un malpropre ? Sans réel souci pour les services rendus.
  Sait-il, en bon cheval qu’il est, qu’il bénéficie depuis peu d’une déclaration universelle de ses droits ? Qu’il est passé du statut de bien meuble à celui d’être vivant doté de sensibilité ? Ce qui devrait faire bouger les lignes, et lui valoir au moins d’échapper aux abominables bouffeurs de carne rabelaisienne ! Ce serait le moindre égard à lui accorder, à lui qui embellit tant nos paysages !
  Non décidément, si l’homme a décidé un jour de l’enfourcher pour franchir les vastes espaces, il n’y est pour rien. Il n’a rien demandé, lui l’animal solitaire et flegmatique.
  Et ne souhaite au fond que continuer à battre la campagne en toute liberté. Et saisir, de temps à autre, une lueur d’affection complice dans un regard d’enfant.
 
 
 
 
 
 
 
 

                     TUEUR DES MERS

 

 

Sorcellerie sur la matière et rappel des origines de la pangée. Un septième continent se meut au gré des courants marins qui dérivent. Nous n’en finissons plus d’envoyer nos bouteilles à la mer. De drôles de bouteilles en exil flottant, saturées de messages mortels. Curieux signes que ces sachets de courses, godasses, casques de chantiers, flacons d’ambre solaire à huiler les océans… et quoi encore ?!


  Débris, déchets, détritus de toutes origines surnagent, ondulent à l’eau libre, sur la plus grande décharge du monde. Dans une mer épuisée, aux nœuds des courants. Sur trente mètres de profondeur, un continent de plastique. Sacs, bidons, flacons de toutes marques et couleurs, estampillés dans toutes les langues. Le globe terrestre se mue en égout des humains, dans des eaux lointaines, solitaires, invisibles à nos aveuglements : cela existe-t-il ?... Le plastique ronge le plancton qui l’ingère. C’est comme si chacun se lavait les mains dans cette gadoue de plastoc. A qui ces coquilles d’œufs, ces écorces de melons, ces capotes et bouts de pain, os de poulets, épluchures exsudant leur essence, leurs effluves ? Faudrait-il passer les menottes à l’humanité entière ? Culpabilités exponentielles.


  Bactéries, virus, toxines s’accumulent à cœur joie dans les organismes. Poissons intersexués, baleines bleues lentement empoisonnées, tortues centenaires étouffées par des emballages plastiques qui ont servi quelques minutes. Mer ou polymère ? Installation ? Land Art, Ocean Art ? Pierre, bois, acier s’usent. Eternel, mimétique en diable, le plastique n’en finit pas de contrefaire. Jeune quinquagénaire à l’aspect fourbe de diamant populaire.


  Ce septième continent est une gigantesque œuvre associative, créée par tous, même ceux qui n’ont jamais mis les pieds dans un musée. Des myriades de sacs à base de pétrole et de gaz naturel s’envolent au gré d’une légère brise vers les fleuves, les ports, les docks et égouts pluviaux. Ciels, mondes souterrains, terre et mer, espace naturel et social se donnent la main pour offrir leurs étendues à la circulation de ces déchets flottants expulsés par l’humain. Et qui ne manqueront pas de lui peser bientôt sur l’estomac sous la forme de micro-organismes pathogènes. Retour à l’envoyeur pour une nécrose qui s’organise en cycle corrompu.


  Comment de multiples et minuscules gestes répétés chaque jour ont-ils le pouvoir de changer le flux du grand bain de l’Histoire ? La puissance de la métaphore s’impose naturellement. Imaginons, à l’instar des nettoyeurs de rivières, l’immense pantomime résultant des actions assemblées, coordonnées, de millions de débarbouilleurs des mers. L’avenir s’en trouverait-il modifié pour autant ? Peut-être, mais à la condition expresse que se tarisse, en amont, le flux ininterrompu des rejets. Rien ne se perd rien ne se crée : logique imparable des lois naturelles. Que les consciences s’éveillent enfin au tri indispensable des monceaux d’informations qui les envahissent ! Pour ne garder que les plus utiles à nos existences enfin allégées du trop plein et accessibles au meilleur.   

  Le pire n’est jamais sûr. Mais le meilleur n’empêche pas le soleil du Pacifique de se lever sur une surface vitrifiée, irisant la lumière dans une variété de couleurs hallucinantes. Est-il si fou d’imaginer que ces traces plastiques nous auront survécu, dans quelques millions d’années ? Et que nous continuerons de verser nos larmes salines sur l’océan de nos origines.
  Message toxique et amer adressé au futur.
 
 
 
 
 
 
 

                                 LAPSUS

 
  Il joue gros et il le sait. Son public le sait. Chacun sait que l’autre sait. Jeu d’images bloqué à deux coups lisibles. Comme dans ces dispositifs ingénieux de miroirs reflétant votre image à l’infini.
  La mécanique oratoire est réglée au millimètre. Le discours veut sonner haut et fort. Mais ses accents tinteront-ils juste ? Huilée, rôdée, la belle machine se met en route, entre arguments logiques et affirmations soigneusement pesées. Le discours déroule, la voix martèle, rassurante, comme égrenant les modulations d’un conte pour enfants sages. Alors le prince… Puisqu’on vous le dit.
  Le raisonnement se tient, allume des échos de déjà, ponctue par des encore, appelle des toujours. On imagine bien l’auditoire bercé somnolant, comme anesthésié, enjôlé, enrôlé, prêt à signer. C’est dans la poche.
  La vigilance s’endort, apaisée par la petite musique de la voix désormais familière. Dormez braves gens, rien ne vous menace ! Moment de tous les dangers, pourtant, que celui où le camp s’assoupit, veillé par la seule sentinelle voûtée au coin du feu. L’ennemi rôde, embusqué. Il a la tête du lapsus prêt à enfourcher la première langue qui passe.
  L’orateur choisit – lui ? l’autre en lui ? son inconscient ? – la sortie d’une phrase ciselée au couteau – ou ronflante à souhait ? – pour y instiller malgré lui – à l’insu de son plein gré – une petite note discordante. Un mot pris pour un autre, deux syllabes qui se percutent, un jeu de voyelles qui se chevauchent, un chuintement discordant… et c’est l’accident. L’implosion brusque. Un excès de confiance vient de trahir le beau parleur attendu au coin du bois. Du dit, prononcé, articulé devant témoins, il ne pourra plus s’exonérer. On la lui ressortira.
  Au jeu de la perfection cherchée, revendiquée, affichée, la moindre erreur est fatale. Et s’érige aussitôt en contre-modèle. En image de ce qu’il ne fallait pas faire, pas dire. Le malgré soi énoncé, pensé si fort, prend soudain la force obscure d’on ne sait quelle intention secrète, inavouée. Voilà que l’envie cachée, trahie, fait irruption dans un monde qui se rêvait pur, sans faute. Moralement irréprochable. L’homme public a fauté en public, en direct, sur son terrain d’élection. Et c’est tout son discours, sa bonne foi, et jusqu’à son personnage qui en sont entachés. Durablement.
  Bousculé à bas de son piédestal, il imagine déjà les sarcasmes dans la presse du lendemain. La petite phrase moquée, commentée, triturée. Comme l’aveu public de sa faute. La trace de sa faiblesse à jamais établie. Echec irréversible pour le tenant avoué du sans-faute. Il s’est laissé conquérir par l’erreur. Le champion est désormais celui des glissades sémantiques et jeux verbomoteurs de l’inconscient.
  Un interprète peut-il être constamment génial ? La question le hantera sans doute désormais : celle de ce point qui tourne autour de la fidélité à la source. Et des obstacles à surmonter pour y parvenir. Le malheureux orateur vient de saisir l’enjeu de son dérapage dans une forme de servilité à la complaisance, cette obligation de plaire à tout prix à un public assimilé à une clientèle. Son adhésion plus ou moins consciente au formatage du parleur narcissique, en quête de perfection, lui a fait perdre les pédales. La belle mécanique s’est enrayée, omettant les fondamentaux du fond au profit des écumes de la forme. Dans l’ombre de la passion forcenée pour le talent se profile l’exigence oubliée d’un fond de vérité. Rude mais nécessaire leçon.
  Le langage tue. Ou fait évoluer vers des mondes neufs
 
 
 
 
 
 

CYBORG


 

Une escouade de petits robots sympathiques, aux yeux clignotants, passent entre les tables, prennent les commandes et servent des plateaux à des enfants émoustillés et conquis. Ceux-ci seront-ils un jour, devenus adultes, traités comme des ennemis par ces intelligences artificielles devenues supérieures ? Demain, le posthumain.
  Bardé d’un exosquelette anecdotique, le robot explore la jonction du cybernétique et de l’organique. Vainement. L’humain se mue en crustacé version homard. De quel désir le cyborg est-il porteur ? Celui d’une invulnérabilité rêvée, fantasmée. Etre le produit d’une fabrication programmée, c’est s’arracher au déterminisme. S’abstraire de la chair mène à l’obsession de la prothèse. C’est l’abandon du sujet en échange des facéties toutes neuves du pantin-cyborg. Le robot de science-fiction ouvre la voie à l’homme présumé parfait, vivant sur le mode de l’autocentration.
  Rêve d’immortalité contre affirmation de la pensée. Face à l’expression d’une conscience se dresse le désir fou d’échapper à la décomposition qu’implique notre état charnel. Esprit et corps, deux espaces distincts. D’où surgit l’idée folle : « télécharger » l’esprit d’un corps à l’autre. Vieille lune d’apprenti sorcier. Dissocier existence et pensée, antique défi philosophique.
  Où siège l’humanité ? Dans le regard. Dans ces deux yeux aptes à capter comme à offrir l’empathie. Regard, résultat d’une histoire unique. Seul l’être humain peut se targuer d’être porté par un récit. Son inscription dans un temps vécu, c’est sa singularité. Sa force et sa fragilité. L’œil qui pleure signera toujours l’émotion qui passe.
  La dimension de notre salut d’humain s’inscrit dans l’émotion. La pensée apparaît avec la conscience d’une déchirure. Exit le vieux rêve cybernétique : télécharger son disque dur dans un autre corps. Penser sans être, transvaser l’intelligence d’un corps à l’autre et gommer la différence entre cerveau et conscience ?... La pensée peut-elle se réduire à du câblage ?
  L’immortalité nous priverait du désir. Pour une vie sans joie, sans finalité. Perfectionnisme mortifère. Alors retour à notre incomplétude, celle qui nous balade d’une souffrance à un ennui. Désirer ne plus désirer… aller vers l’extinction du désir ? Gageons que l’humanoïde accompli ne s’encombrerait jamais de ces problèmes qui nous sont chers.
  Mais notre mémoire nous sauve, la mémoire de notre histoire, la composition du récit qui nous porte. Un livre, c’est une pensée qui survit à qui lui donne le jour. Un fameux réservoir d’émotions aussi ! Comme la philosophie, la littérature est gage que l’homme n’est pas simplifiable à ce prototype auquel la technologie serait tentée de le réduire.
  Notre plasticité rebelle est la voie du salut pour résister à la fascination robotique. Paradoxe ! C’est dans la vulnérabilité charnelle que réside notre capacité de résistance singulière à la cybernétique aux aguets.
  Le corps a encore et toujours son mot à dire.
 
 
 
 
 
 
 
 
 

PRESIDENT


 

 
   Sa silhouette s’est figée quelques instants sur le perron de son palais. Comme pour prendre la pause, immobiliser l’instant. Et défier l’éternité. Il n’a pas le profil d’un prince. Le petit homme affable et lisse évoque davantage l’allure du bureaucrate assidu, compétent, que celle du chef d’état solide, sûr de lui, à laquelle on s’attendrait. Le corps a ses mystères que l’épreuve du réel se charge de mettre à nu.

  Il s’exprime avec une éloquence posée, sur un ton poli. On sent un verbe attentif, aimable. Une gentillesse franche, spontanée, affleure de son discours, teintée d’un réel humanisme, d’un regard tendre sur la vie. L’homme est réservé, mesuré, pudique.


  Le style de personne que l’on apprécie d’emblée. Dans un réflexe de sympathie, de fraternité. Sans arrière-pensée. Son physique respire une confiance bonhomme, à recevoir comme à donner. Le débit et le volume apaisés de son discours, les mots choisis, disent la compétence appliquée, le projet construit, affirmé, le désir d’action dans la durée.
  Oui mais voilà. A la moitié de son mandat, le président est en échec. Ou plutôt le pays qu’il dirige. Enfin les deux, puisque leur sort est lié. Et puis, le peuple n’a jamais que les dirigeants qu’il mérite. Antique récit que celui des liens entre le prince et son peuple. Lorsqu’un homme fait naufrage et échoue sur le rivage d’une île inconnue, que les habitants lui trouvent une ressemblance physique troublante avec leur souverain égaré, ils décrètent ex abrupto qu’ils viennent de retrouver ce souverain. Que faire ? Accepter la couronne, ou leur avouer : vous faites erreur ? Pourtant, le peuple sait bien, d’instinct, qu’être roi, c’est être pris pour… un roi ! La royauté est un attribut dérisoire qui ne réside pas dans la chose en soi, mais dans le regard qui se pose sur elle. Implacable jeu des miroirs.
  « Ce n’est pas facile », répète le regard triste, accablé, du Président. Il l’avoue aussi verbalement. Du ton de celui qui n’a visiblement pas saisi toute l’ampleur de la tâche avant de s’y lancer. Il en a pourtant rêvé des habits de sa fonction ! Il s’y est souvent vu. Un vieux rêve d’enfant, on imagine. Et puis la fiction est devenue réalité. Et la réalité cauchemar.
  Lui seul sans doute a la capacité d’évaluer son drame à l’aune de son propre rapport à lui-même, à sa propre histoire, à ses ressources personnelles. Sa doublure précédente de candidat à l’élection souhaita, annonça, afficha un rapport normal à ses concitoyens. Et à sa fonction, telle qu’il l’envisageait, l’espérait, y collait déjà de toute sa personne.
  Mais son récit personnel – son karma ? – a rattrapé le velléitaire. Implacable, la mission a rejeté l’homme, lui délivrant au passage une vérité première : s’afficher dans une normalité, c’était le meilleur moyen de passer inaperçu, mal perçu donc. Or la fonction exige la visibilité. Pour un sans-faute assumé. Il en est resté bloqué à ce point où on ne laisse rien échapper de soi. Où on demeure dans l’indéterminé, le malentendu. Jusqu’à ce tournant, peut-être, où on ne s’autorise plus à éprouver d’affects pour les autres. Ne plus rien lâcher de soi qui puisse faire l’objet d’un récit construit dans le temps. Le piège se referme.
  L’homme a atteint ce point de rupture entre corps intime et corps social. Le lieu mimétique de l’impuissance et du déni. Rejeté par le peuple qui l’a élu – et qui ne le reconnaît plus – le prince est nu.
 
 
 
 
 
 
 

AIR CONNU

 
 
 Un frisson court le long de l’échine. Ouvrir un livre nouveau, c’est baptiser un monde qui se lève. Titre, quatrième de couverture, page de garde, dédicace, tout a le goût de l’inédit et prête à signe. On se met en passe d’arpenter pour nous-mêmes le chemin créé par l’auteur. Prêts à déchiffrer les terres vierges d’un imaginaire unique, d’un récit aux allures primitives. Tout porte à œil neuf. Nous sommes en partance.
  Au fil de la lecture, le rythme s’installe, l’esprit déchiffre, l’émotion se pique. Un univers se crée. Et puis l’inconnu supposé se met à révéler des zones troubles, fait briller des lacunes en forme de doute. Un écho, faible encore, se lève en marge du récit. Inattendu et pourtant familier, comme l’air d’une petite musique connue qui se lève au loin. A l’image des lignes d’un paysage où pointent déjà quelques repères coutumiers. Un mot allume les feux de la mémoire, puis un autre, un troisième suit de peu. Chacun se pose en trace, s’affirme en témoin. Et c’est bientôt toute une phrase qui éveille l’attention, prend les couleurs d’un souvenir reconnu. D’un ressouvenir connu.
  La trame de fond qui maille notre esprit allume de petits clignotants sur le tableau de bord de nos sensations. Puis ce sont des situations entières qui surgissent de l’écume de nos lieux de mémoire, en bordure de conscience. Multiples souvenirs-traces qui viennent en percuter d’autres jaillissant à leur tour du magma neuronal. Nous suivions un sentier dont la virginité s’avère soudain relative. Déception devant l’illusion qui s’avoue ou accalmie rassurante du retour au même ? Les impressions se mêlent, se dédoublent en anamorphoses mouvantes.
  Le récit multiplie les repères connus. Là où nous croyions saisir du neuf, c’est le familier qui pointe son nez. L’histoire recompose les pièces d’un puzzle, s’habille de références. Les petits points ont grossi jusqu’à se poser aux frontières de domaines identifiés. Passé et présent s’entrechoquent dans une sarabande qui nous abasourdit. Nos souvenirs se réveillent, comme une porte s’entrouvre sur le flot de lueur s’engouffrant dans l’angle aigu d’une chambre obscure.
  Nous découvrons soudain que nous avons déjà lu ce livre. Nous n’avons fait que le rechoisir. Par goût, enthousiasme, adhésion ? Inattention ? Notre trop pleine présence à son récit se détache dans l’ombre de l’absence qui nous a fait oublier sa première lecture. Les traces d’une page cornée, une biffure discrète dans la marge, une annotation peut-être, viennent nous confirmer que ce livre nous est passé par les mains. Et par l’esprit. Mais dans une vie antérieure à notre mémoire vive, peut-être. Dans cette pliure du temps où se rejoignent mémoire vive et mémoire morte ?
  La mémoire se joue du temps, le défie, le contourne. Modèle et sélectionne nos oublis, temporaires ou définitifs. Connaissance ou reconnaissance ? A l’image d’auteurs écrivant et réécrivant sans cesse le même livre, nous nous plaisons – jusqu’à ne plus les identifier – aux ritournelles des éternels retours.
  Séduction familière des airs connus.
 
 
 
 
 
 

JOURNALEUX

 
  

  Il apparaît et tout est déjà dit. Aucune information n’échappe à sa complaisance. Grâce à lui, la vraie parution sérieuse s’absente au profit de l’apparition trompeuse. Complet léger sur chemise ouverte, légère barbe de deux jours, œil complice et ton voracement suave, il surjoue l’image lisse du gendre parfait. Celle qui plaît au téléspectateur moyen ciblé par la chaîne à grands coups de sondages. Phagocytant d’emblée son public, le voilà dans la peau de ce joueur de flûte oriental expert à faire ondoyer le serpent à sonnettes des illusions en lui serinant de sirupeuses promesses. Sur le pavé, il excellerait dans le rôle du souteneur vantant la qualité de sa marchandise.
  La chaîne a délivré ses directives : se démarquer à tout prix de la concurrence. Faire émerger l’image unique de la Maison, grâce à l’esprit… maison. Tout est dans l’emballage. Audience et audimat avant tout. Il faut plaire. De cette séduction séductrice, experte à occulter toute construction vraiment… séduisante. L’habit du verbe pour anesthésier l’information en lui donnant des airs de fiction. Comme la manière parfois sait tuer l’objet.
  Faits divers, nouvelles tragiques du monde, exploits sportifs, carnet mondain, il déballe l’ensemble sur le même ton doucereux de la confidence. Tout prend allure de petit potin. A peine dit, déjà enfoui. En digne échotier, il a étudié les tournures à la mode, s’est imprégné des tics en cours, ressort comme des pains chauds les expressions en vogue. Les on dit, on s’est laissé dire du moment. Foin du contenu, il est dans le ton.
  Pourtant, il n’atteint pas le comble : celui concocté par ses collègues, les commentateurs sportifs, rois incontestés de la coulisse pipée et de l’interview machiste. « On peut être une grande championne et rester jolie aussi », claironne l’un. « Deux Français sur le podium ! Ne boudons pas notre plaisir, on n’avait pas vu ça depuis longtemps », susurre l’autre. Lentement, insidieusement, l’information cède la place à la communication. Neutralité contre complaisance. Egocentrisme, outrecuidance et chauvinisme plombent les scènes sportives, comme autant de lieux d’expression d’un mimétisme éhonté. « Effet-miroir de la télé, suis-je le plus beau ? », semble clamer à tout bout de champ l’hystérique journaleux, appuyé – il le sait et il en joue – par des milliers de regards ravis de lui donner carte blanche. Qu’il est dur, décidément, de vanter des clampins passant leur temps à pédaler ou les grands gamins en short poussant fiévreusement un ballon devant eux ! Comment ne pas en ressortir bas de plafond, le QI en berne ? Et puis l’orgueil national en demeure-t-il indemne pour autant ?
  Du pain et des jeux pour les gueux… On n’en sort pas. Et ne comptons pas sur la collègue de la météo pour rattraper la sauce. La voilà justement, robe kitsch et sourire mielleux, prête à nous vendre du cumulus et du strato-nimbus, comme l’épicier ses melons. Son corps moulé ondule sournoisement devant la carte du jour. Las, son chemisier jaune citron élude le théâtre des opérations. Amalgame ses propres formes et couleurs avec les zones de perturbation qu’elle prétend mettre en exergue. Fâcheuse confusion des géographies : c’est elle la vraie perturbatrice !
  Ses mains proprettes caressent la carte dans le sens du vent. La voix enjôleuse nous vend de la vigilance orange au prix de l’anticyclone salvateur. Dormez braves gens ! Rien ne vous menace… mais restez prudents quand même ! Tout en elle respire l’empathie surfaite, la fausse obligeance travaillée.
  Et lorsqu’elle s’éclipse enfin, vraie face de lune qui se mire, le contenu présumé de son bulletin s’évapore avec elle, abandonnant le spectateur éberlué à la vision onctueuse d’une chimère coloré. Au jeu des dupes, la surface du ciel est toujours étale.
 
 
 
 
 
 
 

                               VERTIGES


 


  Une simple page blanche. Surface lisse sans aspérité visible. Les fibres délicates accrochent la pointe du stylet. Doux et problématique survol d’une surface vierge. L’éclat du blanc ouvre des horizons mouvants. L’espace colonise l’esprit jusqu’au vertige. Espace à courir : mais quand partir ? On envie secrètement l’élan glissé, métronomique, du patineur laissant filer de droite et de gauche ses jambes fuselées, chahuté par les flux centrifuges qui le déportent hors de l’anneau de glace cent fois redessiné. Singulier mouvement des jambes qui se croisent, lâchant et retenant à la fois la course millimétrée à l’intérieur de l’ellipse parfaite. Miracle des équilibres.


  Page blanche. De l’horizon fluide à la muraille lisse flotte un parfum d’évasion. Le support gagne la verticalité, se fait pan de glace arpenté par le piolet-stylet d’un alpiniste fou. Insecte dérisoire muni de pattes adhésives à marcher tête en bas. Pattes noires sur page blanche. Ecran de cinéma muet peuplé de spectres agités par nos imaginaires convulsifs. Drap de lit aux senteurs champêtres d’où le dormeur éveillé puise des rêves sans fond.


  Vertige de l’étendue blanche. Alors, changer de lieu, d’angle, de sujet ? Non, la page est là qui nous fixe. On la regarde autant qu’elle nous attend. Elle est là qui accueille tout. Evocations, désir, renoncement. Ratures, repentirs, trouvailles. Marcher, parcourir, rouler. Penser. Invite à se lancer dans le vide, sans garde-fou. A oser.

  Il faudrait entrer dans cet océan comme on va à la plage. Happer les métamorphoses en passant : l’homme deviendrait canard, poisson, voilier. Légèreté des nuages et pulsion des marées. La page prend des couleurs. Même fragiles, quelques certitudes ouvrent des espaces secrets. Nos vies minuscules sont un pied de nez à l’épaisseur de la feuille. Timidement, une fine goutte d’encre vient teinter le verre d’eau proche. En attente d’aquarelles diaphanes.
  Pourtant la volonté de bien faire se trouve aspirée par le désir de trop bien faire. Comme si tout se suspendait soudain, s’annulait, se dissolvait dans une attente trop forte, exclusive. La forme anticipée d’un opus idéal nous glace jusqu’au sang. La barre est mise très haut : il nous faudrait écrire une œuvre magnifique, incomparable. Serions-nous à la hauteur de la mission que nous nous fixons ?... La crainte d’échouer bloque l’inspiration, annule les énergies, suscite une vraie paralysie.
  La page blanche, c’est aussi l’expérience d’une solitude à affronter. Nous voilà seuls face à un miroir, page ou écran, qui nous renvoie notre propre image. Et puis, sans prévenir, ce pas de côté : nous voici transportés dans un paysage aux topographies familières dont nous tirons soudain une phrase insolite. Un haïku providentiel nous souffle une petite musique intérieure qui s’élève, s’impose. Prend voix. Elle a l’allure d’une conversation de moi à l’autre, de moi à moi. Eveil subtil d’un mouvement intérieur face à un paysage reconnu. Une exploration devient possible.
  La mélodie lointaine – et pourtant toujours proche – de récits parcourus et restés tapis dans l’ombre de la conscience, se lève, prête à formuler des allusions, opérer des croisements, alimenter les rêves. Nous ne sommes plus seuls. Petites taches noires sur des milliers de pages lues, les mots remémorés font émerger en nous tout un univers de sons, de couleurs, d’odeurs. D’émotions, de souvenirs, d’attentes. Une immense bibliothèque invisible apparaît soudain devant nous.
  Le voile d’autocensure se dissipe comme le ferait une brume tenace percée à jour par un soleil bientôt révélé. Jusqu’à laisser résonner un drôle d’écho où nous reconnaissons, émus, les accents singuliers de notre propre voix.
 
 
 
 
 
 

ORCHESTRE DE PAPIER

 
 
Contre le pouvoir aveugle des gangs armés, la seule gamme de sept notes et ses jeux musicaux associés. Contre l’idée d’élite, la confection de centaines d’instruments fictifs. En papier, carton, aluminium. Avec les moyens du bord. Face à la terreur, la musique et ses valeurs : discipline, travail, écoute, responsabilité. Intégration contre exclusion. SISTEMA donne le ton.
  Pour de faux, les instruments de papier. Pour de vrai, ce qu’on en tire, ce qu’on en apprend et qui fait grandir. De la fiction naît le réel. La fraternité sublime d’un chœur enfantin a quelque chose de l’odeur d’un feu de bois sous la lune.
  Raconter, lire le monde, c’est le lot commun à tous les enfants. Le chanter, à portée de chœur, voilà pour eux un moment rare et pourtant vital. Avec, en filigrane, cette question : en quoi la musique leur parle-t-elle déjà, alors qu’elle ne dit rien ? Et très vite l’approche d’une géniale exception : la musique est le seul art qui invente, fabrique ses matériaux. Sur fond de jeu social. Le chœur et l’orchestre, puissances tranquilles des harmonies collectives.
  Mais il arrive que l’excès de raison tue la joie dans l’œuf. Pour un enfant de six ans, la taille et le poids de l’instrument figurent la perfection qui touche à la performance musicale. Le parfait est-il cette barre mise à hauteur d’adulte ? Comment s’identifier à un instrument plus grand que vous, que votre propre corps ? Il faut apprendre au regard à suppléer l’oreille : l’image musicale parle aux yeux d’abord. Le sentiment du silence – expression du sacré musical – ouvre la voie au plus noble des sons. L’attente crée le désir.
  Mais à ce stade, pas de son produit extérieur à soi : et pas encore de crainte, d’intimidation. L’enfant est libre de se consumer à d’autres jeux : imiter, faire croire, imaginer, c’est encore et toujours s’amuser. Le monde est aussi un code à déchiffrer, une partition à enchanter. A ce jeu des intelligences, aucun illettré à redouter à l’horizon du futur adulte.
  Tambourins, claves, cordes, vents, caisses-violons et archets-bâtons se dessinent, se découpent, se décorent, se colorent, s’approprient. Se manipulent sur le mode ludique de la récréation musicale. Se muant ex abrupto en drôles d’outils pour orchestre rythmique ou groupe choral discipliné. Au plus grand plaisir du public des bambins réceptifs aux mille subterfuges du jeu.
  Aux délices de l’exploration enjouée, ni réussite ni échec, mais une participation qui vaut récompense. Fierté, confiance en soi : l’art naît là d’une majorité à l’intention d’une majorité. Foin de l’élite ! Haussons les exigences. Petits chansonnards ou vrais classiques, on ose fréquenter les compositeurs qui nous parlent.
  Et un beau jour, passé à l’âge du concert – le vrai – l’enfant de sept ans lance goguenard : mais c’est idiot de jouer avec des instruments qui ne produisent pas de son ! La suite, logique, va lui souffler ce qu’est une ronde, une noire, une croche… et d’où vient la magie du son que l’on construit patiemment. Ensemble. La récréation se fait lentement création, la ludophonie harmonie. La musique pour tous est en marche.
  L’orchestre de papier ouvre ses clés de lecture uniques. Pour tutoyer le meilleur du monde sensible.
 
 
 
 
 
 
 

 BURLESQUE


 

 
Un petit homme s’agite dans la fureur des villes naissantes. Temps suspendu au passage pour piétons. Un groupe de quidams attroupés en bloc compact fait face à la rue. Métaphore de la rivalité des coureurs alignés sur une ligne de départ sans cesse réinventée, repoussée. La vie, course à l’infini sans réel pourquoi.
  Le petit homme n’attend pas le signal qui autorise et libère. Il a sa propre ligne d’horizon. Son temps intérieur n’est pas le même que celui, officiel, fixé par les contraintes urbaines. Le voilà parti, bille en tête et nez dans les étoiles, pour une expédition hasardeuse de l’autre côté de la rue. De l’autre côté du monde. D’un coup de sifflet, l’agent posté aux feux le rappelle à l’ordre, à la loi, au retour repentant dans le groupe toujours à l’affût. Volte-face du vagabond qui doit affronter un soudain démarrage du groupe obéissant au signal. Celui-ci l’avale tout cru, l’emballe, le phagocyte dans une chorégraphie brouillonne dont les mouvements de foule ont le secret. Mais le miracle opère : l’homme réussit à regagner en solitaire le bord premier, tandis que les autres sont déjà passés. Retour aux origines permises. Le voilà seul, prêt à affronter un second round de passage.
  Face à lui, de l’autre côté, un nouvel essaim de piétons qui s’élance au signal, dans l’autre sens… et l’absorbe malgré lui en plein milieu de la rue. Emporté à reculons par la foule, sans espoir de retour. Et le petit homme se retrouve… à son point de départ initial ! Le gag a fait long feu. Mais ne clôt pas pour autant l’infernale orchestration des hantises urbaines.
  Quel instrument d’observation ou de mesure saurait rendre compte des itinéraires fous tracés au cœur de nos villes ? Allure, détours, retours, contournements, hésitations, ruptures, arrêts, ajournements, oublis… Nos corps urbanisés épousent à leur insu des topographies complexes, fruits de la rencontre des contraintes objectives avec leurs propres intentions. Le résultat tient de la nécessité teintée d’une dose variable de hasard. Obscurs effets des lois de la cité.
  Une caméra miniature embarquée rendrait un compte impartial de ces virées délirantes qui nous voient imiter au quotidien la course aveugle des fourmis. On y assisterait sans doute à la dévoration muette, obstinée, de l’espace avalé en un rien de temps, au rythme du pas nerveux, machinal, qu’habitent nos projets, nos routines. Qu’en resterait-il de mémorable, de remarquable ? Peu, sans doute.
  Il faudrait y mêler le regard lent, appliqué, fureteur, du romancier ou du cinéaste, pour y repérer anecdotes savoureuses, faits loufoques, actes manqués, menues aventures aux allures familières ou insolites. Tant la distance d’un regard neutre, apte à s’enchanter, est sans doute seule capable de surplomber l’enchaînement incertain de nos menues taquineries citadines. Et d’en esquisser les contours parfois burlesques.
  Plongés, souvent sans le savoir, au cœur de l’absurde, nous sommes tous le petit homme du carrefour.
 
 
 
 
 

 

 

MINIATURES


 

 
  Soldats, canons, place forte. Tout semble vrai sur ce champ de bataille pourtant improvisé. Mais qui joue vraiment à la guerre ? Ces figurines anonymes grisées qui gisent, comme déjà mortes, figées dans leur matériau plombé aux reflets sombres, incertains ? Elles appellent les doigts d’un enfant qui joue. Capturent déjà son regard enfiévré d’images. Dans un espace sans repère net, dont seuls les personnages minuscules donnent l’échelle supposée : une mise en scène à grand spectacle mimée sur le premier coin de table venu. A la frontière du réel et du fantasme, l’ambiguïté fleurit, nourrit l’évocation, redonne corps à la matière du souvenir. Que de pouvoirs accordés à de simples soldats de plomb !
  Des scènes d’enfance sans cesse revues et corrigées activent ce curieux livre d’Histoire. Sur la page vierge du jour, chacun peut mettre en scène son histoire, celle qui l’habite. Comme il l’entend. Cartes, citations, récits de bravoure et figurines héroïques s’agitent dans un travail de trompe l’œil qui crée l’illusion de la chair vivante sur un terrain aux topographies rendues crédibles. Les discours réalistes du petit joueur brassent carton-pâte et leurres plastiques dans un simulacre où s’allume un florilège de représentations vraisemblables. Auxquelles son esprit fantasque se plaît à adhérer.
  En arrière-fond du réel se glissent peu à peu des lambeaux d’apparences propres à célébrer le mythe, du moins le temps du divertissement. Une joie ludique enlumine le visage au gré des comme si, des on dirait, qui épousent la fable. Sous nos yeux de témoins attendris, le véridique dévore allègrement le réel, le vraisemblable ouvre des ivresses à n’en plus finir. Funèbre, le mortel s’est mis en état d’affabulation, comme l’animal s’endort en état d’hibernation. Paisiblement, sans en avoir l’air.
  Au théâtre de l’intime, le trop plein narratif sait nourrir les imaginaires, malaxant gaiement le matériau toujours mouvant de nos visions intérieures. Une fois le réel escamoté, son reflet demeure. Sa trace forme une frontière qui s’assouplit au gré des mille travaux de la mémoire, prête à reconstruire, enjoliver, romancer. Mannequins, poupées, automates et santons divers fascinent les univers enfantins à la manière dont les personnages de romans sauront coloniser les esprits adultes. Dont le cinéma détournera l’angoisse du spectateur vers les mystères du hors champ. Dont le théâtre figurera pour nous la variété des caractères humains. Dont la poésie nous confiera le secret de la musique des mots.
  Lieu d’une confusion gourmande, le travestissement ludique appelle la parodie. Et s’il nous venait brusquement l’envie de faire hennir le chien ? Ou aboyer le cheval ? Nul doute que dans l’instant tous les chiens henniraient, les chevaux aboieraient ! Jeu de retournement des miroirs. De la récréation à la fiction parodique, il n’y a qu’un pas. Les masques troublent nos réalités ordinaires, démultiplient une originalité qui jouit de se décliner à l’infini.
  A l’image d’un jeu labyrinthique où l’on se plairait à se perdre.
 
 
 
 
 
 
 

 

PETITES MANIERES


 

 
 
  Soldats, canons, place forte. Tout semble vrai sur ce champ de bataille pourtant improvisé. Mais qui joue vraiment à la guerre ? Ces figurines anonymes grisées qui gisent, comme déjà mortes, figées dans leur matériau plombé aux reflets sombres, incertains ? Elles appellent les doigts d’un enfant qui joue. Capturent déjà son regard enfiévré d’images. Dans un espace sans repère net, dont seuls les personnages minuscules donnent l’échelle supposée : une mise en scène à grand spectacle mimée sur le premier coin de table venu. A la frontière du réel et du fantasme, l’ambiguïté fleurit, nourrit l’évocation, redonne corps à la matière du souvenir. Que de pouvoirs accordés à de simples soldats de plomb !
  Des scènes d’enfance sans cesse revues et corrigées activent ce curieux livre d’Histoire. Sur la page vierge du jour, chacun peut mettre en scène son histoire, celle qui l’habite. Comme il l’entend. Cartes, citations, récits de bravoure et figurines héroïques s’agitent dans un travail de trompe l’œil qui crée l’illusion de la chair vivante sur un terrain aux topographies rendues crédibles. Les discours réalistes du petit joueur brassent carton-pâte et leurres plastiques dans un simulacre où s’allume un florilège de représentations vraisemblables. Auxquelles son esprit fantasque se plaît à adhérer.
  En arrière-fond du réel se glissent peu à peu des lambeaux d’apparences propres à célébrer le mythe, du moins le temps du divertissement. Une joie ludique enlumine le visage au gré des comme si, des on dirait, qui épousent la fable. Sous nos yeux de témoins attendris, le véridique dévore allègrement le réel, le vraisemblable ouvre des ivresses à n’en plus finir. Funèbre, le mortel s’est mis en état d’affabulation, comme l’animal s’endort en état d’hibernation. Paisiblement, sans en avoir l’air.
  Au théâtre de l’intime, le trop plein narratif sait nourrir les imaginaires, malaxant gaiement le matériau toujours mouvant de nos visions intérieures. Une fois le réel escamoté, son reflet demeure. Sa trace forme une frontière qui s’assouplit au gré des mille travaux de la mémoire, prête à reconstruire, enjoliver, romancer. Mannequins, poupées, automates et santons divers fascinent les univers enfantins à la manière dont les personnages de romans sauront coloniser les esprits adultes. Dont le cinéma détournera l’angoisse du spectateur vers les mystères du hors champ. Dont le théâtre figurera pour nous la variété des caractères humains. Dont la poésie nous confiera le secret de la musique des mots.
  Lieu d’une confusion gourmande, le travestissement ludique appelle la parodie. Et s’il nous venait brusquement l’envie de faire hennir le chien ? Ou aboyer le cheval ? Nul doute que dans l’instant tous les chiens henniraient, les chevaux aboieraient ! Jeu de retournement des miroirs. De la récréation à la fiction parodique, il n’y a qu’un pas. Les masques troublent nos réalités ordinaires, démultiplient une originalité qui jouit de se décliner à l’infini.
  A l’image d’un jeu labyrinthique où l’on se plairait à se perdre.
 
 
 
 
 
 

 

                          ABSURDE

 

 

 
  Trente vies sauvées sur nos routes cet été, titrent fièrement les manchettes des journaux. Trente morts de moins ? Trente vies en plus ? Qui sont ces trente existences préservées ? Les heureux élus qui n’ont pas eu d’accident ? A-t-on réalisé un reportage pour les connaître, voir leurs photos ? On aimerait toucher les heureux visages de ces trente vies sauvées.
  Quand on sauve une vie, on veut connaître son histoire, c’est naturel. Mais ces trente vies sauvées n’existent pas ! Ce sont des fantômes, de purs produits du langage. Un simple jeu d’expression a fait passer des morts en moins pour des vivants en plus. C’est façon de parler, comme on dit. Par quelle vertu quasi-miraculeuse aurait-on le pouvoir de ressusciter des vies ?... L’absurde se cache derrière les mots et prend un malin plaisir à nous balader comme de grands benêts prêts à tout gober.
  Et l’on pourrait s’amuser à poursuivre ces curieux effets de logique langagière. Si 40% des accidents sont dûs à l’alcool, est-ce à dire que les 60% restants sont provoqués par la consommation d’eau ? Que penser lorsqu’un mort et plusieurs rebelles sont blessés en marge de violents affrontements ? Ou que la faim est au menu d’un sommet des Nations Unies ? L’absurde se niche dans toutes les failles ménagées au cœur du langage ! Pesons nos mots, camarades beaux parleurs !
  Et tournons sept fois notre langue… avant de retrouver – peut-être – un vrai sens aux paroles. Et même, ne conviendrait-il de s’imposer carrément une cure de silence ? Comme deux personnes se livrant aux joies de la communication en ascenseur… Souvent, l’exercice dure trop longtemps. Le gênant, l’embarrassant s’installent. L’un regarde par terre, l’autre les étages qui défilent. Un troisième cherche fébrilement ses clés ou tapote son téléphone. On attend. Pudiquement.
  Toute une série d’artifices permettent aux gens de ne pas communiquer. Au moins autant que ceux qui leur permettent d’énoncer des bêtises. Un ascenseur invisible n’en finit pas de parcourir et de mesurer l’espace entre le bas et le haut de la langue. L’absurde adore jouer sur la gamme infiniment extensible entre vide et trop plein.
  L’ascenseur de la communication est donc en panne. Jusqu’au moment où survient réellement l’incident technique. Panne, obscurité brusque, irruption d’un quidam surgi d’on ne sait où… A cet instant, la glace se brise, l’éclaircie jette une lueur nouvelle sur les visages. La tension se dissipe soudain. Quelques mots échangés peuvent suffire. Hésitants, prononcés à mi-voix, mais justes, vrais. Sans risquer l’anecdote, cette fois : on a failli perdre un fil vital.
  Quand deux personnes pourraient avoir quelque chose à se dire, elles sont obligées de se taire… Est-ce absurde ? Nos deux passagers se sont trouvés contraints au mutisme pour n’avoir rien à se raconter. Mais le langage renaissant de ce silence entre eux y trouve du coup une force neuve. Comme une source oubliée qui rejaillirait après avoir été galvaudée dans un trop plein navrant. Parler simplement sans jamais simplifier outre mesure : n’y aurait-il pas là parade à l’extravagant toujours aux aguets ?
 
 
 





                          OBSESSION


    C’est plus fort que lui. Comme une deuxième peau. Il collecte comme on respire, naturellement. Et passionnément. Tous les sens aux aguets, il hume les traces alentour : un seul objet lui manque, son monde est dépeuplé. Un exemplaire a échappé à sa toute-puissance et c’est lui qui doit s’avouer en souffrance. L’échantillon de moins, c’est l’absence de trop. Le triste constat de la série incomplète l’installe au creux d’une sensation de vide. Un appel d’air se crée. La mobilisation est déclarée.
  Le collectionneur amasse, compte, décompte, recompte, fait et refait ses comptes. Car rien ne doit être oublié dans cet appel captatif, angoissé. Mais justement, quelque chose – numéro, exemplaire, échantillon… babiole – a dû échapper à son attention, la prendre en défaut. Cet instant d’absence toujours présente le hante, désoblige en lui l’homme des totalités exemplaires, le fondu des séries complètes. Son esprit tangue à l’idée qu’il lui faille bientôt tout mettre en œuvre pour retrouver la brebis égarée. Même si la quête fiévreuse du numéro manquant, en l’occupant pleinement, va lui faire oublier, un temps du moins, son angoisse. Il le sait. Même si la valeur, à ses yeux, de l’objet de son désir tend à se diluer dans le fil même de la quête incertaine qui mène à lui. La médication est tapie dans le symptôme.
  Opiniâtre, l’homme s’apprête à remuer ciel et terre pour palper enfin l’instrument de sa tension. Rien ni personne ne saurait le détourner de sa ferveur, raisonner l’anxiété qui lui vrille le coeur. Angoisse déjà ancienne, issue des paradis de l’enfance. Lorsque, solitaire, il se lançait éperdument, avec la fraîcheur et la naïveté propres à son jeune âge, à l’affût de séries, de menus objets en rangées, de bagatelles alignées. Satisfaction monomaniaque à réunir ensemble des articles de même nature, des éléments d’une même famille. Le même répertorié à l’infini, rassurance apaisante du collectionneur obstiné. Sensation de (re)tenir le monde. Ad nauseam.
  Bouchons en liège, timbres poste, soldats de plomb, vignettes publicitaires, tout était bon à sa folie collectrice. Transformée en caverne d’Ali Baba, sa chambre prenait des allures de musée intime dont il interdisait systématiquement l’entrée à tout intrus non initié. Là était né et s’était développé subrepticement son rapport passionnel aux objets. Une sidération ludique l’avait lentement gagné, envahi, et bientôt submergé. A l’image de l’artiste peintre hanté par une fresque chargée de combler sa vie. Ou du détective menant une enquête dont il sait par avance qu’elle n’aboutira jamais.
  L’adulte qu’il était devenu allait-il s’accommoder longtemps d’une passion dévorante qui confinait au tic ? Curieusement, c’est par le biais d’une collection que put se faire la résolution, l’allègement, le deuil. Le mal fournit parfois le remède, comme le vaccin protège du virus. La fréquentation assidue des bibliothèques le mena vers l’apaisement progressif de son obsession. L’acte de se retrouver régulièrement plongé dans une forêt de livres lui fit porter son attention sur leur contenu plus que sur leur nombre. Un livre était simplement fait pour être ouvert, pas seulement pour être regardé, sagement rangé dans ses rayonnages et démultiplié à l’infini. Une découverte qui valait son pesant de collections en tous genres.
  Le collectionneur fou se mua en lecteur assidu. Le décrypteur du fond et du sens se glissait enfin dans la peau de l’obstiné du pareil au même. Le nom mieux que le nombre. La fin d’un combat avec un trop plein aux accents de vide.
  Et la conscience enfin claire des illusions de la représentation du monde
 


 
 
                            
 
 
 
 
TROT
 
 
La vision n’a ni début ni fin. Elle est pleine et consistante, persistante, comme depuis toujours déjà là. Et trouve un reflet juste dans la placidité propre à la gent équestre. Une cavalière chevauche sa monture, du même pas tranquille, régulier. Hors de la durée. De ce rythme inusable que savent mimer les balanciers millimétrés. Ou la danse, circulaire et sans fin, des Derviches tourneurs.
  Cheval et cavalière accordent leur mouvement dans une forme d’équilibre qui saisit et apaise à la fois. Assiette et trot. Stabilité et mouvance homogènes, uniformes. Les quatre points cardinaux s’impliquent, s’agencent, s’imbriquent. D’arrière en avant, de gauche à droite. Et symétriquement. Métronomie tirée au cordeau, mais exécutée en souplesse. En phase, dans une ambiance de ritournelle qui apaise, rassure. Le trot, musique des corps accordés.
  Chacun – cavalière, monture, témoin – apprécie une sûreté qui jubile en silence, se reconquiert dans le creux invisible, transparent, de l’instant. Le duo va, tranquille. Il transpire l’élasticité, pénétrant des territoires sereins où chaque initié cherche à faire vivre d’anciens rites habités des mêmes codes. Comme on entretient la flamme rassurante. Chimère adorable d’un monde qui s’accepte comme reflet d’une très antique tradition. Flegme animal et noblesse d’une chevalerie altière surgie des profondeurs de l’Histoire.
  L’avenir est beau, vu depuis le passé. Il est tout entier ce reflet que projette notre présent dans un espace vide. On n’est jamais le premier à penser ce qu’on pense. Et l’idée d’un monde qui va son train est vieille comme … le monde. Tranquillité des évidences. Allure trottée de la raison.
  L’allure équestre, question de rythme. Symétrique, le trot saute à deux temps égaux, par bipèdes diagonaux. Chaque temps est séparé par une période de projection. On trotte comme on pense, par sautes régulières d’un objet à l’autre, par liens successifs, au rythme d’une raison raisonnante.
  Toute époque se précède elle-même. De loin. Nous marchons dans nos propres traces, humant nos propres odeurs. Quelqu’un est déjà passé par là, familière impression de déjà vu. On se croise fortuitement, quand on ne se cherche pas. L’issue de l’Histoire se trame dans le tissu de notre esprit en marche. Hasard et nécessité.
  Que sais-je ? Pas grand-chose, sinon que ça pense en moi. Trottons, rythme en tête, habités du pur sentiment d’exister. Conscients que les élégances de la forme nous allègent parfois des épaisseurs du fond. Comme le nageur sait se laisse glisser entre deux eaux, au sein de l’onde fluide.
  Entre conscience pleine, éveillée, d’un rythme, et automatismes acquis au gré des apprentissages, se glisse le fantasme de l’insouciance animale. Détachement apparent d’une existence indolente qui ne demande rien, anticipe peu, ne projette rien. Image parfaite de la nonchalance qui s’active.
  Sur ordre, la belle et puissante mécanique met en branle une masse de centaines de kilos de muscles. Chaque articulation étonne par sa capacité à amortir ce poids en mouvement. Les jarrets dégagent une énergie qui se communique aux épaules avant de gagner le reste du corps. Tout à son attention de ne pas casser le rythme impeccable, la cavalière semble ne jamais devoir s’arrêter.
  Image du trot, métaphore de la pensée qui court, inspirée, sur la page de nos chevauchées à venir.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
A SUIVRE...


 
 
 
 
             
 

 
 
 
 
 
 
 


 
 
 

 

 
  
 
 
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