mardi 17 février 2015

EMOUVANCES (9) Fragments de temps suspendu

  

      SIXTINE


   Le doigt de Dieu. On ne voit que lui, plein centre de l’immense voûte où dansent cent figures sculptées célébrant la fête des corps dans un paradis perdu des origines. Vaste scène primitive sans haut ni bas, flottant dans un espace que le peintre a voulu céleste. Le mouvement y tournoie, le flux y circule, à l’aune d’un vertige créateur dont la divinité seule sait apprécier le détonant secret.

   D’un geste nonchalant, Adam étend son bras gauche pour recueillir l’énergie vitale que Dieu lui transmet de sa main droite. Du divin à l’humain, symétrie savante, entendue, des mondes prêts à fusionner sans tout à fait se mélanger. Les deux index se rapprochent sans se toucher. Entre Dieu et sa créature, la poignée de main est télépathique. Car si Adam est à l’échelle de l’homme, Dieu, lui, s’élève à l’échelle des astres. Il flotte de toute sa masse au-dessus du monde interstellaire, enlaçant une jeune fille prépubère préfigurant sans doute la Vierge. Enveloppé dans une cape ondulante, le corps aérien semble esquisser dans l’espace une coupe d’encéphale propre à insuffler l’esprit aux malheureux mortels que nous sommes et demeurons. Tout le plafond de la chapelle tourne autour de ces deux doigts que sépare un vide infinitésimal et pourtant sidéral. C’est le moment unique, sublime, qui voit l’œuvre jaillir des mains de son créateur. Instant magique de tous les possibles dont nous prend l’envie d’isoler la grâce, pressentant qu’elle ne durera pas.

   Déjà, pressant l’homme, s’annonce la figure séduisante d’Eve, suivie par l’ombre d’un serpent vigoureux et tentateur. On devine alors - plus que l’on ne la voit s’accomplir - la laide déchéance d’un couple banni et la cohorte des malheurs conséquents. Mais pour l’heure, le peintre est tout à sa joie d’animer la puissance des chairs que décuple à l’infini l’originalité du modèle. Autour de lui, le génial Adam voit ainsi se décliner sans fin une profusion de nus aux formes sculpturales : prophètes en méditation, sibylles inspirées, enfants cariatides, tous exposant leurs corps glorieux dans une vaste fresque qui célèbre l’ancien récit et annonce le nouveau. L’arbre généalogique du Sauveur est en place sans toutefois que celui-ci n’apparaisse nulle part. Le message visuel célèbre l’œuvre totale déclinant peinture, architecture et sculpture. L’arc de triomphe à ciel ouvert, dédié à l’homme bâtisseur, peuple les arcades de cette immense galerie à claire-voie, ouvrant un gigantesque continent où pierre marbre et chair humaine s’entremêlent, tous convoqués par le créateur pour les besoins d’une fiction conçue ex abrupto à notre intention.

   Mais il arrive que l’œuvre, échappant en partie à son auteur, infléchisse ses innocences premières vers des réalités plus prosaïques. Ainsi, la fraîcheur des origines transmue sa gratuité au gré d’une Histoire qui la dépasse. Sous la grâce éphémère dormait l’impatience des ego. L’homme alangui fait place au potentat investi : laissant se déployer la continuelle marche en avant du désir, l’état de nature cède sa place à celui de culture. Le paroxysme de la peur - celle que l’on éprouve comme celle que l’on crée - s’incarne dans le scénario implacable de duels fratricides. Les hommes découvrent qu’ils adorent se faire peur. Notre semblable nous devient intolérable et génère la crise mimétique qui appelle le grand Léviathan : le pouvoir tombe dans l’escarcelle d’institutions prêtes à le faire fructifier jusqu’à la confiscation. L’irascible Caïn a tué l’innocent Abel, provoquant la naissance des nations et de leurs lois. La collusion secrète du sabre et du goupillon s’organise, inventant des configurations fécondes que l’Histoire validera cent fois, confisquant à l’art la fraîcheur originelle et magique de la danse des corps. L’homme vient de perdre son innocence.

   D’impeccables soldatesques en ordre de bataille sont désormais prêtes à écrire maints récits de prise de pouvoir occultes, éphémères, répétitives. Le plafond sublime des corps éclatants a accouché, à quelque vingt mètres sous sa voûte, au ras du plancher des vaches, d’un long cortège de corporéités spectrales aux chairs enfouies dont seules émergent des têtes livides, omniscientes, aux visées omnipotentes. Cardinale et somnambulique cohorte des soldats de Dieu vêtus de chasubles asexuantes, aux teintes sanguinaires de l’incarnat, entonnant sur une seule note hypnotique la litanie mortifère des inusables martyrs de la cause. Causa nostra porteuse de mort, exaltant le sacrifice sans fin des chairs flétries. Vingt mètres plus haut, le Dieu planant ne peut que jeter un regard affligé sur cette absconse réalité humaine, lointainement engendrée, mesurant combien l’œuvre a définitivement échappé à son créateur. « Je ferai pleuvoir sur terre quarante jours et quarante nuits », se surprend-il à proférer en guise de menace. Mais y croit-il encore, témoin atterré de ce long cortège de vieillards cacochymes qui se balance au rythme d’une lettre morte qui a su escamoter son Verbe génial ?... Le bienheureux pouvoir divin accouche en direct d’une chimère cléricale.

   Comment la fête des corps  a-t-elle pu engendrer cette légion impuissante, éplorée, de fantômes égrotants, uniques locataires désormais de la chapelle magique transformée en une immense salle fermée à clé. « Con clave ». Conclave. Marmite autoclave plutôt où barbotent de misérables secrets prestement réduits en cendres dans la fumée grisâtre d’une ridicule cheminée sans âge. Pacotilles célestes aux relents de bondieuseries fumeuses. Torves manœuvres sur fond de confidences codées, de lenteurs millénaires, de scénarios simplissimes où bons et méchants s’étripent avec jubilation. Clergé médiatique qui ne sait que détester ou adorer et fait semblant de connaître ce qu’il ne comprend toujours pas. Triste réalité propre à enfumer la foule hystérique des pèlerins qui s’engrouillent, béats, aux aguets de la consolante papale prête à choir du balcon lointain. « Une preuve du pire, c’est la foule », nous glisse à bon escient le poète.

   Quant à Dieu, à jamais frustré de ses essais créateurs, on peut l’entendre expirer dans un souffle du tonnerre de Zeus : " Tonnerre, je ne joue plus pour tous ces pauvres hères. J’ai peur que la fin du monde soit bien triste."
 

 
    
          EPHEMERES
 
 

   Le fugace a un faible pour les incartades précaires, insolites. De celles qui nous laissent interloqués et ravis. On y déniche pêle-mêle des queues de ficelle, de ces bouts d’on-dit / as-tu-vu qui font l’avers plaisant des longs exposés et des récits patiemment construits. Il arrive que ces frêles libellules - éphémères - jouent les passeuses entre des vérités consistantes, des narrations échafaudées, bien charpentées, aptes à nous rassurer. Pour autant, il nous les faut ces précieuses vétilles, coutumières de nous peaufiner des pauses salutaires au creux de scénarios trop bien fagotés, aux issues attendues. Au jeu joyeux des hasards survient parfois l’aventure qui sait dérider nos pesanteurs ordinaires.


   Tout ronronnait jusqu’alors… quand surgit l’étincelle qui se met à vibrionner devant nos yeux épatés. Suspension des durées communes, un flottement physique et mental nous propulse loin du cours attendu des choses. Nous touchions à l’assoupissement où nous plonge toute histoire qui musarde : combien de temps durerait la traversée nous embarquant au fil du livre, du tableau, du film ? Le moment peut venir où, lassé de nous, de notre attention devenue flottante, le récit se révolte, se révulse et décide de quitter ses codes et ses repères douillets pour nous affoler et nous surprendre. Et c’est souvent par pure effraction qu’il ouvre devant nous un espace troué d’interstices, une fissure, un étonnement, un frisson embryonnaire qui réveille nos impatiences et ranime une ancienne aspiration à l’étrange.

   Le cinéaste lui-même reprend la chose à son compte : il connaît nos limites de spectateurs et sait jouer avec les codes. Aussi choisit-il le moment propice pour suspendre le récit en nous prenant par la main, ou par le regard plutôt. L’œil est soudain saisi par le minuscule, l’inattendu ou le sublime, injectés sans coup férir dans une durée subliminale de quelques secondes où s’égrènent pourtant quelques moments précieux de véritable éternité qui feront trace.
   Ainsi dans cette ville en état de siège investie et terrorisée par des militaires en armes à chaque coin de rue, nous assistons à la fuite de civils qui se terrent, se dissolvent dans chaque trou disponible, talonnés par la peur à chaque plan du film. Rafales d’armes automatiques, cadavres sur le bitume, contrôles et arrestations sommaires. Paysage de désolation, le récit court - lui aussi - dans une épouvante qui dure, nous prend aux tripes, confine au désespoir. Et c’est au mitan du film, au moment où l’on n’attend plus d’éclaircie, que le cinéaste choisit de nous délivrer une séquence nocturne, onirique : sur une avenue glauque, surgi de nulle part, un immense cheval blanc traverse l’écran - notre écran mental et affectif - de gauche à droite, dans un galop sonore et superbe, poursuivi de près par une jeep de soldats tirant en l’air (comme fêtant - eux aussi ! malgré eux - la liberté ?). Un air de délivrance baigne les esprits durant quelques secondes qui figurent la force d’un espoir possible, irréel, s’extrayant soudain de deux heures de drame.
   Ainsi dans le huis clos d’un appartement citadin abritant la fin de vie d’un vieux couple solitaire, nous voici plongés dans un climat de mort qui rôde, ne sachant quand elle adviendra. Le cinéaste nous relève soudain de notre tension attachée à cette mort programmée, nous emmenant très loin du lieu oppressant - sans le quitter pour autant - pour une brève et bienvenue bouffée d’oxygène. Cinq plans muets de quatre secondes chacun nous transportent au cœur de cinq toiles accrochées aux murs de l’appartement. Toiles quelconques, de paysages anonymes, mais convoquées là pour dire simplement l’ailleurs de la mort, son avers tangible dès lors que visible. A la suite desquelles le cinéaste sait que nous pouvons nous retourner un peu plus légers vers l’issue du récit de la mort qui rôde.
   Légèreté, fugacité de l’éphémère. Fragilité de l’insecte éponyme dont la durée de vie se perd dans les eaux stagnantes des marais. Fleur et papillon accompagnent  l’idée portée par l’homme antique sur ces moments de vie qui ne font que s’évanouir. Sans lendemain, puisqu’attaché au jour même, l’éphémère est ce moment court, passager, provisoire, qui n’excède pas ce jour, ou cet autre, marqué par son éphéméride particulier. Paradoxe entre la conscience du temps qu’il requiert pour le nommer et la pensée de son inconsistance. Tension entre le ponctuel et la durée, le continu et le discontinu, la présence et l’absence. Convulsion annonciatrice d’une mort prochaine. Spleen entre angoisse et lyrisme.
   S’il revient aux multiples formes d’art de fixer la richesse complexe qui anime la vie, certaines semblent cristalliser les paradoxes de l’éphémère. L’espace du poème parvient à saisir au filet des mots, dans le rythme du souffle, le volatile des émotions et des pensées, les métamorphoses de l’être. Lutter contre la disparition, l’oubli de nos impressions les plus fines, telle est la gageure du sculpteur de mots. « Ce qui plaît au monde est un songe éphémère », se lamente Pétrarque. A chacun de défendre la géographie des mots particulière à son espace personnel, au rapport singulier qu’il entretient avec eux, en lien étroit avec ses récits de vie. Imaginons nos mots inscrits sur autant de petits papiers que nous transformons parfois en boulettes serrées à balancer étourdiment dans le monde… Et si nous les défroissions sans les déchirer, pour les lisser et leur faire prendre un envol conscient, appliqué, attentif… mémorable ?... Volonté de retenir le « presque rien » et la certitude rassurante du « ça a été » chère à Roland Barthes.
   Dans toute photographie niche un miracle : la rencontre de l’éphémère et d’une forme d’éternité. Dans la structure microscopique des photons figeant les zones de l’image, comme dans la structure granulaire du temps physiquement inscrit. A y regarder de plus près, le temps vécu n’est pas continu, mais fait d’instants discrets dont chacun compose un chiffre parfait. Pénétrant la structure interne de chacun de ces petits miracles, nous y verrions autant d’instantanés dont la force ne dépend que de la qualité du regard que nous savons leur accorder. L’éternité du transitoire se niche dans la nature du regard porté sur l’instant - anodin, fugace, en lui-même. Le sensible est une nymphe en perpétuelle métamorphose, composée de caractères, d’idéogrammes parfaits, aux géométries accomplies. Le monde est un texte, une rêverie poétique toujours à l’œuvre, invisible dans le visible. A nous d’en décrypter les transitions magiques. Multiple présence. Surgissements secrets. Poéthique.
   « Mon esprit galope comme un cheval étonné », constate le philosophe aux aguets. « Il se balade en liberté sur la toile de mes fictions », ajoute en écho le peintre cinéaste. Tous les deux ont raison. L’art sait inscrire nos imaginaires dans les fugacités durables de l’éphémère. Si durables qu’il nous est loisible d’en faire l’inventaire, nous en rejouant mentalement la pertinence apte à nourrir notre mémoire émotive. Fines libellules du sensibles, ces éphémères témoignent de jeux de bascule dans l’étrange qui frisent souvent une élégance de l’instant que nous ne soupçonnions guère. Une manière d’apogée de la métamorphose.

 

 
     NOMBRE D'OR
 

Divine proportion. Rapport magique contenu tout entier dans la symbolique d’une lettre : la « phi » grecque, initiale du légendaire Phidias, architecte du classique Parthénon dont la structure se décline en autant de rectangles d’or. « Les choses qui sont dotées de proportions correctes réjouissent les sens », note Thomas d’Aquin.

  Que peuvent avoir en commun des phénomènes naturels aussi divers que l’agencement des graines d’une fleur de tournesol, l’élégante spirale dessinée par la coquille de certains mollusques, et le profil de la Voix Lactée, la galaxie qui nous accueille ? Quelle règle géométrique d’une inégalable harmonie se cache dans l’œuvre de grands artistes et architectes, de Vitruve à Le Corbusier en passant par le grand Léonard et Salvador Dali ? Aussi incroyable que cela puisse paraître, la réponse à ces questions est un simple nombre !

   Un nombre d’une humble apparence, connu depuis l’antiquité, qui apparaît continûment dans toutes les représentations naturelles et artistiques : le Nombre d’or. Un nombre à peine supérieur à l’unité, mais composé d’une suite infinie de décimales. A l’image du fameux « pi » grec, lui aussi, connu de tous les collégiens. Valeur arithmétique dorée : 1,61803… Nombre d’objets de notre quotidien sont façonnés selon cette divine proportion : livres, cartes de crédit, journaux, téléviseurs, tableaux, écrans divers… Dorées sont nos fenêtres ouvertes sur le monde.

   La première trace écrite de phi remonte à l’an 300 avant JC, dans un ouvrage qui compte parmi les plus célèbres, les plus imprimés et les plus commentés de l’Histoire : les Eléments de géométrie d’Euclide. Œuvre maîtresse pour la compréhension du monde, premier best-seller scientifique, ouvrage fondamental de notre culture. « Le tout est à la partie ce que la partie est au tout. » Ainsi, le rapport Longueur / largeur de nos cartes familières est-il sensiblement toujours le même : 1,61803… Géométrique à l’origine, le vieux nombre d’or donna naissance à des suites arithmétiques remarquables mises au jour par le plus grand mathématicien du Moyen Age : Finobacci, fils d’un marchand italien du XIIe siècle initié aux mathématiques arabes et au système arabo-hindou. Avant une vulgarisation européenne qui créa nombre d’objets à la logique rigoureuse : compas d’or, spirales, pentagones, étoiles, pavages, polyèdres, pyramides, flocons de neige…Tous phénomènes aux équilibres secrètement codés. Le Nombre d’or au cœur du langage mathématique de la beauté.

   Depuis les pyramides d’Egypte jusqu’à la Porte du Soleil, monument de culture pré-inca, des civilisations éloignées par le temps et l’espace se rejoignent - sans toujours se concerter - dans leur estime du nombre d’or. Même l’éminent luthier Stradivarius prit la précaution de percer les trous de ses violons selon les proportions d’or. Architecture, astronomie, dessin, peinture… Toutes ces activités humaines font appel à une même loi.

   Qu’en est-il de la Nature ? Symbole de l’idéal humaniste de la Renaissance, l’Homme de Vitruve, de Léonard de Vinci met en valeur les proportions idéales du corps humain, inséré dans un carré et dans un cercle. Le rapport entre le côté du carré et le rayon du cercle est le nombre d’or. Et même si notre développement physiologique humain est soumis à un constant changement de proportions, nous conservons notre forme d’origine selon une figure précise et régulière : la spirale.

   Les insectes tracent également une spirale quand ils s’approchent d’un point de lumière. Les rapaces suivent cette même trajectoire quand ils se lancent en chasse. C’est la seule qui leur permette de maintenir la tête droite sans jamais lâcher des yeux leur proie. La vie végétale n’est pas en reste. Etudiant la disposition des feuilles sur une tige, nous remarquons que celle-ci obéit à des règles géométriques et numériques : une sorte de « patron », une organisation, apparaît alors, par groupes de cinq et suivant… des spirales ! Le chou romanesco déploie ses spirales parfaites vers la droite et vers la gauche selon les suites du nombre d’or. Quant à la taille d’un arbre, elle varie tout au long de sa vie, mais son apparence extérieure - les proportions entre sa taille et la longueur de ses branches - restent identiques.

   La spirale d’or donne forme aux escargots. La structure interne de la coquille du Nautilus se construit par ajouts successifs de compartiments chaque fois plus grands, mais qui conservent tous la même forme. Décidément, le nombre phi n’a rien d’une antiquité qui aurait pris la poussière, bien au contraire : il continue sa vie, plus vigoureux que jamais ! Son territoire de compétence sur nos univers présente des horizons infinis qui n’en finissent pas d’étonner le spécialiste comme l’amateur. Selon le mot célèbre de Galilée, l’immense livre de la nature est écrit en langage mathématique. Qui nous incite à décrire, comprendre et agir. Triptyque sur lequel s’est construit le progrès du savoir humain. Et son incroyable harmonie.




    MAÏEUTIQUES 



   Chair de nos mères, paroles de nos pères. Quand la parole prendra-t-elle chair si la chair est impuissante à livrer parole ? Le fleuve du temps voit chaque père reprendre insensiblement ses gammes sur le père enfoui avant lui… en prenant soin du père à venir. Chaque génération penche sur la suivante un regard attendri, au risque de s’y perdre. Père présence, disparition, force. Père calme, peur, refuge. Père oubli, patronyme, transparence. Tous pères solidaires. Et si les pères sacrifiaient leurs goûts, leur consistance, et jusqu’à leurs rêves pour dédouaner d’antiques pères absents, fantômes demeurés à l’état de trace, d’ébauche, car trop vite disparus, évaporés. Mais quel père est-il vraiment comptable d’un autre alors que tous le sont par hérédité ordinaire des âges, sourde voie d’héritage ? Devoir vital d’échapper au long cortège de la malédiction des pères. Oser sortir de la lignée immémoriale pour rester au guet d’un chemin singulier et solitaire, à la croisée de tous ces pères possibles à épuiser… sans en élire aucun.

   Père initiateur, passeur de vie, faiseur de traces en vrac, obstiné bricoleur de petits riens, entêtant poseur de mots sur tout, inlassable épuiseur des pourquoi et des comment, manitou pédagogue des fines leçons de choses comme des grands secrets à partager. Père pélican, touchant cousin de nos frères animaux, prédateur naturel qui s’ignore, bricoleur d’une oralité ludique et dévoreuse penchée sur la grande marmite fumante des mets et des objets. Papa poule, rassurant double se glissant dans l’ombre des mères. Père de passage semant au hasard des désirs, essaimant ici et là, au fil des rencontres ; mateur indifférent de moissons vite délaissées. Père à jamais virtuel, vieux garçon recouvrant de la cendre du temps sa généalogie incertaine. Père chef de clan, grand sachem, vivante statue sur pied, réceptacle des haines comme des adorations, Commandeur pathétique et terrible. Père récit fascinant les enfants de contes répétitifs immémoriaux, dansant la gigue en compagnie de lutins gouailleurs. Père toujours au charbon épuisant le réel, épuisé du réel, puits à réel. Père conseil, père phare, père copain proche et complice des quatre cents coups de l’enfance. Père peur de ce qu’il a mis au monde et qui le dépasse. Père de la Nation, recours unique, symbole toujours au garde à vous, tapi dans nos consciences collectives et dans la nuit de l’Histoire. Petit Père des Peuples, sourire chafouin et calculs débonnaires, décrétant le Bien - le sien - urbi et orbi. Père curé semeur de sermons vides ne tombant qu’entre les oreilles de piafs volages. Père la pudeur, père la vertu, arborant leurs raideurs primaires et surannées. Camaïeu miroitant de paternités.

   Voguant sur les ailes de sa métamorphose, le père nouveau - avatar animal du vin primeur - ranime la flamme de l’antique père oublié qui brûle en lui. Brûle de bien faire, jure de ferrailler hors des abdications et compromissions. Combat neuf, vivace, toujours repris à ses fondements. A perpète. Défi ordinaire où s’abîmer insensiblement. Jusqu’à en oublier le « hors père », cette parole qui ranime l’envie, renoue avec d’antiques désirs, les primitifs qui ont modelé l’âme. Origines profondes contre empreintes obligées. Père trace.

   Homme sage. Père Socrate accoucheur des esprits à défaut d’engendrer les corps. Violence du questionnement socratique faite au disciple ou à l’élève, à qui l’on propose d’accoucher de… lui-même. Autonomie construite par le fils qui mène son raisonnement personnel, édifie sa loi propre. Le savoir est en nous, à portée, et nous ne le voyons pas ! Pauvres prisonniers d’une caverne obscure, il ne nous est donné que d’apercevoir les silhouettes dansantes animées par de vilains faiseurs de prodiges. Nous ne voyons que des ombres, nous n’entendons que des rumeurs, celles de la doxa, de l’opinion courante véhiculée par tous. Tandis que la plus intime connaissance, celle de nous-même, nous échappe… Seul l’électrochoc socratique peut déciller nos yeux aveuglés, confinés dans la vaine critique des apparences.

   Le père Socrate. Homme de tous les paradoxes. Face plate, nez camus, narines retroussées, œil de bœuf, toujours mal attifé, le philosophe le plus incarné qui soit  fait de sa laideur une preuve de sa… beauté ! Lui le tenant du canon grec Kalokagathia qui fait s’harmoniser beauté et bonté en proportions égales. Beau mais laid, bizarre mais rationnel, homme poli toujours en retard, tempérament de buveur jamais ivre, anti-héros qui fuit la gloire publique, maître penseur qui refuse de donner la leçon à quiconque, rationaliste évoquant une révélation divine, révolutionnaire et conservateur au point de se plier à des lois injustes qui le conduisent à la mort. Homme complexe à l’image d’une vérité qui l’est tout autant lorsqu’il appartient à chacun de se la concocter pour ce qui le concerne. Pas de prêt à penser !

   On n’apprend pas, on se remémore. Il faut se défaire de ce que l’on croit savoir - l’opinion - pour désirer connaître - naître avec. C’est ce désir-là qui nous rend le savoir intérieur. Apprendre à… désapprendre, à nous déprendre ! Le dialogue socratique nous conduit à la construction d’un objet commun repris par chacun à son propre compte. Force de la maïeutique des âmes.

   « Philosopher, c’est apprendre à mourir. » Détacher l’esprit du corps. Penser des réalités qui, elles, ne meurent jamais. Platon développe l’Apologie de Socrate en lui faisant retourner l’accusation contre ses juges. Il est cet homme singulier qui accepte de mourir au nom d’une vérité qu’il porte en lui et qui lui est supérieure : comment vivre autrement ?

   Accoucher du savoir, comme de la chair : acte violent, douloureux. Zeus, le dieu des dieux, en fait l’expérience forte. Saisi de violents maux de têtes, il doit appeler à l’aide son forgeron de fils, Ephaïstos, pour lui briser le crâne afin d’en faire sortir sa fille  Athena, - née de la tête - pour s’incarner en… déesse de la sagesse. Naissance cérébrale dont on s’assure de la viabilité en se livrant au rite antique de l’amphidromie : le père fait le tour du foyer en brandissant son enfant, lui conférant ainsi sa légitimité et la reconnaissance sociale aux yeux des siens. Aux affres de l’accouchement succèdent les moments heureux de l’accueil du nouveau-né. Savoir et sagesse, en l’occurrence, viennent d’investir le panthéon de la pensée. Pour une joie similaire aux naissances charnelles : celle qui consacre la force de l’esprit raisonnant en écho à l’âme résonnante. Puissance du penseur-né prêt à initier le questionnement porteur de toutes les libertés.    

    Qui suis-je, moi seul, hors père, hors repères, tous horizons ouverts ? A moi seul de le dire. Alors je parle, parle encore. Histoire d’entendre ma propre voix résonner en moi. Encore une fois. Jusqu’à plus soif. Jusqu’à chanter. Et puis je danse sur le deuil apaisé des espoirs évanouis.


   
 
     LUDOPHONIES
 
 
Métamorphose des formes. Douce folie de ludions langagiers. Lassés de désigner au plus près de décevantes ou monotones réalités, les mots s’envolent, s’égayent soudain comme une volée de moineaux ivres de jeux dans les fourrés profonds des jardins de la langue. Et nous, usagers ordinaires ou écrivains familiers, nous amusons de ces caprices ludiques, heureux d’en recueillir de nouveaux fruits, sous  forme d’étranges énigmes à rire ou à
s’émouvoir. Il y a grande jubilation à la langue en fête. Et à la fabrique des mots.



Traits d’esprit, allusions, calembours. Equivoques, ambiguïtés. Chaque tournure de jeu a son originalité propre, ses règles et partis pris. Les enfants nomment « devinettes » ces énigmes prisées dans les salons d’autrefois. Paroles obscures, mystérieuses, dont le sens est voilé sous une parabole ou une métaphore. « Quel animal marche le matin sur quatre pieds, à midi sur deux, sur trois le soir ?... », demande le sphinx à un Œdipe circonspect.
   Le calembour a mauvaise réputation : il joue du double sens, des homophonies faciles et parfois d’un mauvais goût souligné par le grand Hugo : n’est-il pas « la fiente de l’esprit qui vole » ? Allusion aux petites caboches de piafs. Plus succincts et actuels sont les allographes en SMS : liberté DCD, doctrinaires AI répondent aux crédits BC, à la charte LUD. Embusquées non loin de là, les contrepèteries frôlent le risque d’un goût qui peut s’avérer douteux : « Partir, c’est mourir un peu ».
   La fabrique des mots tourne à plein régime quand s’éveillent les néologismes. La très ordinaire « voiture » se découvre des poignées de cousines, déclinées en argot ancien ou récent : tout à tour caisse, bagnole, chignole, tire, tacot… L’espiègle Frédéric Dard, amateur mutin, en fourgue à foison dans ses San Antonio : ses héros battent des ramasse-miettes pour faire du gringue, se sentent jalminces, s’empaffent dans de joyeuses chicornes, ouvrent leur boîte à ragoût, sans renauder à la tortore. Ces locdus clapent de la menteuse en éclusant un scotch, avant de s’esbigner ou de mettre les adjas.
   Quant aux lapsus, ces bourdes involontaires de nos politiciens - « ils m’ont mal sous-estimé », assure sans rire un illustre président -, ils fleurissent aussi dans la bouche de nos plus avisés sportifs ; « à l’insu de leur plein gré », il va de soi. Le langage informatique réveille nos imaginaires en forgeant les métonymies « souris, bureau, fenêtre ». Les écrivains s’amusent à des coagulations phonétiques : « Doukipudonktan », s’insurge la Zazie de Queneau prête à découvrir « Singermindépré ». D’autres s’abandonnent à d’intuitifs néologismes : « Foluptueuse », folle de volupté, « Députodrome », Assemblée Nationale, « Joconder », sourire d’un air niais.
   « On n’habite pas un pays, on habite une langue », suggère Cioran. Quel rapport de la pensée au langage ? C’est l’enjeu posé par Rousseau dans son Essai sur l’origine des langues. On ne peut parler si on ne sait penser, et inversement. Ce que parler veut dire ?... cela a à voir avec l’origine des facultés humaines requises pour l’exercice. Il faut bien un surplus d’intention pour que le langage puisse advenir. Parler, c’est se dire soi-même, parler de son désir, se mettre en scène à travers les mots. L’enfant n’éprouve-t-il pas un besoin viscéral de parler dès qu’il s’éprouve comme sujet conscient dans le monde ? Rousseau distingue le langage signification du langage communication. Et, décortiquant plus avant le formidable outil, il pointe notre faculté à oublier le significatif ordinaire pour en isoler une qualité « abstraite ». Alors que dans un monde sans classification tout serait confus, magmatique, totalitaire, l’aptitude au langage nous rend capables de mettre de côté, de séparer, d’ « abstraire » certaines qualités. Un peu comme on extrairait un fin nectar précis, précieux, d’un chai de cent ans d’âge. Ainsi, autant le mot « frère » exprime une personne concrète à relation ciblée, autant l’adjectif « fraternel » renvoie à une idée générale moins saisissable, plus abstraite et réutilisable dans maints contextes. Abstraire, c’est aller à l’essentiel du sens, indice certain d’une exigence intellectuelle. « Le mot effectue le meurtre de la chose », confirme Lacan. Le langage, outil d’humanité.
    On va jusqu’à inventer des langues complètes, réplique du plaisir des babils enfantins, des jeux avec les sonorités, de ces lallations poussées à partir d’ émissions buccales inouïes. C’est le javanais, amusement de potache, jargon parlé plus que réel codage. On intercale dans les mots les phonologies parasitaires va ou av : bavonjavour pour bonjour, savupavermavarchavé pour supermarché. Non loin, le verlan, autre argot, inverse les syllabes : teubê pour bête, vénère pour énervé, zyva pour vas-y. Plus ancienne forme au 17e siècle : verjus pour jus vert. Plus sérieux, l’espéranto, seule langue construite devenue vivante avec des locuteurs actifs répartis dans la plupart des pays du monde… et relancée par Internet. Langue d’un « pays enchanté », à l’apprentissage facilité par une absence notable d’exceptions. On peut rêver en parlant neuf.
   Slam et rap contemporains mènent plus avant encore les tentatives de libérer l’expression par un verbe haut et fort. Les mots riment et rythment à tire-larigot, entraînent une musique de la langue qui nous emporte au cœur de l’émotion, ne nous lâche plus, nous ensorcelle. Réminiscences du scat - onomatopées aléatoires de la voix escamotant le code musical - propre au jazz. L’inspiration déborde, se lâche, emporte le langage dans un délire inventif sans limite et sans fin.
   On est loin de la sage « étymologie » - « recherche du vrai », au sens… étymologique - toujours en quête du sens, au plus près de l’histoire réelle des mots, de leur pérégrinations obligées d’une mémoire à une autre. La langue ne se sent bien qu’en état de permanente invention. Dans la suspension inattendue des envols à la Desnos : « … le cœur sur la main et la cervelle dans la lune ».  
 
 
    ENFANSONGES
 
Art du rêve. Rêve d’enfance. Enfance de l’art. Toute une vie se résume sur la surface d’un seul tableau aux couleurs multiples. Grand carnaval des animaux figuré par le peintre passionné des origines de la vie. Entrelacs de scènes anthropomorphiques où hommes et bêtes mêlés emplissent un univers pictural nourri aux souvenirs enfantins. Visions et fragments de réalités côtoyées ou entrevues. Echos fertiles et touchants offerts au jeu candide des associations. Naïveté d’un regard naissant sur la magie possible du monde. La vie paysanne déploie son réalisme ingénu. L’homme devenu adulte se plaît à ranimer l’enfant assoupi en lui. Songes éveillés pour enfançons ravis.
   Place d’un village - Vitebsk -  comme scène d’un théâtre familial, rural, jouant les épisodes familiers de la vie quotidienne du menu peuple. Derrière ces bohèmes modestes, sans le sou, l’enfant qui fut ranime la tendresse d’un regard qui n’a rien oublié. Marc Chagall - le peintre candide - aime voir le monde comme les enfants seuls savent le recréer : merveilleux. A ses yeux, ce sont eux qui ont raison. Leur sens du surnaturel parvient à dévoiler une magie où les gens marchent sur la tête, volent comme des oiseaux. Où les vaches s’abritent sous des ombrelles, où les corps flottent dans les nuages. Où des animaux aimables jouent du violon. Un univers parallèle que l’imaginaire jubile à renverser cul par-dessus tête, parmi un flot de couleurs qui éclatent et pétulent.
   Et mille autres trouvailles. Un violoniste rigolo au visage peint en vert joue, sur le toit de sa maison, une musique au plus près du ciel. Il neige sur le village et l’église a un curieux petit clocher rond comme un oignon. Un village assez pauvre, perdu dans la campagne, arbore fièrement ses maisons de bois. Non loin, une poule géante emmène un rêveur sur son dos. Le peintre a décidé de raconter son histoire en redonnant vie à ses proches, ses voisins, ses animaux préférés. Sans oublier ses objets familiers : le petit violon chante toujours la même chanson.
   Un autre jour, l’enfant-peintre s’en va avec son oncle au fond des campagnes chercher des bestiaux dans sa carriole cahotante. Alors il peint ces animaux qui lui sont chers : vaches, ânes, chevaux. Et puis aussi coqs et chats. Il leur fait la fête en coloris vifs, en bleu, en rouge, en vert. Tant ils font partie de lui, de son histoire. Tant il les aime. La mémoire de l’enfant jette pêle-mêle sur les toiles du peintre ses objets familiers préférés. Horloges, crucifix, chandeliers entreprennent une curieuse farandole. Une horloge est emportée dans les airs par un poisson ailé qui joue du violon. Tandis que des silhouettes d’amoureux se nichent dans les buissons. Les doux bonheurs se lovent à l’abri du fil tourmenté de l’histoire.
   Et lorsqu’un cirque s’installe sur la place du village, on tourne, on danse, on se promène la tête en bas. Acrobates, écuyères, trapézistes s’animent de couleurs pimpantes. Les têtes se dévissent, se décrochent. Les corps se courbent, s’arquent en des ondulations improbables mais toujours touchantes, élégantes. Avant que tous ne remontent sur les toits hospitaliers. Une vache rouge y nourrit deux verts enfançons, clin d’œil du peintre à l’antique légende romaine des frères jumeaux Romulus et Remus. Scène paysanne chaleureuse qui sent l’étable, en contrepoint à l’espace cosmique éthéré. La fermière qui s’apprêtait à traire la bête en perd… la tête ! La vache nourricière se fait vache céleste qui engendre l’univers et les astres. Couronnant ses héros sympathiques, en guise de protection et d’heureux destin, Chagall installe à leur intention un ballet d’étoiles filantes illuminant la nuit sombre. La lumière défie l’ombre.
   Prophètes et rois de la Bible viennent se mêler à la fête, escortés par des bambins séraphiques. Adam et Eve sont de retour dans un paradis envahi de fleurs. Tout en haut, un ange allume les bougies célébrant la recréation d’un Eden trop tôt envolé. Réalité et sacré se mettent au service d’une même révélation au cœur de la grande célébration picturale d’un éternel printemps de la vie. Chagall, guetteur d’humanité, est l’inventeur de l’un des plus beaux bestiaires qui puise son énergie dans le bouillonnement, les tensions, les déchirements de l’inconscient. L’exil, la solitude, la nostalgie s’éclairent de cris, de stridences colorées. Du sang de l’histoire, il puise sa couleur première. Des spasmes et agonies terrestres il tire le goût des envols vers les images du rêve. A la rencontre d’un mythe moderne qu’il crée à hauteur des enfants que nous sommes tous. A hauteur de sa modestie : « Moi, vous savez, je suis un pauvre homme : je doute. Il n’y a pas de secret chez moi. J’ai fait mes tableaux, tout est là. Il n’y a rien à ajouter. »
   Et pourtant, le peintre devenu adulte sait entretenir avec ferveur ce paradis naïf de l’enfance. Aux épreuves douloureuses de la vie il oppose crânement sa résistance  personnelle et artistique. Bleu contre jaune, rouge contre vert, le grand gosse aime à se jouer des couleurs en les opposant entre elles. Maniant les chromatismes du rêve, il invente pour ses personnages des barbes tour à tour violettes, bleues ou vertes. Primitif et Fauve à la fois, il s’offre la liberté de mettre de la couleur où il veut. Un délicieux âne vert ouvre son bestiaire enchanteur où des animaux ravis assistent à la valse des corps et des têtes. Non décidément, ce poète n’a pas la tête sur les épaules, apportant crédit au dicton yiddish : « On dit de quelqu’un que sa tête vole dans le ciel quand il se laisse emporter par sa fantaisie. » Il aime jouer de la métaphore et du souvenir palimpseste : la mémoire du  village est à Chagall ce que la vache est au veau : une mère, un lieu d’origine dont on ne se défait jamais tout à fait.
   Ivre d’images, de sensations, d’idées, le peintre plante un couteau au cœur de sa toile, évoquant la violence de la création et l’irruption de l’imaginaire et des passions dans l’univers quotidien des objets familiers. L’éternel enfant rêve ou cauchemarde -c’est selon - entre tradition juive et folklore russe, contes de Gogol, fables de La Fontaine et épisodes de la Bible. Serait-ce lui, déguisé en Minotaure songeur vêtu de rouge, enveloppant une jeune femme recouverte d’un foulard à la mode russe ? Lui encore ce personnage tombant du haut de la toile et glissant sur la surface enneigée ?...
   La tête à l’envers, l’homme poète réfléchit hors de soi. A l’image du peintre travaillant ses scènes dans tous les sens, les accrochant même parfois à l’envers. Happés par l’apesanteur, nous pénétrons la tête la première dans le chaos primitif du paradis naïf, coloré, de l’enfance. « Mon cirque se joue dans le ciel », nous souffle Chagall.

 
 
     PALETTE
 
   Puissance du coloriste. Violence des éclats de lumière. Sensations tactiles optiquement suggérées par les matières. Métal, ciels, soies ou chairs ouvrent autant d’univers parallèles que nos regards pénètrent sans en croire vraiment leurs yeux. L’artefact pictural transmue nos réels en autant d’éclats de vie toujours déjà là où coule la source de nos mondes intérieurs. Devant nous l’incroyable auquel il nous est soudain donné de croire, le voilé dévoilé, le figé habité, l’éthéré tangible.
   L’ampleur de la palette déploie ses nuances comme l’instrumentiste répète ses gammes. Avec infinie patience, régularité métronomique, souci du détail. L’échelle chromatique expose ses touches quasi sonores aux demi-tons troublants. Les rouges s’animent, s’apprécient, se prêtent à sens. Le vif carmin - colorant extrait de cochenilles - nous invite aux plaisirs capiteux et nocturnes de la cité proche. C’est le rouge profondeur, le rouge passion des franches et fastueuses bombances. A sa marge pointe le magenta, rouge violacé, mélange de lumières bleu et rouge. L’une des trois couleurs primaires, avec le cyan et le jaune, utilisées en quadrichromie, avec le noir. Non loin, le rouge bordeaux, foncé, grenat - silicate naturel aux accents de pierre précieuse ou de teinte vineuse. Le rouge vire au pourpre - extrait de mollusque enflammant les tuniques romaines - qui, injecté de jaune, vire au sang caillé, dernière étape avant le rouge brun du sang séché. Le rose enfin, joyeuse outrance, noie les bleus célestes, trop profonds, d’une nuance d’ironie bienvenue : fané comme un « vieux rose ». Jusqu’aux limites du rose fuchsia où percent parfois des atmosphères déliquescentes dans des paysages de boue ou de feu. Des rouges se dégage une teneur charnelle que l’on croirait parfois porteuse du tanin extrait des rafles de son raisin par le viticulteur. Les rouges savent donner tout leur alcool à des compositions charnelles ou crépusculaires.
   Il peut arriver que les couleurs s’échappent de la palette, subrepticement, à l’insu du peintre. S’incrustant dans les profondeurs du langage ordinaire, elles y mènent des vies parallèles, à travers métaphores et images variées issues de sagesse populaire. Echos climatiques, échos chromatiques. La matière des ciels se charge de masses cotonneuses où jaillissent des embrasements de fin du jour. Bleu ciel, bleu nuit profonde, bleu intense, outremer qui s’impose en plein jour. Aquatiques reflets bleus explorés sans fin par les impressionnistes.  Bleu assaisonné de rouge pour en exprimer la valeur violacée. Bleu léger où s’évanouit l’horizon, où s’estompe l’azur. Sang bleu, sang noble. Conte bleu fabuleux. Houille bleue, énergie des vagues, des marées. Peau bleue frappée par l’œdème. Maladie bleue. Bleu couleur spectrale entre vert et indigo. Bleu pervenche, mauve. Bleu de Prusse, de cobalt, résidus métallifères. Fumée bleuâtre de cigarette. Bleusaille affrontant des peurs bleues. Affleurement bleuâtre des veines qui serpentent sous l’épiderme. Bleuet, centaurée parsemant les blés d’or. Reflets bleutés. Les bleus parcourent nos réalités familières.
   Face à tous ces coloris capiteux ou communs, picturaux ou langagiers, seul le blanc foudroie sur la toile. Pas seulement parce qu’apposé à l’état pur, mais grâce à la gamme des gris, plus subtils les uns que les autres, qui en nourrissent la luminosité. Effets satinés sur drapés de coton coulant en rivières lumineuses qui, lorsque le tissu se relâche, composent les morceaux d’une peinture quasi abstraite aux transparences liquides.
   Jeux combinatoires du peintre qui fait dégouliner de ses tubes une seule, puis deux, trois, quatre des couleurs de sa palette de base. Sans oublier son or toujours présent à l’état de poussière ou de mélasse bruineuse. Le pari consiste à tenter d’épuiser toutes les combinaisons chromatiques pour autant d’atmosphères imprégnant la toile. Et à capter cette coïncidence - éphémère par nature - entre la trace visible du pinceau et la part de réalité qu’il figure. L’éphémère confine à l’éternel, l’espace d’une toile.
   « Touche avec les yeux », intime-t-on au jeune enfant ébahi. Conseil cruel ou fertile injonction ? Fourmillements et démangeaisons tactiles témoignent d’une permanence dans l’appréhension sensible des couleurs. Comme la trace de réminiscences d’un éden antique. Celle de notre ancêtre des cavernes découvrant l’intense plaisir de plonger ses mains dans la fraîche consistance des argiles molles. Euphorie aussitôt prolongée par la vision d’un premier - et grossier - nuancier d’ocres terreux. De la couleur tirée des éléments aux palettes de la Renaissance… De la main au regard, du regard à la main… La palette se fait support de matériau comme d’intentions. L’artiste y dépose les virtualités de l’œuvre à venir. En attente de polychromies étonnées.   


   BIOPHONIES


   Isolation, normes, protection, l’acoustique prend des airs de repli dans l’ordonnancement, la restriction, le contrôle. Notre capacité à entendre ne procéderait-elle plus que par soustraction, annulation, disparition ? Sommes-nous à ce point tentés, hantés par le silence ? Et qu’en est-il de la signature acoustique propre à tout ce qui vit ?

   Car le vital bruisse de mille émissions aux fonctions ordinaires ou inattendues. Créations buccales de tous ordres, entre borborygmes, flatuosités, gargouillis bizarres, plus ou moins infâmes, ou nobles vocalises célébrant l’esthétique. Murmures signés, codes inscrits au plus secret des organes intérieurs. Chahut sonore de la corporéité se rappelant à notre bon souvenir comme à notre plus fine écoute.

   Stridulations insistantes des cigales. Grincement de dents chez le poisson-perroquet. Rumeurs fauves des cétacés marins, dont l’intensité, si elles étaient produites dans l’air ambiant, équivaudrait à la décharge d’une arme à feu de gros calibre à quelques centimètres de notre oreille. Puissance sonore de la crevette pistolet, corpuscule de quatre centimètres émettant - proportionnellement à son poids - un souffle sonore neuf fois supérieur à celui d’un orchestre symphonique.

   Les animaux peuvent aussi adapter leurs comportements acoustiques. Un enregistrement en fait foi : l’orque imite l’aboiement de l’otarie aux fins de l’attirer et de la dévorer. Des papillons de nuit parviennent à brouiller les signaux des chauves-souris prédatrices. Défense du territoire, chasse, accouplement ou simple jeu… Quel que soit l’objectif d’un signal, celui-ci doit être audible et sans interférences. Précision millimétrée de Dame Nature.

   Y a-t-il du hasard dans la nature ? L’origine et l’évolution de la vie relèvent-elles de ce hasard ? Des savants parlent d’une probabilité quasi nulle à ce sujet. Les mouvements des masses nuageuses, les tourbillons produits pas l’eau d’un fleuve sont comme le trajet d’une boule de billard : autant de phénomènes soumis à variations, à digressions, échappant, à un certain moment, à toute prévision. C’est une longue suite de mutations heureuses qui ont fait de l’homo sapiens ce qu’il est devenu. En physique, beaucoup de phénomènes n’obéissent à aucune loi. Pour autant, la métaphysique classique ignore la notion de hasard. Selon Spinoza, Dieu « existe librement (quoique nécessairement) parce qu’il existe par la seule nécessité de sa nature ». Puisqu’il est infini, qu’il est partout dans la nature, il y a partout de la nécessité et non du hasard. A la lumière des sciences modernes, on peut aujourd’hui se poser la question des limites - toujours provisoires mais bien réelles - de nos connaissances. Et donc de la nécessité de leur actualisation permanente. En biologie moléculaire, l’opposition hasard / nécessité n’est ainsi pas une contradiction. D’un côté, il y a le hasard des mutations génétiques. De l’autre, il y a la nécessité, pour tout organisme, de résister au milieu et de s’y adapter. Une mutation favorable à la survie sera retenue, une mutation défavorable sera éliminée. Hasard et nécessité.

   L’univers du vivant crée l’harmonie sonore au sein d’un grand orchestre animal. Tempérée ou tropicale, chaque forêt génère sa propre signature acoustique, expression spontanée, organisée, des insectes, des reptiles, des amphibiens, des oiseaux et des mammifères. Le cerf brame pour inaugurer la saison des amours. Les grenouilles arboricoles du Pacifique se disputent la fréquence de la bande acoustique : l’une coasse, suivie immédiatement par une autre sur un registre plus aigu… et l’orchestre se met en branle. Un paysage sonore africain baroque, est révélé par l’analyse fine des spectrogrammes : les insectes tissent la toile de fond, chaque espèce d’oiseau pose sa touche, les serpents, singes et grands félins complétant les niches de l’espace sonore. L’orchestre est au complet.

   Plus de quinze mille sons originaux interrogent notre curiosité dans ce répertoire méconnu des espèces animales !  Auxquels se mêlent ceux, plus familiers, de la géophonie : vent, eau, pluie, mouvements du sol… Et ceux, plus contestables, de notre propre cacophonie humaine : extraction minière, exploitation forestière, étalements urbains et pollutions conséquentes, qui réduisent d’autant la superficie des habitats sauvages… et perturbent gravement le grand orchestre naturel.

   Tendons notre ouïe. Le vent agite quelques feuilles. Un pinson des arbres s’essaie à quelques gammes, tandis que le coucou engage résolument sa rengaine têtue. La vocalise en spirale du pouillot véloce rompt le silence et gonfle l’espace. Chaque arbre a sa musique propre, qui varie selon la saison. Rude, rugueuse, plus sourde, l’hiver. Ronde, pleine, proche du ronronnement, l’été, alors que la végétation au sol se fait craquante. Le monde forestier bruisse de sons que le visiteur ne perçoit plus. Manque d’habitude ou simple distraction. Seule l’oreille aux aguets saura distinguer les nuances. Bienveillances de l’attention.

   Mais comment reconnaître, entendre des sons que l’on n’écoute plus ? En perte de références, note sensibilité diminue. Rampante, insoupçonnée, notre surdité s’installe sans crier gare. Le grand orchestre de la nature s’éteint peu à peu.




 

mercredi 13 août 2014

EMOUVANCES (8)

CHORALISES


   Vocalises à s’enchanter. Gaîté sans motif. Naturelle impudeur d’un chant pour soi. Expression du pur sentiment d’exister. Le chant est à lui-même sa propre fin, la tonalité fine, légère, de notre être au monde. Séduction primitive louée par Jankélévitch, philosophe de la musique : « Celui qui parle tout seul est un fou, mais celui qui chante seul est simplement gai. » (La musique et l’ineffable)

   Chant XII de l’Odyssée d’Homère : Ulysse se révèle le premier mélomane à oser  se plonger dans la séduction abyssale du chant premier. Prudent, le héros du retour nostalgique se laisse lier à un mât de son navire. Il s’agit d’entendre et de jouir du chant ensorceleur des sirènes sans succomber à leur piège fatal. « Retenez-moi d’être envoûté !... » Le maître a pris soin de mettre du miel dans les oreilles de ses marins, galériens enchaînés à leurs bancs, chargés de convoyer leur héros au-delà des périls qui le guettent. Figure du  bourgeois mélomane jouissant des plaisirs de la vie tandis que l’ouvrier rame. Air connu, contrairement à celui, magique et mystérieux, des sirènes, plus proche d’une pensée mythique exprimée par les chœurs tragiques grecs.

   Ulysse, premier homme moderne à côtoyer le mythe… pour mieux s’en affranchir. Le héros voyageur enchante pleinement ses oreilles avant de poursuivre son périple, en sortant de cet univers magique qu’il s’agit de dépasser. Se plonger dans la langue pure, originelle, pour aller outre et l’oublier ensuite au profit d’une reconquête objective du vaste monde qui s’ouvre à lui, d’un éternel retour qu’il appelle de ses vœux. Ulysse, premier aventurier à dire adieu au mythe, à s’arracher par la raison aux folies séduisantes du chant. La modernité et la culture naîtront de ce dé-chantement, de ce désenchantement.

   Déchirement et regret. Nostalgie d’un éden perdu. L’oubli volontaire du chant primitif des sirènes signe la perte d’une innocence première. Celle d’un chant des origines. Celle évoquée par Rousseau dans son Essai sur l’origine des langues : d’abord purement chantante, la langue exprime le cœur. Avant qu’elle ne se fragmente, ne se démodule, ne se détimbre pour se muer en parole éternelle. Dénaturation, maturation vers d’autres horizons.

   Le chant dégénère-t-il en parole, ou le bruit s’élève-t-il en harmonie ? Cette bascule vers la culture est-elle déchéance ou élévation ? C’est toute l’ambivalence du chant : cri brut, animal, des passions qui s’exaltent ; vocalise à modulation humaine. Le bruit se métabolise en son devenu signifiant. Adieu au langage parfait qui doit laisser place à la parole mesurée, comptée, soupesée, travaillée. Se mettre à parler, c’est déchanter. L’acquis de la parole est l’adieu permanent à notre état de nature, à l’enfance du chant. Passage de la nature à la culture, cette dernière se concevant par la nostalgie de ce qu’elle à cessé d’être, par ce dont elle signifie la fin.

   A l’opéra, ce qui nous séduit, ce n’est pas la voix parfaite, mais la voix singulière. Celle du castrat, inouïe, sublime, révèle la dimension sexuée de nos émotions. On a transformé l’homme en instrument destiné à produire du beau. L’organisme trafiqué à des fins esthétiques : violence faite à l’état de nature. L’opéra, espace privilégié de la voix, scène des passions premières, lieu de déclamation des grands récits antiques. La langue originelle n’était-elle pas parole et chant indistinctement mêlés ?

   Le chant figure, délimite un univers qui nous ramène au pur sentiment d’exister. Quand on chante, on expire. Le chant comme crépuscule sans cesse renouvelé. Un éternel chant du cygne est à la racine de nos existences : la modulation interminable d’un premier souffle anime notre vie entière. Combien de fois encore ce souffle battra-t-il dans nos poitrines avant d’exhaler son tout dernier opus ? Question lancinante. Le chant, expression d’une mortalité toujours en attente et toujours repoussée.

   Entre passion antique et raison affirmée au XIXe siècle, entre chant et voix, quel intermédiaire ? La chanson peut-être, mise en musique de paroles, sur les paroles. Ou musique agrémentée de textes ? Exhalaisons de poèmes, les textes se mettent soudain à vibrer, les mots se distinguent, s’allongent, prennent leur temps, ivres d’un voyage tout neuf au cœur de mélodies créées à leur mesure. Le discours se mélodise. Des chansonniers singuliers déclarent leur flamme à ces chants d’un ton original, unique. Bruant au Chat Noir, père des chansonniers populaires. Fous chantants façon Trenet, narrant le merveilleux des instants ordinaires et la mélancolie de nos vies se conjuguant au passé. Troubadours bateleurs à la Brassens redonnant chair à la langue moyenâgeuse d’un François Villon. Gouailleurs du verbe s’enchantant de jouer sans fin avec les mots : onomatopées bondissantes d’un Boby Lapointe. Raviveurs de poètes écrivains tombés dans l’oubli : Léo Ferré réenchantant Verlaine, Rimbaud, Apollinaire. Nougaro injectant la poésie des mots sur des mélodies jazzées… Choralises inspirées.
 
 

BOHEMIENS


 
   D’où surgit cette « tribu prophétique aux prunelles ardentes » évoquée par Baudelaire ? Du lieu d’origine géographique d’une population nomade ? Trace douteuse, à l’accent près : Bohème n’est pas Bohême. Du mode de vie de jeunes artistes du XIXe siècle, revendiquant pauvreté et insouciance, à la recherche d’un idéal, en marge du mouvement romantique ? Un siècle plus tard, leurs descendants « bobos » - bourgeois bohèmes - appuieraient leur originalité sur la métaphore des « peuples bohémiens » ou tziganes associés à ce même mouvement.
   Appartenance au désordre et réprobation commune touchent la mouvance de ces étranges étrangers venus de nulle part. Soldats, vagabonds, voleurs, cavaliers d’aventure, mendiants professionnels. Mondes pittoresques, inquiétants, trop vite assimilés à l’invasion de sauterelles. Manière de fléau propre à effrayer le bourgeois - encore lui ! - et à déranger l’imaginaire des boutiquiers. La bohème surprend, étonne, dérange, pose question, fait rumeur. Comme la différence fascine.
   La bohème est une république où les lois n’ont pas cours. Désillusion et misère fondent le dévergondage des mœurs et le « drôle » de lien social qui s’ensuit. Sur ce terreau se greffent des créations propres à l’imaginaire, des mythologies ivres de brouiller les pistes. Marginalité et exaltation de la liberté. Charmes et faculté de séduire. Mais la tentation de l’errance à outrance finit par relever d’une pathologie à répertorier : la folie des routes, « dromomanie », entre fuite et neurasthénie. Cette impulsion irrésistible à marcher ou à courir : l’automatisme ambulatoire d’un Nerval s’agitant en tous sens, à la recherche éperdue de sa mère. Ou les lignes d’erre répertoriant les déplacements des enfants autistes confiés à Deligny dans les années soixante au cœur de Cévennes. Du mal nommé jaillissent inquiétude et questionnement, peur et rejet. Ou envie nostalgique : les « Souliers » de Van Gogh, allégorie parlante des vagabondages de l’artiste parti sans le sou sur les routes du sud de la France.
   C’est au café, lieu ouvert, de rencontres et de croisements, que bohème et pensée trouvent un point d’achoppement, de complicité. Du siècle des Lumières émerge ce goût de se rencontrer, de faire société. Le café, version publique des salons aristocratiques et privés qui fleurissent à l’époque. Il abrite les philosophes : Denis (Diderot) et Jean-Jacques (Rousseau) adorent se retrouver au café de la Régence pour se livrer aux joies intellectuelles du jeu d’échecs, des après-midi entières. Passion cousine de la lecture et du théâtre. Jeu de l’esprit et plaisir de penser qui seront partagés, à deux siècles de distance, par Sartre, Beauvoir et tous les intellectuels de l’après-guerre au café de Flore. Après qu’André Breton et Louis Aragon, aperçus en grande discussion, y aient inventé le mot de surréalisme.
   Bohémiennes, silhouettes ambiguës entourées de vivaces légendes ; celle des femmes tziganes venues de la « Petite Egypte » - la Grèce, en fait -, diseuses de bonne aventure craintes, respectées, reconnues. Retour à l’enracinement des Tziganes en Europe au Moyen Age. Un âge d’or aux affinités partagées avec la noblesse ancrée de l’époque : amour des chevaux, goût de liberté, nostalgie de l’Orient mythique, du temps des croisades héroïques. Temps béni, avant celui d’une lente bascule de la diffuse « nation bohémienne ». Finis, alors, l’accueil chaleureux dans les châteaux, l’engouement fasciné pour les spectacles de danses. Etiquetés « errants et vagabonds », « mendiants et gens sans aveu », les Tziganes se voient pourchassés dans toute l’Europe, condamnés au bannissement collectif. Intolérance, sévérité des textes, sanctions. On dénombre, recense, soumet à mensurations, identifications : l’horreur du carnet anthropométrique rappelle d’autres jugements au faciès. Tout à sa logique de fichage, la république n’a de cesse de rassurer ses angoisses. L’ancrage national exige des assurances de légitimité qui confinent au déni permanent. Il ne fera plus jamais bon être bohémien.
   Trois cent mille Tziganes français forment aujourd’hui sur notre sol un ensemble culturel original. Ils demeurent une composante de notre histoire, de notre imaginaire collectif. Une part de nous-mêmes, dans leur façon de vivre au jour le jour, pauvres et insouciants. Ils sont les derniers tenants d’une innocence évanouie. Défiant les jugements ratés de l’histoire, Gitans, Romanichels, Manouches et autres nomades viennent nous rappeler qu’il n’y a plus de terres vierges à découvrir, et que le « sauvage » est maintenant à débusquer à domicile. Accueilli par eux, il revient à l’artiste bohème de se faire littéralement « bohémien » lui-même. Il lui reste sa palette compassionnelle pour sauver ses frères en errance de la nuit de l’oubli.
   A la bascule du siècle, la bohème était déjà le nom de code d’un mode de vie à part entière. Les « Vilains Bonshommes » - Verlaine, Rimbaud et consorts -  étalaient une marginalité en quête d’un idéal artistique et littéraire : celui de l’artiste moderne. Avant que, prenant le large vers les déserts éthiopiens, Rimbaud ne redevienne « l’homme aux semelles de vent » : « J’entends rester libre de voyager », rappelle le poète et aventurier à ses proches, retrouvant sur sa fin les ivresses des premières fugues. En écho aux gens du voyage, ces fuyards éternels évoqués par Baudelaire, toujours en route vers « l’empire familier des ténèbres futures ».
 
 

HERALDIQUE


 
   Sonneries martiales. Déploiement de tissus bariolés au vent étrange du combat qui s’annonce. Des hérauts martiaux embouchent hardiment leurs longues trompettes de la renommée. Ornements colorés, figures, blasons, armoiries clinquantes. Toute la représentation est là, suspendant l’événement en attente. Panoplie rutilante. Proclamation et couleur. Singularité manifestée haut et fort. Des écus pimpants clament à tous le grand tournoi médiéval. La puissance prête à parler.
   La quête du pouvoir commence par celle de la reconnaissance. S’avancer, se mettre en avant. Et, à cette fin, se faire remarquer de tous, se faire « remarquable », par son mérite, sa qualité présumée. Se montrer distingué, éminent. « Insigne », à l’image des membres du groupe que l’on représente. Les signes se font système cohérent d’identification, d’appartenance à des collectivités humaines, à des lignées soigneusement entretenues, cultivées, mises en valeur. Héritage et degrés de parenté sommeillent sous une construction emblématique unique, que l’on peaufine d’âge en âge, dans la singularité, voire l’exclusion. Drapeaux, hymnes et frontières parachèveront ce même besoin humain en élargissant le principe à l’échelle des nations.
   Chef, cœur, flancs dextre et sénestre, pointe. L’écu déploie ses codes sur cinq régions du corps de l’écuyer. Cotte d’armure, bannière, caparaçon et housse de cheval complètent le signalement. Blason sur la poitrine, le chevalier se présente de face dans sa chevauchée. Sur lui reposent les espoirs de tout son clan. Comment ne pas se réjouir et se sublimer d’ « en être » ?! Sa généalogie entière - ascendance glorieuse - suspend son souffle dans cette re-mise en jeu permanente des forces en présence. Ne pas décevoir, surtout, s’engager comme si cet instant devait être le premier… et même s’il devait s’avérer le dernier. Lutte sans merci pour la suprématie. Fierté héraldique aveugle d’appartenir à un arbre, d’en être issu, d’en être.
   « Engagez-vous, rengagez-vous !... », clameront de tout temps les autorités militaires, appuyant leur sourd désir de conquête sur ces orgueils claniques. Ordres de bataille, stratégies étudiées, les soldatesques répondront toujours présent à l’injonction d’aller faire son affaire au camp d’en face tout en redorant… son propre blason. Aux rigoureuses géométries des écus et armoiries sauront répondre les impeccables ordonnancements d’opérations militaires froidement prémédités, figures d’alignements parfaits. Les non moins appréciées médailles  et décorations en tout genre venant récompenser les méritants guerriers. L’écu se fera signe discret au revers des vestes, réplique miniature d’exploits en tout genre. Titres et dignités s’apprécieront au cœur de discussions de salon, reconnaissance sociale oblige. La héraldique continuera se pratiquer entre les murs, à la façon dont la musique classique en grand orchestre se fit peu à peu musique de chambre. Une musique mise en partition par Proust au sein du salon Verdurin de sa Recherche : il vaut mieux en être ouvertement, apprend à ses dépends le pauvre Swann, que de faire semblant de s’y rattacher en dernier recours. La bonne société ne supporte pas les francs-tireurs solitaires, pas plus que les anti-héros dérangeants.
   A mille lieues d’exploits et flonflons guerriers qui lui étaient sans doute étrangers, le philosophe Diogène marqua les Athéniens de son temps, cinq siècles avant notre ère. L’homme vivait chichement, vêtu d’un simple manteau, arpentant les rues de la cité muni d’un bâton, d’une besace et d’une écuelle. Dénonçant l’artifice des conventions sociales, il préconisait une vie sans affectation, proche de la nature, se contentant d’une jarre ouverte pour dormir. Il n’hésitait pas à mendier à proximité de statues, pour mieux s’habituer aux réactions de refus. Même si les traits scandaleux de ses écrits l’ont fait tomber dans l’oubli, on peut se souvenir que sa Politeia (République) s’attaque à nombre de valeurs du monde grec pour prôner : l’indifférence à la sépulture, la négation du sacré, la suppression des armes et monnaies, l’autosuffisance, l’égalité hommes-femmes… bref une remise en cause de la cité et de ses lois. Son raisonnement : tout appartient aux dieux, or les sages sont les amis des dieux et entre amis tout est commun, donc tout appartient aux sages…
   « Ôte-toi de mon soleil », ordonne-t-il au roi de Macédoine venu voir s’il ne manquait de rien. Une lanterne à la main, il erre la nuit dans les rues à la recherche de… l’homme idéal. Simplicité du regard, sobriété des attentes, un tel sujet bouscule par la brillance de son anonymat et l’absence réaliste des illusions sur le genre humain. On est loin du clinquant héraldique avide de récompenses et grand consommateur de gratitude clanique. Tout autre est le souci de Diogène : celui d’un citoyen du monde avant l’heure, abolissant jalousies familiales, mesquineries fratricides, vaines fiertés guerrières ou conquérantes, et fastes afférents. Quitte à se retrouver seul de son espèce, il rejoint le Petit Joueur de flûteau de Brassens, renonçant à toute tentation de blason : « Sans armoirie sans parchemin, sans gloire il se mit en chemin… nuls ne disent dans le pays : le joueur de flûte a trahi !» Il signe aussi l’éternel besoin de solitude exprimé par le poète : « Bande à part, sacrebleu, c’est ma règle et j’y tiens ! »
   Comment ne pas adhérer à cette philosophie du moins - du rien ? - lorsqu’elle nous invite à fuir aujourd’hui comme la peste ces grands spectacles « sportifs » - ou dits tels - qui nous offrent la délirante et lamentable vision de haines trop longtemps comprimées et subitement expulsées entre supporteurs de camps adverses. Les slogans lancés et gestes agressifs présentent tous les traits de frustrations tournant à l’hystérie : on n’existe plus que par délégation, et donc par absence. Le soi conscient est déserté au cours de ces versions contemporaines des tournois d’antan virant à une guerre de clochers autour d’un simple… ballon de cuir. Emporté dans un tourbillon aveugle de passions occultes, chacun endosse le masque d’une collectivité qu’il prétend représenter et servir. Alors qu’abruti d’un désir caché de notoriété rampante, le supporteur aveuglé ne fait que se parer d’un masque de partialité qui le dépasse. A trop adorer nos seules couleurs, nous voilà devenus de mauvais hérauts facilement épinglés par l’œil indifférent et narquois du poète. « Une preuve du pire, c’est la foule », nous souffle Prévert. 
 

VOLUPTES


  
 Vénus callipyge. Sensualité narcissique. Erotique Aphrodite soulevant impudiquement son péplos pour apprécier elle-même la plastique de son fessier, nécessairement superbe. Statue d’un éternel objet du désir, honorée dans l’antique temple de Syracuse. Légende ré-enchantée par La Fontaine et Brassens, poètes modernes.
   Sexe, érotisme. Nature et culture. L’art de désirer n’est-il que l’art de jouir ? Adam et Eve, nos bibliques ascendants, chassés de l’Eden terrestre, signent la faute originelle qui  nous voue à la pudeur que sous-entend la nudité consciente. Dans le moment de la chute unique de nos lointains aïeux naît la culture. Et l’entrée de l’humanité dans l’Histoire.
   Image duelle, trouble, devenue hideuse que celle où « l’interdit redouble le désir », selon Bataille. Sculptée par l’érotisme issu du tabou édicté, la sexualité se renforce, s’imagine, se raffine. Le désir - cette « nostalgie de l’étoile » - creuse son éclosion et love sa floraison dans une faille de la plénitude jamais atteinte, toujours à poindre : celle du désir désirant… le désir. Schopenhauer dessine ce chemin vertigineux « de la souffrance du manque à l’ennui de la possession ».
   Etiqueté impur, infâme, obscène, moyen de plaisir plutôt que fin en soi, le sexe en tant qu’organe n’est pas une affaire de morale. Mais prétendre faire l’amour sans morale, ne serait-ce pas s’interdire l’érotisme ? La célébration qu’est la sexualité n’est pas réductible au « sexe ». Elle se joue dans l’interface entre notre part la plus animale, naturelle, a-morale, et la plus culturelle, la plus sublime qu’est l’amour. Entre sexe naturel et érotisme culturel.
   De la génitalité au service de la reproduction de l’espèce à la sensualité créatrice de beauté, le philosophe interroge : « La persistance de l’espèce humaine est-elle la preuve de sa lubricité ? » L’expression de la libido des singes bonobos s’étale devant nos yeux pour nous rappeler que nous partageons 98% de gènes communs avec le règne animal. Les 2% restants dévoileraient-ils cette pudeur - pudor, honte latine - qu’un penseur définit comme « la plus héroïque de nos vertus » ? Pourquoi la pornographie nous troublerait-elle autant sinon par ce fait que nous ne sommes pas des bêtes et que notre pudeur sait nous préserver de la brutalité du monde animal ? La sexualité humaine ne repose pas d’abord sur l’instinct, mais sur un plaisir sciemment échangé. Partages et tendresse éclairent notre part humaine d’une lueur novatrice. Aimer l’autre passe par une reconnaissance de son altérité singulière. Et cela traverse le visage, cette « épiphanie de la morale » dont parle Lévinas. Un fessier, forcément quelconque et aussi plastique soit-il, ne symbolisera jamais qu’un anonymat : la pulsion sexuelle n’aime l’autre que dans sa généralité, dans une ouverture indéterminée propre à la nature. L’amour identifie, nomme, s’apprête à construire patiemment un récit harmonieux, sublimé, du rapprochement des corps. Faire l’amour, c’est ouvrir un moment de plénitude où je ne manque de rien et où j’ai tout à inventer. Esthétique divine qui nous rappelle aux bons souvenirs du créateur.
   L’érotisme repose-t-il sur la transgression ? Tendant à la dégradation et à la mort, le corps est mis en demeure d’assumer une sexualité nécessaire. L’érotisme, expérience des limites, doit transgresser les tabous. Dissolution de l’être, la jouissance érotique préfigure la dissolution définitive dans la mort. Le philosophe Georges Bataille y voit une connaissance et une transgression du sacré proche de l’expérience mystique. L’érotisme comme préparation à la mort ?... Non, répond Freud : la pulsion érotique est une force de vie qui s’oppose à la pulsion de mort. Il ne peut y avoir de sexualité saine sans respect de la dignité humaine. Selon l’auteur de Totem et Tabou, deux tendances biologiques sont à l’œuvre en l’homme. Eros, pulsion de vie qui pousse les êtres vivants à se reproduire, à se lier, à s’unir pour faire société. Et Thanatos, pulsion de mort qui les incite à se dissoudre, à se détruire, à tendre vers le néant. Vers une mort qui n’est pas un anéantissement, mais un passage vers une autre vie. Le corps, la vie, la dignité s’inscrivent dans une forme de sacré.
   De la faute et de ses interdits conséquents naît l’art. La voûte de la Sixtine nous entraîne dans une débauche de corps glorieux qui nous touchent et suscitent nos émotions culturelles. La beauté des corps s’y double de la force et de l’affirmation des visages. La joyeuse répétitivité des formes physiques, l’incroyable diversité de leurs attitudes parfois acrobates, cet opéra de muscles et de chairs que nous livre Michel Ange - le bien nommé ! - crée une cosmologie humaine qui confine au cœur d’un érotisme vivant. Au centre de la voûte, la ténuité et la flaccidité du sexe replié d’un Adam monumental tiennent presque de l’anecdote et de l’ironie. On est bien loin de l’impudence un peu risible de notre statue callipyge se mirant outrageusement dans ses propres rotondités. Délaissant une volupté trop joueuse d’elle-même, l’amour s’est fait entre-temps le comble de l’art.
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ATLAS

 
   Guadalcanal, Panamaribo, Tegucigalpa. Magie des mots prononcés, articulés. Incantation des lieux évoqués. Nommer le monde c’est déjà en accomplir une première et délicieuse traversée. Géographies et récits se donnent rendez-vous pour alimenter nos rêves. Emouvant, impérial, l’antique géant Atlas porte la voûte céleste sur ses épaules. Sensation confuse d’un terrible et légendaire châtiment accordant, en retour, la naissance aux cartes, planches, plans, graphiques comme autant de labyrinthes secrets offerts à nos mémoires enfantines.
   Syracuse, Katmandou, Mangalore, Kamtchatka. Des mots qui chantent comme des visages sur fonds de zones colorées, aux traits finement sculptés, aux tracés cabalistiques. Formes curieuses, abstraites, arbitraires, découpées - par les soins de la nature ou de main d’homme ?... mystère ! - et propres à révéler d’insondables légendes. Profils énigmatiques des géographies.
   Samarkand, cité d’art nichée au creux d’une vaste oasis, courtisée tour à tour par Alexandre le Grand, Gengis Khan et Tamerlan. Puerto Rico, Trinidad, Asuncion, aux paysans métissés récoltant le café dans les estancias ou frappant les tambours au rythme de boléros fantasques et envoûtants. Chesapeake, Kentucky, Oklahoma, aux pionniers débraillés se lançant à la conquête des vastes espaces brûlants de l’ouest. New Amsterdam, perle de l’île de Manhattan achetée aux Indiens pour quelques verroteries, ancêtre de la grande New York planifiée en immense damier, lointaine cousine de la placide Venise du Nord aux cent canaux…
   Noms chantants, clés mystérieuses pour des mondes enchanteurs d’enfants prêts à rêver les premiers récits de voyage de leur courte vie. Sous la Géographie l’Histoire. Ils trônent à une place bien en vue dans les bibliothèques, ces grands livres, encyclopédiques à l’image des vastes univers qu’ils renferment. Et si les mains menues hésitent à en saisir l’épaisse reliure cartonnée, c’est autant pour la crainte sacrée des secrets qu’ils scellent que pour la masse et le format de leurs impressionnantes paginations.
   Lac Athabaska, Saskatchewan, réservoir Manicouagan, froides et blanches étendues canadiennes tutoyant effrontément les glaces du pôle. Oulan Bator des cavaliers mongol et son désert de Gobi. Placides ruines du Machu Picchu, derniers vestiges du fabuleux Empire inca et des rois Yupanqui. Java, Bali, Sumatra, îles de la Sonde, émergeant à peine de la plus vaste plateforme continentale du monde. Valparaiso, Conception, et le désert d’Atacama, long et aride haut-plateau braquant, sous la voûte étoilée soudain devenue proche, ses télescopes géants prêts à disséquer les origines de l’univers.
   Qui eût prédit le foisonnement de tous ces récits géographiques issus d’une seule et unique pangée, résultante facétieuse d’entrechocs gigantesques des continents entre Carbonifère et Jurassique ? Fractures, collisions, soubresauts, dislocations, ouverture d’océans, redistribution des continents, émergence de courants marins rebattant les masses d’eau, réinventant d’autres météorologies… aptes à enfanter de nouvelles espèces du vivant. Géographie en constante éruption de récits insolites à l’échelle d’un temps sans mesure familière.
   « La terre est bleue comme une orange », chante, faussement naïf, le poète Eluard. Sa parole est vérité : la fine écorce de fruit sur laquelle nous nous mouvons ne nous suffit-elle pas à déployer nos récits, dans l’ignorance de ceux que la planète se raconte à elle-même dans ses tréfonds ? Nous ne vivons bien qu’à la surface des choses, méconnaissant les formidables poussées telluriques qui agitent les volcans sous-marins faiseurs d’îles en archipels. Tributaire de sa propre histoire, la géographie nous permet seulement d’inventer la nôtre, forcément incluse, dépendante, nous appelant soudain à plus de retenue, de modestie.
   Atlas, compagnon des Géants, fils de Titan, frère de Prométhée, avait défié les dieux. Zeus le condamna à porter la voûte du ciel sur ses épaules. La légende veut aussi qu’il eût aidé Héraclès à cueillir les pommes du Jardin des Hespérides. Pleioné lui donna, dit-on, sept filles, les Pléiades, nom attribué dans l’histoire littéraire à des groupes de sept poètes considérés comme des constellations poétiques. A l’image des quatre-vingt huit constellations stellaires projetées sur la voûte céleste par les esprits éclairés de la tradition hellénique. Points de repère précieux pour les hardis marins lancés à la découverte des continents insolites concoctés par les pulsions rageuses de notre bonne vieille terre.
   Intense besoin humain d’identifier, de nommer, de s’enivrer de récits merveilleux pour affronter des forces qui nous dépassent. L’Histoire rassure l’homme-enfant au seuil de ses géographies improbables. Et parvient à le griser au cœur du vertigineux palimpseste des mots.
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