dimanche 1 avril 2018


L'EGO CHATOUILLEUX DU BOUDDHA (3/3)

                           RECIT

 
                                             
                     
                                                      
 
 
 
                         
                      TOUS EN BALADE !
 

(.../...)  « Pourquoi la course ne marche-t-elle pas ? » C’est de cette question à la fois surprenante et provocatrice, lancée en l’air non sans ironie, qu’est née une irrépressible envie de sortir du dojo, ce matin-là. Partir. Où ? Peu importe. Mais partir. Se mouvoir. Se remuer. Se bouger.
   Y aller. Où ? On ne sait pas. L’inutilité de la marche est ce qui la rend indispensable dans un monde où on court toujours pour aller quelque part. Marcher pour échapper à la frénésie de son quotidien – pourquoi les rites méditatifs échapperaient-ils à la règle ? Marcher pour ne plus savoir, pour penser à autre chose qu’au rocher qu’on roule, tels des sisyphes bêtement heureux.
   Pèlerin, vagabond ou simple flâneur, le marcheur a toujours un pied au sol. Il expérimente son identité mobile en produisant un rythme qui lui convient, tentant et retentant ce geste simple : s’arracher à l’inertie. Fluidité et pesanteur mènent bon ménage dans un mouvement qui trouve en lui sa propre fin.
   Bergson, philosophe du mouvement, installe ce geste dans une durée qui s’impose, plus que dans un espace parcouru. Nous voilà de passage d’un instant à un autre, expérimentant du temps à l’état pur. Les variations de nos pensées suivent cet art du déplacement, pour finir par nous installer dans l’attention à ce qui dépend de nous. Nous sommes engagés dans une sobriété retrouvée.
   Surprise ! C’est le bouddha lui-même qui a pris l’initiative et la tête de notre groupe. Pour l’occasion, Pépère a revêtu un ensemble flottant du meilleur effet. C’est à croire qu’il veut prendre les voiles, notre cher guide ! Il n’a rien d’un séraphin gracile, pourtant. Mais, d’un pas mesuré, presque circonspect, le voilà qui promène son imposante stature avec une élégance dont on ne le pensait pas coutumier. Mauvaises esprits que nous sommes ! Le chemin où nous nous engageons semble des plus faciles. Nul doute qu’il soit familier au maître des lieux. Et c’est comme un seul homme que nous emboîtons le pas à la stature bonhomme du guide.
   La suite ne manque pas de sel, mais ça on ne pouvait pas le prévoir. Elle apporte aussi la preuve que les corps savent garder la mémoire de leurs évolutions récentes. En tout cas, c’est une réplique mimée de notre marche dans le dojo deux jours plus tôt que nous rejouons devant la face hilare de notre bonze. Un plagiat pur et simple mais qui ne dit pas son nom ! Voilà où mène l’application poussée des apprentis lorsque ceux-ci naviguent dans une fascination de mauvais aloi pour le maître !
   « Allez, lâchez-vous ! » lance gaiement Son Altesse Epatante, étonnée par tant de conformisme. Un comble, venant de sa part ! Et comme pour mieux donner l’exemple, le voici qui exécute quelques entrechats du meilleur effet. Bon, mais sur ce coup-là, il échoue à garder un minimum de dignité !
   « Mais je vous chambre, les amis ! » lance-t-il pour alléger l’ambiance. « Marcher en méditant, c’est aller sans but précis, en goûtant chaque avancée. On pratique en faisant des pas calmes, musards, un demi-sourire aux lèvres… et dans le cœur. Marchez lentement, tranquillement, comme si vous étiez la personne la plus insouciante et la plus oisive au monde. »
   « Il nous faut couper avec notre vie agitée de tous les jours, lorsque nous sommes l’objet d’une pression irrésistible qui nous pousse de l’avant malgré nous. Nous devons souvent « courir » sans nous poser vraiment la question « où ? » Pratiquer la méditation marchée, c’est au contraire flâner, sans avoir de but, sans vouloir gagner un lieu, à un moment donné. La seule finalité de la méditation marchée, c’est… la méditation marchée ! » Dixit le patron et circulez !
  « De chacun de nos pas peuvent rayonner la vie, la paix. Pourquoi se presser ? Il serait plus logique de ralentir, au contraire. Nous marchons sans marcher, sans qu’un but nous attire. Pour cette raison peut naître sur nos lèvres ce demi-sourire que j’évoquais. »
   « Fouler l’herbe, regarder les arbres, contempler les nuages, tendre l’oreille aux chants d’oiseaux : nous voici de retour à la vie. Nos pas ne portent plus le poids de nos angoisses ou de nos craintes. Marchez lentement, en projetant votre attention sur chaque foulée. Faites des pas calmes, détendus, cérémonieux presque. Comme si vous vouliez imprimer votre empreinte sur la terre. Soyez Bouddha à cette minute même. »
   Une fois de plus il nous épate, Pépère : le voici qui déguste avec gourmandise nos visages ahuris. C’est Dieu soi-même ouvrant une succursale aux cousins de la famille ! Ou le monarque vendant à l’encan ses petites royalties. Allez, on ne le prend pas au pied de la lettre notre incomparable bonze ! Car il est un peu tard, au fond, pour un quelconque coup d’état dans notre petit Landerneau !
   Tout ragaillardi de son petit effet, l’Inestimable poursuit sa litanie bien huilée. « Le demi-sourire et les pas paisibles sont autant de perles éparpillées que vous rassemblez grâce au fil de votre respiration : le collier issu de cet exercice sera du plus bel effet. » Là, les demi-sourires se muent en rires étouffés, puis en franche rigolade : ça pouffe dans les coins. Notre groupe de méditants n’est pas loin de se tenir les côtes, ce qui semble contrarier quelque peu son Insaisissable Grandeur. Mais il l’a bien cherché : avouez que le coup du collier est un peu gros !...
   Tout juste revenu d’un coup de sang fugace, le taulier poursuit sa petite musique clopinante. « C’est l’œuvre du Bouddha que vous perpétuez par votre façon de marcher, de vous tenir debout, de vous asseoir ou de contempler le soleil au ras de l’horizon. »
   « C’est comme si une fleur de lotus s’ouvrait à chaque pas, sur laquelle vous mimez votre assise à chaque fois que vous faites halte. Soyez sans complexe : si vos pas sont heureux, légers, sans souci, alors vous êtes dignes d’être portés par un lotus. »
   Les yeux s’écarquillent tout autour de nous : il y a fort à parier que chacun est en train de visualiser sa fleur de lotus s’épanouissant sous son auguste talon. La force de concentration est bien là, attentive à une vie si légère qu’elle nous rejoint sans que nous ayons à forcer. Pas un zeste d’auto-persuasion dans tout cela, figurez-vous !... Mais bien plutôt un retournement à la Spinoza : las de prendre nos désirs pour la réalité, voilà que nous tentons d’expérimenter la proposition inverse ! Et ce n’est jamais gagné !
   « Lorsque nous pratiquons la méditation marchée, nous sommes arrivés à chaque instant. » poursuit le bouddha. « Nous voici parvenus à l’adresse de la vie : la juste intersection de l’ici et du maintenant. Oublié le passé, non pensé l’avenir ! A chaque pas réalisé en pleine conscience, vous vous sentez solide et libre. »
   « Nous sommes vivants : rien de plus simple ! Et pourtant, voilà une évidence qu’il nous faut retoucher à chaque instant pour ne pas l’oublier. La pleine conscience est le contraire de l’oubli dans lequel nous vivons si souvent. »
   « Les premières fois, lorsque vous marcherez lentement, vos pas peuvent chanceler comme ceux d’un enfant. Suivez alors votre respiration, et vos pas se stabiliseront peu à peu. Avez-vous remarqué la démarche du bœuf ou celle du lion ? Ce sont des pas posés, précis, pour l’un, souples et gracieux à la fois pour l’autre. Ce seront aussi ceux du méditant marcheur, en harmonie avec l’environnement. »                   « Voyant ce qui se passe devant vos yeux et autour de vous, c’est votre vrai visage que vous voyez enfin. Vous êtes alors « l’éveillé », à l’image des compagnons de route qui viennent d’accomplir la même démarche que vous. »
   Passez muscade !...


 
 
    

     
    Le sentier n’en finit pas de s’élever dans un paysage qui s’élargit pour déboucher sur de hauts plateaux. L’horizon semble s’éloigner et se hausser dans un même mouvement où tout se transforme insensiblement. Les membres de notre groupe s’appliquent à marcher en suivant les conseils prodigués au début de la sortie. La marche prend des allures de randonnée. Mais au diable  l’étiquette collée sur les mots, seul compte le déroulement des choses dans un présent qui se déploie. Nous allons. Conscients de ce luxe qu’est devenu l’exercice attentif dans la lenteur cultivée, consentie.             
   Au détour d’un chemin, nous croisons un curieux personnage perdu dans ses pensées. Un certain Blaise P, physicien et philosophe de son temps. Nous nous arrêtons pour échanger un peu. L’homme est passionné par les mathématiques et l’invention d’objets scientifiques nouveaux, un peu à la manière du grand Léonard qui enchanta la Renaissance. Blaise a imaginé une calculatrice mécanique, la « pascaline ». Mais il s’intéresse autant aux spéculations de la pensée qu’au domaine pratique. Une sorte de personnage des croisements qui colle parfaitement avec le paysage traversé : air d’altitude, sensations flottantes, ouverture maximale.
   « Que chacun examine ses pensées », énonce Blaise P, « il les trouvera toutes occupées au passé ou à l’avenir. Nous ne pensons presque point au présent, et si nous y pensons, ce n’est que pour en prendre la lumière et disposer de l’avenir. Le présent n’est jamais notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre et nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais. »  Fermez le ban.
   Les marcheurs échangent un regard entendu. Décidément, c’est comme si le même message se répercutait à l’infini, nous laissant songeurs et déterminés à chaque fois. Le bouddha arbore la mine satisfaite que nous lui connaissons désormais lorsque le hasard de nos rencontres vient conforter ses propres vues. Il faut dire que souvent, jusque là, notre bonne fortune d’apprentis méditants s’est montrée éclairante.
   Quelques chalets d’alpage apparaissent ici et là, dressant leurs toits de lauzes sur un décor caillouteux. Devant l’un d’eux, un homme est assis sur un banc de pierre. Apparemment, il médite lui aussi, perdu dans ses pensées. Parvenu à sa hauteur, le bouddha s’arrête, comme inspiré par son assise. L’homme engage la conversation.
   « Vous me voyez assis, mais ce n’est pas mon habitude. Si je suis philosophe, c’est d’abord parce que je suis marcheur. Je recherche la montagne pour me mettre à distance de mes contemporains. La solitude des hauteurs m’aide à méditer. J’aime par-dessus tout développer ma réflexion au grand air. Je m’imagine aussi et je me veux arpentant, sautant, escaladant et, pourquoi pas, dansant. Il m’arrive de marcher sept ou huit heures par jour dans ce théâtre minéral. Après quoi je me sens plein de vigueur et d’une patience à toute épreuve, riant et dormant bien. Cet exercice de randonneur me comble et m’aide à penser… en mouvement ! »
   Gaston B a reconnu l’un de ses collègues philosophes, en la personne de Friedrich N, l’auteur de Zarathoustra. Les deux hommes sont ravis de la rencontre. Ils partagent une même attirance pour les mystères de la nature, sa profondeur et les échos qu’elle peut susciter à l’intérieur des esprits.
   Friedrich est en mal de confidences. Il nous raconte la violente inspiration qui l’a saisi lors de la naissance de son poème philosophique Ainsi parlait Zarathoustra. « Tout cela s’est passé involontairement, comme dans une tempête de liberté, d’absolu, de force, de divinité… »
   « J’ai conçu ce livre comme un « Cinquième Evangile ». Avec le souhait de me hisser à la hauteur des poèmes de Goethe, de Dante, ou des textes de Luther. Voilà une œuvre de réflexion qui renferme une nouvelle promesse d’avenir pour l’homme. Zarathoustra est une sorte d’ermite qui se retire dix ans dans la montagne jusqu’à laisser monter en lui le besoin de partager sa sagesse. Ce récit en rappelle un autre : celui du Christ dans le désert. J’ai voulu parler aux lecteurs à travers la relecture d’un mythe inscrit au cœur du minéral. »
   « Derrière la mort de Dieu s’annonce le surhomme – l’homme accompli – animé  par la volonté de puissance, cette pensée du dépassement de soi et son affirmation la plus haute : l’éternel retour. La transfiguration du surhomme vers l’amour et la joie trouve son  symbole dans le lion devenu docile et rieur, entouré d’une nuée de colombes. »
   « L’inspiration m’est puissamment venue lors de longues randonnées dans les forêts de montagne, au bord de lacs alpestres ou sur des surplombs de mer. Certains jours, je sentais les idées mûrir, s’assembler en un tout durant les fortes marches de la journée. C’était comme si l’œuvre se cristallisait dans mon attention à sa totalité, avant d’être rédigée d’un jet, lorsque je revenais le soir. »
   « Dieu n’étant plus la finalité de la vie humaine comme elle l’a été durant des siècles, il revient à l’homme de se fixer sa propre transcendance : se dépasser lui-même. Ainsi, Zarathoustra commence le récit des trois métamorphoses de l’esprit : comment celui-ci devient chameau, comment le chameau devient lion et comment enfin le lion devient enfant. Le chameau se rend prisonnier de valeurs millénaires, le lion affronte ce fardeau, avant de devenir l’enfant qui bâtit en toute innocence un monde nouveau, celui de l’homme accompli. J’invite l’homme à créer par-dessus, au-delà de lui-même. Et à dire oui au réel dans sa dimension tragique. »
    « Zarathoustra le sage regagne alors sa caverne, attendant que lève la graine semée auprès des hommes. Plus tard, il lui faudra vaincre la pesanteur de la pensée la plus lourde : celle de l’éternel retour qui invite à choisir de revivre indéfiniment sa propre existence. Enfin apparaît le lion avec l’essaim de colombes, ultime vision accompagnant la dernière métamorphose du sage. Le lion devient rieur, son cri de révolte se transforme en rugissement doux et calme. L’animal pacifié se mue en figure solaire, celle d’une nouvelle Aurore et d’un grand Midi. »
   Socratès intervient : « Je suis très sensible à la force allégorique dont votre texte fait preuve, car c’est aussi la note dominante de mon enseignement philosophique. Constatant la défaite des religions, l’homme hérite d’un destin qu’il doit bâtir de toutes pièces : à lui de se prendre en main, sans complexe ni arrogance, en passant de la placidité du chameau à la puissance du lion… jusqu’à revenir à l’enfance de l’homme : l’éternel retour n’est jamais loin. »
   On sent les membres de notre petit groupe prêts à élever leur réflexion à la hauteur du cadre qui nous entoure. Ces paysages de montagnes ont tout pour nous inspirer et nous nous y plongeons avec délices, en attente de nouvelles découvertes. Notre guide se met à planer, lui aussi, dans les hautes sphères de la contemplation. Le voici qui s’installe à l’écart sur un carré de verdure entouré de rochers. Les vertus pneumatiques de l’altiplano lui auraient-elles monté à la tête ?
   Seul Tonio l’argoteur choisit l’agitation, excité par la découverte des environs. C’est sans doute la première fois que ce citadin pur et dur a l’occasion de s’immerger dans le milieu montagnard, et il est bien décidé à ne pas en perdre une miette, le cher homme. Le voilà parti dans les sous-bois, à la recherche de champignons, de myrtilles ou de quelque animal pittoresque… qui sait ? Ils auraient bien fait la paire, Tonio et Robinson, sur l’île perdue…
    La journée étire ses moments précieux à l’image du ciel ombrant bientôt les massifs qui se découpent dans le soir. Il nous reste à prendre le chemin du retour, des images plein les yeux et des évocations plein la tête.
   « Chaque jour qui s’achève doit pouvoir s’envisager comme une petite vie accomplie », nous souffle béatement Sa Magnificence Eclairée, entre deux œillades évaporées…
   Dont acte. 
 
 
   



   
    Marche et rencontres ont éclairé les derniers moments de notre session. Il est vrai que nous n’avions jamais quitté l’espace du Centre depuis le début. Et c’est avec un sentiment d’étrangeté que nous retrouvons le milieu douillet du dojo. Le bouddha nous a donné quartier libre pour nous permettre d’assurer à notre manière une transition en douceur. Retour à l’ordinaire, donc.
   Parvenus à ce stade de notre approche de méditants, nous sommes presque tous d’accord pour faire le point sur notre pratique telle que nous l’avons vécue jusqu’à ce jour. Une discussion s’improvise. Assez vite, un thème revient au centre du débat : la présence machinale à soi dans les menus gestes répétés au quotidien. Une présence qui se révèle en fait approcher une… absence à soi. Notre désir pressant de vouloir tout maîtriser, à tout prix et rapidement, ne nous pousse-t-il pas à avaler les multiples petits actes d’une journée, à produire une succession de mouvements qui s’empilent, comme sans valeur véritable ?
   « Il faudrait aiguiser nos regard pour pénétrer l’ordinaire, cet impensé au cœur de nos vies », résume un méditant d’une très belle formule. « L’air est connu : notre propension naturelle nous porte d’emblée vers ce qui sort du commun, ce qui est propre à nous séduire. Dans sa répétition parfois lassante, l’ordinaire ne semble pas faire le poids face au sublime. Univers des objets familiers, menus actes de la vie domestique : ce qui nous est le plus proche nous est aussi le plus connu, car sans cesse exposé à notre attention. Et c’est donc aussi ce que nous finissons par oublier en le faisant passer au second plan de notre vigilance. Que gagnerions-nous à nous arrêter à nouveau sur ce que nous finissons par ne plus questionner ? Que trouverions-nous à nous focaliser davantage encore sur ces instants les plus banals ? »
   Un nouvel entrant se manifeste alors dans notre jeu : Amedeo M, artiste peintre de son état. Il salue au passage son contemporain Pierre B, l’homme aux chromatismes inépuisables.
   « J’ai d’abord été un sculpteur passionné par son travail. Sans grands moyens, je récupérais des pierres nuitamment sur les chantiers de Paris. Mais très vite, la poussière m’étouffait et je souffris des poumons. C’est ainsi que je me suis rabattu sur la peinture. M’inspirant de plusieurs sources propres à mon époque, j’ai peu à peu créé un style singulier, l’épurant jusqu’à ma mort : des silhouettes féminines longilignes, aux visages filiformes, cous étirés, yeux en amande souvent vides, trait noir et fin dessinant les figures sur des fonds mouchetés. »
   « Longtemps, le seul acquéreur de mes toiles fut… un aveugle ! Il venait chez moi, collait son nez sur mes toiles encore fraîches et finissait par les acheter. Le sens visuel reconverti en sens olfactif ! Cela m’étonnait et m’interrogeait à la fois. Serait-ce à cause de cet œil mort que je me suis plu à représenter par la suite des visages souvent sans iris, donc sans véritable regard, pourvus d’une expression comme tournée au-dedans d’eux-mêmes ? Des yeux de statue. Ce trait de ma peinture a mis beaucoup de temps à être reconnu pour sa vraie valeur tant il a déconcerté au début. »
   « Dès que nous apportons de l’inédit dans nos créations, la première réaction des gens est de s’en trouver désarmés. Ils demeurent fixés à leur regard habituel sans le savoir, sans en être conscients : ils ne sont plus vraiment dans la profondeur d’un  regard mais dans sa répétition exclusive qui les empêche de se tourner vers la nouveauté. »
   Et, se tournant vers Pierre B : « Comme vous, j’ai pris ma compagne pour modèle et muse. Jeanne avait le visage rond, le nez épais, les lèvres charnues, de grands yeux clairs, les arcades saillantes et de longs cheveux auburn. La représentation que j’en fais ne ressemble pas à l’original. J’ai plaqué sur son visage le masque oblong et lisse que j’attribuais à toutes mes femmes peintes. J’avais longuement cherché ce masque à travers ce que j’avais sous les yeux : dans l’art primitif, chez certains de mes contemporains, dans les visages croisés au cours de mes visites de musées. C’’était devenu une obsession dont j’avais recouvert le réel de mes créations. »
   Pierre B réagit au récit de son collègue. « Vous venez de prouver qu’il n’y a pas de frontière – hormis celle que nous y plaçons inconsciemment – entre le quotidien, l’habituel et le neuf dont nous l’habillons à chaque instant. J’ai beaucoup pris ma compagne comme modèle, moi aussi, et il me semble que je l’ai toujours réinventée, semblable et pourtant différente à chaque nouvelle toile ! Voilà bien le signe paradoxal d’un mystère de la rengaine pour qui sait… ouvrir les yeux. »
   Chacun est d’accord pour dire que l’ordinaire peut se révéler parfois plus fécond que ce à quoi l’on s’attend simplement. Candido renchérit : « Prenons l’exemple des natures mortes. Que nous évoquent ce simple verre d’eau, cette cruche en grès, ces quelques fruits posés là sur un compotier ? Leur existence immobile, discrète, presque secrète, est-elle si inutile qu’il y paraît à première vue ? Et si, en regardant le familier, nos yeux ne voyaient plus rien, ou si peu ? Et si ces vies minuscules, immobiles, recélaient de l’invisible, à l’image du silence qui nous révèle parfois l’essentiel tapi à l’intérieur du cours du temps ? »
   En philosophe, Gaston B ajoute : « L’attention portée à l’ordinaire passe par un changement, une éducation du regard. Nous rejoignons ainsi, l’espace d’un instant, le penseur Martin Heidegger pointant notre attention sur la banalité d’une… paire de godillots, motif repris par le peintre Van Gogh. Voilà que derrière l’existence ordinaire des choses se tapit leur essence. »
   « Blaise P, que nous avons croisé hier en chemin, ne nous dit pas autre chose : « Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, ils se sont avisés, pour se rendre heureux, de n’y point penser. » A travers la banalité du divertissement, le philosophe note aussi la question de l’ordinaire : « Comment parvenir à penser quelque chose que nous passons une partie de notre vie à essayer de fuir ?... »
   Et Socratès de conclure : « La méditation de pleine conscience que nous pratiquons ici vient nous rappeler qu’il est inutile de singer quelque chose venu de l’extérieur. Mieux vaut être attentif au réel en le désirant simplement, pleinement. L’instant est sans doute ce que nous avons de plus précieux à cultiver, loin des spéculations hasardeuses d’un avenir incertain ou du parfum au goût de cendres d’un passé… dépassé. Voyez les tableautins apaisants des haïkus japonais, petites perles de présent arrachées au réel, instantanés délicieux se renouvelant à l’infini, brefs morceaux de vie banale inspirés par la philosophie tranquille du regard intérieur. Voilà de petites natures mortes disant tout de la vie, hors la nostalgie et l’espoir que nous cultivons si souvent. Ce qui est est, et c’est formidablement tout ! »
   Jacques T ne peut s’empêcher d’ajouter : « Pour moi, l’ordinaire est soluble dans le burlesque, le drôle, l’inattendu. Ce sont les codes sociaux habituels et les sons les plus courants que je mets en scène dans mes films, en les exagérant pour en extraire toute la force comique. »
   Vive le réel lorsqu’il sait endosser le costume familier de la ritournelle !



         
                                             



                               
    L’ART DE LA SYNTHESE

  

    C’est un bouddha mi-figue mi-raison qui se présente dans le dojo, bien décidé à reprendre la main dans un retour d’ego dont il est encore friand. Par moments, c’est plus fort que lui : il ne déteste pas se hausser du col, Pépère.

   « Chers amis, tout ce qui a été pensé et dit dans ces murs ne manque pas de pertinence. J’ai moi-même beaucoup appris et certaines choses se sont confirmées. J’ai bien noté les liens de proximité qui unissaient la pratique de la philosophie à l’exercice de la méditation. S’il fallait résumer l’ensemble de notre démarche, je dirais avec Paul Valéry : « Il y a un art de marcher, un art de respirer ; il y a même un art de se taire. »

   On a retrouvé notre bouddha d’origine : direct, sans fioriture, soucieux d’aller à l’essentiel… et maniant l’art de la référence comme pas deux !

   « J’ajouterais au mot de Valéry l’art de penser et l’art d’être attentif », lance-t-il en guise de complément utile, laissant entendre que ses oreilles ont traîné dernièrement dans le dojo. De l’attention, le bouddha donne alors son approche à travers un bref récit. Il évoque une personne à qui l’on a demandé de marcher au milieu d’une foule avec une cruche remplie à ras bord, posée en équilibre sur sa tête. Derrière elle marche un soldat armé d’un sabre. Si une seule goutte d’eau est renversée, le soldat tranchera la tête qui le précède. Vous pouvez être certain que l’homme à la cruche sera habité par la plus grande attention !... Voici une fable qui ne manque pas de tranchant ! 

   Vraiment apaisant notre cher daron ! Il ne manquait que la peur, ultime conseillère, au tableau de nos menus tourments ! Serait-il à cours d’argument, le bougre ? On pourrait le supposer. En tout cas, sa petite parabole produit l’effet d’une douche froide dans notre assemblée. Drôle d’ambiance, on se croirait rue Froidevaux !

   L’attention qui vient d’être définie par le bouddha semble se situer à des années-lumière de celle vantée par l’aventurier Robinson. Souffle de liberté d’un côté, contre vent de contrainte de l’autre. Le grand écart, en quelque sorte. Il va falloir du talent au taulier pour rassembler les extrêmes en une synthèse acceptable.

   « La peur est un ennemi puissant lorsqu’elle n’intervient pas à bon escient. En nous faisant craindre le pire, elle paralyse notre action, risquant de nous faire passer à côté du meilleur. Aussi nous faut-il apprendre à distinguer la peur salvatrice de celle, plus sourde, inhibant nos énergies. Comme les deux côté d’une même pièce. N’oublions pas pour autant que c’est un sentiment comme les autres. Vous ne pouvez donc l’éliminer totalement et vous n’avez aucun intérêt à le faire. Vous pouvez par contre apprendre à ressentir l’énergie que la peur dégage en vous et chercher à la canaliser. »

   Candido intervient. « Oui… A chacun ses trouilles ! Mais il faut quand même resituer les frousses dans leur contexte. Voilà bientôt soixante ans que nous n’avons pas vécu de conflit armé… et par conséquent peu de raison d’éprouver les frayeurs les plus aiguës, celles liées à la guerre et à la mort imminente. Votre petit récit, cher bouddha, relèverait bien de ce type de frayeur qui consiste à ignorer vraiment si l’on sera encore en vie dans l’heure qui suit. Et cela change tout !... Chacun peut vivre alors des moments intenses où la panique s’inscrit en lui, dans ses sensations, jusque dans sa chair même. »

   « Mouais… la vraie pétoche ça vous secoue son gazier, pas d’doute ! » renchérit Tonio surgi du diable vauvert.  « J’veux pas dire, mais quand tu t’trouves face à un surineur de première prêt à t’larder la couenne, y a intérêt à faire fissa sans lui d’mander son blase ou ses fafs. Moi la clinche, ça m’recharge la glandaille illico. J’m’sens plus ligoté com’ dans l’corps méditant et j’tard’ jamais à bicher l’groom en face par le colbac ou à lui faire morfler ma tatane en pleine poire. Dans ces cas-là, l’caberlot s’met en mode roupille, et y a plus qu’les osselets à gaffer et la main gifleuse à calotter. Sans claquer des ratiches et sans état d’arme. J’grince plus des biscotos qu’des méninges pour effeuiller les dominos du gars d’en face. Tout ça m’gaillarde à fond les manettes ! Des fois même, pas b’soin d’belliquer, y suffit qu’le gonze se mette en béchamel tout seul et c’est gagné ! »

   Interrompant notre argoteur, Candido s’avance avec conviction. « Bon, mais entre les peurs qui nous saisissent, nos agressivités inévitables et le soin qui peut leur être apporté via la méditation, je jetterais un œil plutôt critique. Exercices ludiques et relaxations proposées de nos jours aux parents et à leurs progénitures prétendent « changer la vie » grâce à leur côté enfantin, charmant. Avec ce message : « Être gentil, c’est agréable, être gentil, c’est bon… Rendre coup pour coup n’est jamais une bonne solution etc… »

   « Il ressort de ces signaux une étrange impression : celle de retrouver tous ensemble un univers de l’enfance où tout le monde redevient pacifique, empathique. Un monde de bisounours en somme. La méditation du coucher  remplacerait le « marchand de sable » et les contes du soir d’autrefois. Ne nageons-nous pas ici dans une sorte de régression infantile à travers des discours exquis, aseptisés ? On court, à mon avis, le risque d’annihiler toute lucidité et toute volonté en nous. Où se situe le problème : dans nos propres réactions, comme le prétend le zen, ou dans une analyse objective des situations elles-mêmes ? Où se trouve le juste équilibre entre les deux pôles ? » Notre avisé guide passe par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Le voici envahi par la pétoche qu’il vient d’évoquer. A lui de s’appliquer sa propre leçon !...

   Candido, féroce, ne lui laisse pas le temps de réagir. Le voici reparti, prêt à piquer de nouvelles banderilles. « Savez-vous que le bouddhisme est devenu la quatrième religion en France ? Le Vesak, la fête religieuse qui commémore la naissance, l’éveil et le décès du Bouddha il y a deux mille six cents ans, figure désormais sur notre liste des fêtes religieuses. Cette religion dispose désormais en France et en Europe d’un courant de bienveillance qui va bien au-delà de ses pratiquants. Ouvrages, sessions et centres de formation se multiplient. Par centaines de milliers, des sympathisants convaincus achètent les multiples ouvrages dédiés à la question. Erection de statues et cérémonies d’accueil rythment la vie des centres construits un peu partout dans le pays. Cela ne vous étonne pas de voir tous ces gens vivant dans une société moderne, démocratique, rationnelle, se prosterner et s’extasier devant des lamas, pratiquer des rituels et des dévotions ésotériques en acceptant de mettre sur la touche leur propre culture ? Et quid des témoignages d’anciens moines éduqués dans des monastères, et dont certains se sont plaint de mauvais traitements ? La croyance peut rendre aveugle, quelle que soit la religion. Le bouddhisme a été présenté et promu en France comme une spiritualité laïque à vocation avant tout thérapeutique. Une religion dépourvue de toute transcendance et qui n’en serait donc pas vraiment une. A voir et à entendre le Dalaï Lama ou d’autres dignitaires bouddhistes, on peut se montrer sceptique ! Comment en est-on arrivé à une telle fascination ? »

   « Une réponse est sans doute à chercher du côté d’un exotisme que chacun peut récupérer aisément à son propre compte en se coulant individuellement dans la peau du sage, de l’être parfait, du saint… une image inatteignable, oubliée en Occident et qui resurgit soudain, mais accessible à tous, cette fois. Le paradis, tel que défini comme si haut et si loin par l’aspirant chrétien, existerait-il désormais à la portée de toutes les bourses ?... Voilà une aspiration qui vous caresse dans le sens du poil, à l’image du serpent biblique jouant de la pomme dans le jardin d’Eden. »

   Le dabe est cramoisi. Tant d’audace le sidère. Il va lui falloir du temps pour peaufiner des arguments valides face à pareille attaque en règle !

   
 
 

 

    L’ami Candido a frappé fort et mesure les dégâts avec le petit air détaché de celui qui a fait le boulot et ne regrette rien. Après tout, les faits cités sont connus de tous et facilement vérifiables. Le bouddha n’est pas dupe des vérités émises mais demeure d’abord sans réaction. La note est salée : traitement des peurs, remise en question du bouddhisme, autocritique des individualismes aveugles… Et par-dessus tout, soupçon de flatter les gens dans le sens de leur naïveté ! Tout va dans le sens d’une suspension à la « Patochka », déjà évoquée plus haut. Que va-t-il bien pouvoir apporter de nouveau, le chef ? L’air déterminé, il prend la parole.

   « Le moment est venu de dresser une synthèse de nos débats. Votre évocation de nos civilisations avancées, autant que fragiles et vulnérables, me semble aller dans le sens de la simple lucidité. Ni l’appel à une histoire pénitentielle, ni la culpabilité excessive ne sont des attitudes réalistes propres à nous permettre de rebondir au-delà d’un monde ancien qui a pris du plomb dans l’aile. A nous de faire valoir les acquis de notre civilisation occidentale, et en premier lieu notre capacité au sens critique qui suspend et examine, analyse, synthétise et se projette. »

   « A cet égard, le geste de Patochka n’est-il pas exemplaire ? Ce philosophe résistant fut persécuté, au siècle dernier, par le pouvoir d’Etat communiste, simplement pour avoir eu raison contre lui. Conscient de sa finitude et de la responsabilité de sa propre vie, cet homme est le continuateur d’une longue lignée de penseurs des phénomènes et des faits de conscience. »

   « L’épochè, cette suspension de la pensée où ne nions ni n’affirmons rien en demeurant attentifs à tout, ne serait-elle pas l’attitude appropriée à la synthèse que nous recherchons ? La pensée philosophique rejoint parfaitement ici l’attention à l’instant proposée dans l’exercice de la méditation : suspendant provisoirement le flux des événements de la vie, nous nous mettons comme en état d’apesanteur, sans jugement ni passion, dans une attitude aussi neutre que possible. Voici l’acte volontaire qui me semble associer le mieux philosophie et méditation. »

   « D’ailleurs, poursuit le bouddha non sans ironie, j’avoue avoir été plusieurs fois tenté d’interrompre purement et simplement la présente session tant les réactions de mon public me semblaient partir dans tous les sens et ne pas respecter les règles que nous nous étions fixées au départ. Et puis une réflexion a pris corps à l’intérieur de moi. Au nom de quel réflexe aurais-je mis fin à des réactions spontanées relevant d’une certaine manière de voir les choses autrement ? »

   « Personne ne peut raisonnablement se prendre pour le centre du monde ! Toute culture n’est-elle pas d’emblée plurielle ? La présence de la philosophes dans ces lieux m’a permis de faire une moyenne entre mes certitudes et mon scepticisme : il en a résulté pour moi une attitude que j’ai voulu tolérante. En m’efforçant d’adopter des points de vue différents, j’ai pu relativiser ma propre approche, me décentrer quelque peu. J’y ai personnellement trouvé mon compte. »

   Michel de M intervient. « C’est tout à votre honneur. J’ai moi-même évoqué dans mes Essais l’expérience d’Indiens du Nouveau Monde fraîchement débarqués en France et s’étonnant de voir des soldats adultes obéir à un monarque encore enfant, ou dépités par les énormes différences sociales visibles au cœur d’un peuple dit pourtant « civilisé » ! En irait-il de la maturité des nations comme de celle des individus ? »

   « J’ajoute que mon collègue Montesquieu allait par la suite faire une expérience similaire, racontée dans ses Lettres Persanes, à travers le regard innocent d’un Perse d’Ispahan sur ce qu’il nomma – vu de son côté – « ces barbares d’occidentaux » ! Décidément, par quel critères neutres, objectifs, nous permettons-nous de juger de points de vue différents du nôtre, d’habitudes de vie parfois si dissemblables ? Un ironiste contemporain a résumé cet état de fait de manière lapidaire et pertinente : « Je suis tellement sceptique que j’ai un doute sur mon propre scepticisme ! »

   « Une approche de critère universel semble se profiler dans la capacité d’une culture à ménager à l’intérieur d’elle-même sa coexistence avec d’autres cultures : la forme que se donne la laïcité « à la française » répondrait à une telle exigence. »

   Notre bonze opine du chef avec empressement. « Oui, c’est bien ce que j’ai voulu exprimer : après tout, les exercices proposés ici sont une forme parmi d’autres d’équilibre et de mieux-être. Il m’a paru important aussi de montrer que l’exercice de la méditation se situait au-delà des caractères propres à une religion – le bouddhisme – pour toucher à une forme universelle d’approche et de connaissance de soi. Cela rejoint ce que nous évoquions sur la tolérance et la laïcité. J’ai évolué moi-même, durant ce stage, vers une forme plus neutre, sans a priori, qui puisse se mettre au service de chacun. »  

   Il semble que le bouddha ait résumé les choses avec justesse, y compris sur sa propre mutation dont nous avons été les témoins. Chacun le reconnaît implicitement, et les visages le disent assez. Un méditant pose alors cette question : « Vous disiez avoir trouvé votre compte dans cette attitude de patience et d’ouverture ?... »

   « Oui, j’ai pu enrichir mon approche en constatant des recoupements qui ne m’étaient pas apparus jusqu’alors entre méditation et philosophie. J’avais déjà un aperçu de l’histoire de la pensée, et j’ai bien senti, à l’écoute des uns et des autres, qu’un réel cousinage existait entre les deux sillages : les fondements étaient similaires, même si les formes différaient. »

   Nous reconnaissons là l’esprit d’ouverture qui a animé le bouddha au long de ce stage. Et nous comprenons mieux maintenant à quels mouvements d’humeur il a pu être confronté. Il a finalement donné la priorité à une parole qui circule, une parole mutuelle, en réseau. A travers ce choix, il nous a montré une voie : celle de ne pas s’accrocher à tout prix au statut que vous donne la connaissance, pour laisser aller librement les flux d’influence, quel que soit leur sens.

   Nous mesurons aussi à quel point la présence active de certaines personnalités a été importante. Ainsi, Socratès a-t-il su provoquer le bouddha par sa force ironique, cette capacité à renverser une situation ou une opinion … sans déclencher de conflit pour autant. Il a apporté la preuve que l’essence de l’humour peut contribuer à nous placer au-dessus des contingences du réel. Cet humour, que Jankélévitch nommait « sublime à l’envers », permet d’accéder au présent par le biais d’une forme… d’absence. Oui, ironiser, c’est bien s’absenter des guerres de croyances en cours, échapper à la tentation du pouvoir immédiat pour mieux le subvertir par la bande. Voilà un jeu sans victime, apte à nous faire sortir de l’état de minorité, à nous détacher des ambiguïtés de l’émotion en nous autorisant à la mise à distance et à l’autonomie.

   Retourner le sens des choses en se moquant ne permet-il pas au fond de restaurer notre assise physique et mentale ? L’intervention de Jacques T fut, elle aussi, décisive. Il nous a démontré, par ses pirouettes, que l’on peut rire – et faire rire – avec son corps. Sa mécanique implacable du corps dansant nous a placés en présence du spectacle de l’absurdité du monde, et permis de neutraliser ne serait-ce qu’un instant l’intoxication sournoise que nous menons parfois, à notre propre insu, sur nous-mêmes.

   Zarathoustra, autre figure dansante, a confirmé pour nous les vertus de l’allégorie  permettant de méditer sur les illusions qui nous embarquent. J’avoue avoir ri intérieurement à la vue du bouddha assis avec tout son sérieux, concentré dans l’exercice : pouvait-il s’imaginer vu de l’extérieur, figé comme une statue, sérieux comme un pape ? Aurait-il ri aussi de lui-même ? Le rire comme forme privilégiée d’un miroir de soi. Nietzsche, le philosophe marcheur croisé en montagne, nous confia avoir voulu faire de Zarathoustra un livre sur l’apprentissage du rire comme source de connaissance et de sagesse.

   Profondeur et légèreté.

 
 
 

  
    
    Notre maestro semble bien être parvenu à éteindre l’étincelle de doute qui nous habitait au début du stage. Le voici qui propose à sa fine équipe une ultime méditation en guise de conclusion. Aucune directive pour ce dernier travail : le boss fait maintenant confiance à chacun pour se prendre en main. Les assises s’organisent sans empressement particulier. Les respirations vont leur train de sénateur. Le silence s’installe dans une lenteur et une attention devenues familières. Le zen va son rythme tranquille.

   Nous observons avec soulagement que les différents signes religieux présents dans la salle semblent s’être dégonflés avec le temps. Les voilà devenus de simples éléments de décor, au même titre qu’un modeste vase de fleurs ou qu’une jolie table ornée. La méditation a gagné ses lettres d’indépendance et de neutralité au service d’esprits apaisés. Heureux de cette conclusion, l’auteur n’en oublie pas pour autant ses engagements d’origine. La question demeure et se repose : quel changement s’est opéré en lui durant ces quelques jours de méditation ?

   Parti avec des préjugés tenaces, le candide de service en a vu des vertes et des pas mûres avec ce bouddha hésitant mais qui, somme toute, a joué le jeu. J’avoue que c’est du côté de l’ego que les choses se sont le plus éclaircies. Assister aux luttes intestines d’un meneur pris dans les filets de son double qui le malmène : quoi de plus exemplaire pour détecter et débusquer ensuite chez soi les méandres de ce qu’il faut bien appeler notre « deuxième peau », aussi invisible que taquine ?

   Et puis les petites joies du hasard ont pimenté les limites de l’exercice. La diversité des figures croisées durant la pratique a permis de lever les a priori bien souvent fondés sur des illusions, des « on dit », des peurs souterraines, ignorées. La gamme infinie des vérités potentielles a fini par ouvrir des brèches dans le jeu sans fin des « on croit », « on imagine », « on pense que » etc… On ne sort pas facilement du cycle enclavant des émotions, des pressions et des impressions, des scénarios multiples concoctés par nos imaginaires en délire. Même l’exotique Robinson reproduit allègrement, à son insu, les codes importés de son éducation d’origine sur un lieu perdu qui ne lui demande rien ! Mathématique implacable des habitudes et des chimères entretenues que l’exercice régulier du dialogue – interne comme externe – révèle et allège… au moins autant que le silence !

   « Le corps sculpte l’air comme un soufflet de forge » : voici une esquisse possible de nos évolutions physiques – faudrait-il plutôt dire de nos sur-place ? – dans le dojo. Car la seconde découverte se nicherait au creux de cette respiration pourtant si mécanique que nous l’oublions en permanence alors qu’elle est la condition même de la vie. En faire l’acte de base, le lieu intime de l’exercice méditatif, voilà bien la surprise ! Après ça, respirera-t-on encore de la même façon ? A chacun de répondre.

   La lenteur et l’attention au présent sont enfin deux découvertes qui confirment la primauté de l’exercice, l’exigence de sa régularité, l’ordinaire de sa pratique en état de pleine conscience. A l’image de nos ancêtres stoïciens, exerçons-nous, encore et encore, il en restera toujours quelque chose !

   Allègement de l’ego, suspension du jugement, soins apportés à la respiration et à la présence attentive, voici trois réalités souvent délaissées et pourtant à notre portée ! Comme si les gestes les plus accessibles étaient à la fois les plus simples et les plus difficiles à mettre en œuvre. Paradoxe toujours d’actualité. Et puis songeons qu’il y a déjà deux millénaires, nos prédécesseurs de l’Antiquité baignaient dans le même esprit, les mêmes valeurs à promouvoir !... Alors relisons-les et puisons aux sources de ces exercices immémoriaux dont la justesse n’a pas pris une ride. Sans oublier le zeste d’ironie socratique nécessaire à une sagesse plus légère !...

   Et puis l’auteur aussi écrit avec son corps et son assise. Alors comme l’a si bien résumé notre cher bouddha, « soyons corps », encore et encore… Sans tomber dans l’hypnose !  

   « Tenir le pas gagné » : Arthur, notre poète adolescent, aurait le dernier mot de l’aventure.

                                           
 
 
 
 
 
 

(2/...)


    
     Être ou savoir ? Vivre ou réfléchir ? Agir ou penser ? L'alternative se pose là. Comment vivre sans se regarder faire ? Comment trouver en soi la force de poser des actes sans se préoccuper de ce qu'ils rapportent ?
     Les philosophes ont tenté de répondre à ces questions. De Socrate à Bergson en passant par Rousseau et Nietszche, leur tout premier acte fut sans doute de se mettre en marche. Comme il parle et comme il pense, « l'homme est un temps à deux pattes », selon le mot de Jankélévitch.

     Outrepassant fièrement les silences percutants de la pensée en cours, l'homme du commun osera un « penser c'est bien beau mais... » : la vanité du concept ne guette-t-elle pas son auteur lorsque l'idée ne débouche pas sur du concret, du palpable ? A bien considérer l'histoire de la philosophie, combien de gestes furent joints à la parole chez nos nobles penseurs ? Interrogation d'autant plus pertinente que l'activité philosophique ne débouche pas nécessairement sur une réponse obligée. Elle appelle question. Et c'est là pourtant que peut naître et s'épanouir la « beauté du geste » vantée par Jankélévitch.

     De même que la pensée fait parfois rengaine, il arrive que le geste trahisse le souci de trop qui échappe, l'acte manqué qui dévoile, le symbole s'érigeant au fil d'une attitude qui fuite. Où finit la pensée et où commence le geste ? Quelle secrète frontière sépare nos intérieurs invisibles de l'extérieur en mouvement ?

     Tapi derrière sa fenêtre, le philosophe se glisse dans la peau de l'observateur aux aguets. A quel moment se projette-t-il physiquement dans chacun des passants qui s'agitent en contrebas, le long de la rue ?

     A l'image de la fenêtre nous séparant du monde, la limite qui borde nos paupières alourdies est la membrane infiniment élastique de nos imaginaires en attente. Elle frange nos rêves d'un surplus de précaution où dominent la pensée et la parole. La raison et la prudence.

     Mais l'appel de l'aventure exige plus : il nous désire au risque d'un corps qui parle, d'un mouvement qui s'ébauche, au gré d'une émotion qui nous soulève, nous dépasse. Malgré nous. De la tête au corps, il y a parfois divorce. Et continuité pourtant. Sans crier gare, l'idée se laisse aller à s'incarner, à fuiter par la fissure qui s'offre, la lézarde qui court, l'aubaine qui réjouit.

     Voyez le philosophe jubiler, blotti à l'affût de la toile de Marc Chagall  Paris par la fenêtre : il est cette double tête qui jouxte une ouverture au bord du monde, entre intimité et air du large. Oui c'est bien lui, là au premier plan, en bas à droite. En attente, comme son double, le chat fétiche à visage humain siégeant tranquillement sur le rebord de cette fenêtre grande ouverte sur la cité et ses intrigues. L'animal circonspect s'adosse au pan boisé, multicolore, de l'encadrement. Et au-delà ? Toute une imagerie nous assaille, nous émoustille : des corps qui flottent au loin parmi les maisons, une silhouette suspendue en l'air comme à un parachute invisible : ça glisse et ça flotte, la vie s'éclaire d'un grand rais de lumière comme un spot illumine la scène d'un théâtre d'acteurs.

     Au philosophe de s'emparer de la scène pour nous souffler ses questions. Et oser ses gestes. On sent sa vie prête à jaillir par toutes les failles disponibles. Abandonnant pour un temps sa neutralité naturelle, l'observateur ne va pas tarder à s'impliquer : action !...

     Que nous vaut le plaisir de penser ? « En ce point est quelque chose de simple, d'infiniment simple, de si simple que le philosophe n'a jamais réussi à le dire. Et c'est pourquoi il a parlé toute sa vie » nous souffle Bergson dans son Intuition philosophique.

     Bienvenue chez les Philosophes !




                                                      

 

 
 

      La Renaissance étend son printemps dans l’Europe du XIVè au XVIè siècle. La période est riche, marquée par d’importantes nouveautés scientifiques, techniques et politiques (grandes découvertes, invention de l’imprimerie, réformes religieuses…) qui vont changer les conditions de vie mais aussi les modes de transmission des connaissances.
     L’époque impulse un vaste courant de réappropriation des auteurs anciens plaçant au centre l’acquisition du savoir, pour que l’humain développe pleinement ses facultés : c’est l’humanisme.
     Ainsi, la connaissance et l’étude des auteurs grecs et latins se répand et imprègne fortement les philosophes de l’époque. En Italie d’abord (Pétrarque, Erasme, Pic de la Mirandole), puis dans le reste de l’Europe (Francis Bacon, Rabelais, Montaigne). C’est l’occasion d’un renouveau des réflexions sur la culture, l’éducation et la politique. Le néoplatonisme refait surface, parfois influencé par l’ésotérisme – sciences secrètes réservées à des initiés – (Nicolas de Cuse, Jacob Boehme).
     Montaigne, dans ses Essais, qui auront une grande influence sur la postérité, se réclame du scepticisme des Anciens et professe un relativisme culturel nourri à la fois par l’observation de son époque et par la lecture des auteurs grecs et latins. Francis Bacon montre, dans son Novum Organum, l’importance de l’expérience pour établir des connaissances solides, ce qui en fait un précurseur du mouvement empiriste qui prendra une importance majeure au XVIIè siècle.
     La philosophie politique de Machiavel (Le Prince) inaugure l’époque moderne en proposant des réflexions réalistes, sans illusion sur la nature humaine, et parfois considérées comme représentatives du républicanisme qui animera les penseurs des Lumières. La philosophie juridique de Grotius jette les bases du droit international. La modernité est en chemin… 
 
 
 
                  NICOLAS DE CUES
 
     Comment Dieu peut-il faire entrer du vide dans l’être ? Quelle transition entre le Cosmos clos de l’Antiquité et l’Univers infini des Temps modernes ? En esprit œcuménique et conciliant, Nicolas De Cues marque la fin du Moyen Âge et annonce les prémices de la Renaissance. 
     Nicolas naît à Cues, sur les bords de la Moselle en 1401. Fils d’un riche batelier, il est protégé par un comte et reçoit une éducation soignée. Il étudie à Heidelsberg puis à Padoue où il approfondit ses connaissances en philosophie, jurisprudence et mathématiques. Docteur en droit, il revient à Cologne où il étudie la théologie. Il participe au concile de Bâle (1431-1449). Il se met sous la protection du légat pontifical et fait partie de l’ambassade pontificale chargée par le pape Eugène IV d’inviter l’empereur byzantin et le patriarche de Constantinople à prendre parti pour le concile de Ferrare et non celui de Bâle. Les Grecs, qui ont en tête de se réunir avec l’Eglise de Rome pour obtenir son soutien contre les Turcs, choisissent le parti de la centralisation pontificale.
     Nicolas est envoyé en Allemagne pour rallier les princes et les ecclésiastiques allemands à la cause du pape. Ses talents de diplomate font alors merveille tant il y met de conviction. De cette période, le Cusain nous laisse son Traité sur la vision de Dieu. En récompense de ses efforts, de Cues est nommé cardinal-prêtre puis évêque en 1450. En butte à des hostilités politiques, il cherche refuge et apprend sa nomination comme vicaire général du pape humaniste Pie II. On le charge de rédiger des propositions de  réforme, mais il se heurte à de vives oppositions au sein de la Curie. Il meurt en 1464.
     Nicolas élabore une méthode intellectuelle pour essayer de penser l’infini (ou Maximum) : en passant à la limite, la raison est obligée de changer de régime en passant au principe de la « coïncidence des opposés ». La pensée doit procéder à un double dépassement : du concept fini à ce qu’on peut concevoir de plus grand, puis de ce concept du maximum à ce qui est plus grand que ce qu’on peut concevoir. Dieu est si grand qu’il excède même l’acte et la forme. De Cues pense aussi la création de manière originale, comme une sorte de contraction de l’Être divin qui fait entrer du vide dans l’Être, ce qui permet la diversité des étants, une notion toute proche du tsim-tsoum de la kabbale juive.    
     Nicolas de Cues rompt avec la distinction aristotélicienne entre les mondes supra-lunaire et sub-lunaire, en appliquant à la « machine du monde » l’image de la sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part. Quitte à bouleverser la cosmologie traditionnelle, le philosophe poursuit le pas menant à la révolution copernicienne : comme l’univers se révèle infiniment grand, un moment arrive où la terre ne peut plus en être le centre. Il confirme aussi que, comme tous les astres, notre planète n’est pas fixe mais en mouvement.
     Lecteurs de Nicolas de Cues, Giordano Bruno s’en inspirera et Descartes en reconnaîtra l’originalité. Toutefois, sa cosmologie ne peut ni ne veut être parfaitement mathématisée, ce qui le distingue de ses successeurs Copernic et Galilée.
     Penseur audacieux sous une apparence conservatrice, de Cues laisse une empreinte ambiguë dans l’histoire de l’Eglise : défenseur acharné de la cause pontificale, il est aussi célèbre pour avoir inspiré la pensée de nombre de novateurs ultérieurs. Il défend l’idée d’un Christ à la fois « minimus homo » et « maximus homo », dans son accès à la mortalité et à l’ubiquité. Cette manière de penser la Croix retiendra l’attention de l’évangélique français Lefèvre d’Etaples qui éditera les œuvres du Cusain en 1514.
     Sa docte ignorance constitue, aux yeux de certains, l’une des premières formulations de l’épistémologie moderne. « Si tu médites avec profondeur ces choses, tu seras envahi d’une merveilleuse douceur d’esprit »  rappelle le sage.
 
 
                                            

             PIC DE LA MIRANDOLE

 
    Le personnage est peu connu. Il est pourtant le fondateur de l'humanisme moderne. Florentin d'une extrême précocité, il ne vivra que trente ans d'une vie intense : à dix ans, il maîtrisait déjà le latin et le grec. Consacrant très tôt sa vie à la philosophie et aux voyages, il parcourt l'Europe de la Renaissance pour s'imprégner du corpus des idées de son temps.
     Né en 1463, Pic de la Mirandole conçoit ce projet fou de rédiger neuf cents thèses (!) sur tous les sujets, et d'ouvrir ainsi un gigantesque débat avec les plus grands penseurs de son temps. Menacé puis emprisonné, il envisage même de devenir... moine. Il brûle tous les poèmes écrits dans sa prime jeunesse avant de distribuer toute sa fortune aux pauvres, et de mourir à... 31 ans. Un météore comme le sera Caravage en peinture au siècle suivant.
     Pic déploie son argumentaire sur notre destinée humaine au fil d'une fable magnifique qu'il emprunte à un mythe ancien. Pour s'occuper, les dieux oisifs  décident de créer les mortels : les animaux et les hommes. A partir de la glaise et du feu, ils modèlent de petites figurines  qui sont les archétypes des espèces animales. Ravis à l'idée que ces mortels vont les distraire un peu, ils chargent deux fils de Titan, Prométhée et Epiméthée, de parfaire le travail et d'achever la création.
     Equilibrant au mieux les capacités des uns et des autres, les deux frères parviennent à un système viable. Mais une fois tous les dons attribués aux animaux,  il ne reste plus rien aux hommes ! C'est alors que Prométhée décide de voler pour eux le feu et les arts, de quoi les armer pour construire leur liberté, une conscience de soi... mais aussi les outils pour se livrer à l'hybris, péché de l'arrogance et de la démesure. Voici donc l'homme, être moral capable de choisir entre bien et mal, être d'historicité aussi, capable d'inventer lui-même, librement, son propre destin. N'étant rien, il peut devenir tout. Un humain protéiforme capable de se transformer au gré d'une éducation tout au long de la vie, comme on dit de nos jours. Le projet  humaniste est né.
     L'héritage de Pic inscrit durablement sa pertinence dans la postérité qui va de Rousseau à Sartre en passant par les Lumières. De la perfectibilité rousseauiste à la liberté existentialiste en passant par les Droits de l'homme. Soit trois siècles de philosophie.
     Pico, comte de la Mirandole, naît particulièrement doté par la nature : ascendance aristocratique, riche patrimoine, dons intellectuels, charme exceptionnel, l'homme a tout pour plaire. Mû par une insatiable curiosité intellectuelle, il accumule une bibliothèque parmi les plus riches d'Europe, entre en relation avec les plus grands humanistes du quattrocento italien et... se met à dos les autorités papales. Sommé de se rétracter, il défie ses juges qu'il ose mettre en accusation. Homme de défi, il est blessé et emprisonné par le mari dont il avait tenté d'enlever la femme. Finalement absous par... un Borgia, l'ami de Laurent de Médicis tire les leçons de sa mésaventure en se consacrant à la vie contemplative.
     Qualifié en son temps de Prince de la Concorde, Pic parvient à faire la synthèse entre théologie et philosophie, dressant des ponts entre les différentes cultures de son temps. Peu lu, cet auteur génial marque de son empreinte toute l'histoire de la pensée. Il invente l'humanisme moderne en le fondant sur une idée remarquable qui apparaît dans son discours sous la forme d'une fable.
     Il est de cette poignée de Modernes qui ont entrepris de fonder la philosophie, la morale, et une définition de la vie bonne, non plus sur l'ordre cosmique ou la divinité, mais sur l'homme lui-même. Un vrai geste inaugural.
     « Tel un statuaire qui reçoit la charge et l’honneur de sculpter ta propre personne, tu te donnes, toi-même, la forme que tu auras préférée. » Comme un air de Plotin.
 
 
 

         ERASME  DE ROTTERDAM

     Il est une des figures majeures de la culture européenne renaissante. Erasme de Rotterdam est chanoine régulier de Saint Augustin, philosophe, humaniste et théologien. L’homme écrit des essais et traités sur de multiples sujets : art, éducation, religion, guerre, Mais il reste connu pour sa célèbre declamatio satirique : L’Eloge de la folie.
    « Prince des humanistes », né en 1467 à Rotterdam, Erasme est l’âme de la République des Lettres qui se met en place en Europe au XVè siècle. Moine et prêtre, il renonce à sa carrière ecclésiastique pour se consacrer aux études. Il rentre en contact avec les savants de toute l’Europe par ses voyages et ses correspondances. Né enfant illégitime dans une famille nombreuse, il suit ses études dans l’école la plus renommée de Hollande. Sa scolarité est interrompue un temps par une période où il est enfant de chœur à la cathédrale d’Utrecht. Ses parents décédant d’une épidémie de peste, lui et son frère sont mis sous tutelle et placés dans une école destinée à plier les jeunes esprits à la discipline monastique. Leurs tuteurs font tout pour les envoyer au couvent. 

     Mais grâce à sa réputation de brillant latiniste, Erasme se voit proposer un poste de secrétaire auprès de l’évêque de Cambrai, personnage très influent. Découvrant alors l’œuvre de Saint Augustin, il obtient la permission d’aller étudier à l’université de Paris, alors centre des études scolastiques, mais déjà sous influence renaissante. Comme étudiant, Erasme choisit de mener une vie indépendante. La langue latine, qui était d’usage universel dans l’Europe du temps, lui permet de se sentir partout chez lui. Il noue des amitiés avec les principaux penseurs anglais et entame une correspondance avec Thomas More.

     Grand voyageur, notamment en Angleterre et en Italie, le penseur développe sa conception humaniste du christianisme, toujours fidèle à un idéal de paix et de concorde. Epistolier infatigable, Erasme écrit des lettres à tout ce que l’Europe compte de princes, d’ecclésiastiques, d’érudits renommés ou de disciples novices ; Il affirme consacrer plus de la moitié de ses journées à ses quelque six cents correspondants. Parmi eux, le jeune prince Charles de Habsbourg qui va devenir Charles Quint à qui il destine son essai L’institution du Prince chrétien. Il est aussi l’auteur d’un manuel de Savoir-vivre à l’usage des enfants. Cet ouvrage, qui a servi de référence à plusieurs générations, donne un bon témoignage de l’état des mœurs dans l’Europe du XVè siècle. Se voyant offrir de devenir cardinal par le Pape Paul III, il refuse. Très affecté par l’exécution sur l’échafaud de son grand ami Thomas More, il meurt lui-même peu de temps après. Dix ans après, ses livres sont brûlés publiquement à Milan, avec ceux de Luther.

     Son Eloge de la folie est une fiction burlesque et allégorique où Erasme fait parler la déesse de la folie, lui prêtant une critique virulente des diverses catégories sociales comme les théologiens, les moines, mais aussi les courtisans dont nous avons une satire mordante. L’ouvrage dépasse l’époque de l’auteur pour atteindre la société humaine en général. L’ouvrage sera mis à l’index lors de la Contre-Réforme. Après des morceaux de virtuosité dans le délire, le ton se fait plus sombre dans une série de discours solennels, lorsque la folie fait l’éloge de l’aveuglement et de la démence et lorsque l’on passe à un examen satirique des superstitions et des pratiques pieuses dans l’Eglise, ainsi qu’à la folie des pédants. Peu à peu, la folie prend la propre voix d’Erasme qui annonce le châtiment. L’essai se termine en décrivant de façon sincère et émouvante les véritables idéaux chrétiens. Erasme a fondé son engagement européen sur son cosmopolitisme. « Le monde entier est notre patrie à tous » affirme celui qui a milité pour la paix en Europe. C’est en son honneur que le programme européen d’échange pour les étudiants et professeurs a pris le nom d’Erasmus.  « On ne naît pas homme, on le devient par l’éducation et la culture. »


         NICOLAS  MACHIAVEL  


   
    « Machiavel naquit les yeux ouverts », selon son biographe. C'est en menant des missions diplomatiques à travers l'Europe que le Florentin se forge une opinion sur les mœurs politiques de son temps.

     Envoyé en 1502 au camp de César Borgia, l'écrivain admire en lui l'association de l'audace et de la prudence, son habile usage de la cruauté et de la fraude, sa confiance en lui, sa volonté d'éviter les demi-mesures. Ainsi que l'emploi de troupes locales  et l'administration rigoureuses des provinces conquises. Un comportement digne d'éloges, selon Machiavel.

     Soupçonné d'avoir trempé dans une conspiration contre les Médicis, Nicolas est    emprisonné, torturé, assigné à résidence. Il commence alors à écrire une critique sur l'état de la politique italienne à son époque. Dans Le Prince, dédié à Laurent de Médicis, il ose donner des règles de conduite à ceux qui gouvernent. Nicolas se sent homme politique avant tout et veut revenir en grâce. « Je pense qu'il faut être prince pour bien connaître la nature et le caractère du peuple, et être du peuple pour bien connaître les princes », estime Nicolas. Il en appelle à la réunification de l'Italie... avant qu'une nouvelle disgrâce ne l'accable  avec l'avènement de la république, justement. Il meurt sur ces reproches de compromission avec les Médicis.

     Machiavélique : le terme dit bien l'homme cynique dépourvu d'idéal, de tout sens moral et d'honnêteté. Or les écrits du penseur montrent plutôt un homme politique avant tout soucieux du bien public. Pour autant, Nicolas ne nourrit aucune illusion sur les vertus des hommes, présupposant que ceux-ci sont par nature mauvais. Alors, l'idée du Bien en politique : naïve, incohérente ?... Le premier but de Machiavel est l'efficacité de la politique du prince, pour son bien comme pour celui de sa nation. Pour gouverner et se maintenir en place, la fin justifierait-elle les moyens ?

     Un portrait célèbre de l'auteur du Prince le représente avec un étrange sourire pincé. Diabolique ou subtil ? Il incarne à lui seul l'énigme qui entoure les écrits du diplomate florentin, cinq siècles après sa mort. L'oeuvre est complexe, sujette à des interprétations variées et parfois contradictoires. Entre l'apôtre de la monarchie et le   défenseur zélé de la république, on entrevoit Machiavel comme un authentique penseur de la vie libre.

     L'instabilité animant un pays morcelé et ses cités autonomes se prête aux expériences politiques. Conjurations, soulèvements populaires et coups d'Etat font le quotidien de la société italienne renaissante. La plume de Nicolas excelle à disséquer les uns et les autres. Le tout jeune chancelier de Florence occupe un observatoire idéal du jeu politique. Il se forge quelques idées qui éclaireront l'histoire à venir : la guerre n'est pas seulement l'affaire des grands, mais aussi celle du peuple ; il faut encourager l'immigration pour permettre à la cité de se doter d'une armée fidèle à la patrie. Balançant entre un « bon » et un « mauvais » usage de la cruauté, Nicolas relate des manœuvres calculées qui préfigurent les gouvernements-fusibles d'aujourd'hui, nommés pour remplir des missions impopulaires, puis évincés en guise d'apaisement. L'intrigant Borgia joue les modèles dans ses observations et l'élaboration de ses théories politiques.

     Entre fortuna (le facteur chance) et virtu (les qualités morales), Machiavel résume la capacité à s'adapter à toutes les situations dans une métaphore célèbre : le prince doit se faire lion pour la force et renard pour la ruse. Il proclame ainsi la primauté de l'efficacité politique sur l'éthique. Et même si la raison d'Etat suit une autre voie que la morale commune, la finalité des gouvernants doit pourtant rester le bonheur des citoyens. Et puis : « L’habituel défaut de l’homme est de ne pas prévoir l’orage par beau temps » : encore une évidence rarement suivie !...
 
 
 
                        JEAN CALVIN         

 
     N’y a-t-il que la Bible pour dire la vérité ? Contre le laxisme des Jésuites accommodant la religion aux besoins des puissants, contre la corruption de l’Eglise et de la papauté, le grand réformateur que fut Jean Calvin propose un retour salutaire aux Ecritures, et à elles seules. Selon lui, c’est la Bible qui exprime la parole de Dieu, et non ceux qui l’interprètent en en déformant souvent le sens originel.

     Si la Bible est restée pendant des siècles le « livre des livres » pour l’Occident chrétien, elle a perdu peu à peu son aura. La philosophie avec Descartes, se séparant complètement de la religion, annoncera l’avènement de la raison. La science invalidera bon nombre de conceptions bibliques. Au XIXè siècle, des auteurs comme Marx, Nietzsche ou Freud – philosophes du soupçon – dénonceront, toujours au nom de la raison, les failles et les incohérences contenues dans les Ecritures.

     Comment lire la Bible aujourd’hui sans la lumière des progrès de la raison ? S’en tenir au texte seul, c’est non seulement refuser le temps présent, mais aussi, à l’image de certaines sectes, transformer la foi en pur fanatisme.

     Jean Calvin naît en 1509 à Noyon dans l’Oise. Tout au long de sa vie, il a accompli un pèlerinage qui l’a emmené à Genève en Suisse. Elevé dans la religion catholique, il a une enfance mouvementée en commençant à voyager jeune pour s’instruire, notamment à Paris, Orléans puis Bourges, pour repartir à Orléans et y recevoir sa licence de droit.

     Après s’être lié d’amitié avec plusieurs partisans de Martin Luther, il se convertit en 1533 au Protestantisme qui était alors interdit en France. Il passe trois ans à Strasbourg sous les ordres de Martin Bucer. C’est là que Calvin commence à exercer en tant que théologien et pasteur. Puis il retourne à Genève où il est appelé à réformer la ville, cette fois avec l’appui du conseil et de ses habitants. La réforme dans la cité genevoise ne se fait pas sans tensions ni querelles, mais le penseur parvient à imposer ses doctrines théologiques et pratiques dans l’église. C’est dans les dernières années de sa vie que Jean Calvin est reconnu comme un personnage incontournable de la Réforme Protestante en Europe.

     Sa réputation de réformateur est due à ses idées théologiques. Aujourd’hui, il est connu pour sa doctrine de la prédestination et de la souveraineté divine ; pour autant, il a simplement repris ces thèmes développés chez Saint Augustin qui fut sa plus grande influence littéraire. Mais Calvin fut surtout le théologien protestant qui formula et rédigea ce qui est considéré comme la première œuvre de théologie systématique, l’Institution de la Religion Chrétienne, dont il commence la rédaction à 25 ans. Il sortira la version finale en latin – traduite en français par lui – après y avoir travaillé toute sa vie. 

     Ses disciples ont largement contribué au fait que le calvinisme ne soit retenu jusqu’à nos jours que pour sa doctrine de la prédestination. Celle-ci suscite encore de nombreux débats dans les milieux évangéliques. Les idées de Calvin ont eu une grande influence sur la naissance des églises anglicane, presbytérienne, épiscopalienne, mais également sur les Puritains. La théologie de Jean Calvin a grandement participé à la réception des Evangiles dans le monde. L’homme a initialement péché et il continue de le faire dès lors qu’il refuse de prendre connaissance de la vérité biblique. A une époque qui se laisse aller à l’idolâtrie des reliques et des richesses matérielles dont s’entoure le culte, il faut en revenir à une foi intérieure et pure. Calvin, comme les autres acteurs de la Réforme, adhère à cette formule : « La grâce seule, l’Ecriture seule, la foi seule. »

     L’époque de la Renaissance atteint le comble du péché. On en revient donc au destin d’Israël et de l’Eglise primitive. « Jamais l’homme ne se meut à adorer les images qu’il n’ait conçu quelque fantaisie charnelle et perverse » proclame Calvin le pur, ajoutant « La pire des pestes est la raison humaine. » Tout est dit sans ambages. 
 
 
 
 
 
              GIORDANO BRUNO          

 
     En un temps troublé où l'Inquisition sévissait sans partage, un humaniste ose proposer une vision de l'univers comme infini, composé de plusieurs mondes et dont la terre n'est pas le centre.  Scandale absolu pour cet ancien frère dominicain bravant l’Eglise et la doxa régnante dans une Renaissance encore hésitante. Sur la base des travaux de Copernic et Nicolas de Cues, Giordano Bruno développe la théorie de l’héliocentrisme et montre la pertinence d’un univers qui n’a pas de centre, peuplé d’une quantité innombrable d’astres et de mondes identiques au nôtre.

     Accusé formellement d’athéisme (confondu avec son panthéisme) et d’hérésie (surtout par sa théorie de la réincarnation des âmes), ses écrits sont jugés blasphématoires : il y proclame que Jésus-Christ n’est pas Dieu, mais un simple « mage habile », et que Satan sera finalement sauvé. Poursuivi pour son intérêt pour la magie, il est condamné à être brûlé vif au terme de sept années de procès ponctuées de nombreuses propositions de rétractations qu’il semblait d’abord accepter puis qu’il rejetait. Une statue de bronze à son effigie trône depuis le XIXè siècle sur les lieux de son supplice au Campo de Fiori à Rome. L’auteur du Banquet des cendres compte au nombre des martyrs de la pensée.

     Né en 1548 près de Naples, alors sous souveraineté espagnole, Giordano est imprégné de culture classique et humaniste. A l’université de Naples, il découvre la mnémotechnique, art de la mémoire, et participe aux débats philosophiques entre platoniciens et aristotéliciens. Il entre chez les Frères Prêcheurs, prestigieux couvent dominicain réputé dans toute l’Italie et précieux refuge en ces temps de disette et d’épidémie. Dominicain modèle, il est alors ordonné prêtre.

     Mais Bruno dissimule en fait une rébellion contre le carcan idéologique du temps. Au fil des années, le penseur a su se forger une culture éclectique et peu orthodoxe, sans cesse alimentée par un appétit de lecture et des capacités exceptionnelles de mémorisation. Adepte des œuvres d’Erasme, il se passionne pour la magie et la cosmologie. La rupture qui couvait finit par être consommée : il doit abandonner son froc dominicain et fuir. Il survit mais sa condition d’apostat le contraint à changer fréquemment de lieu. Après un exil dans la Genève calviniste, il est excommunié. Impressionné par la mémoire colossale de Bruno, le roi de France Henri III le fait venir à la cour et lui offre sa protection, lui offrant cinq années de paix et de sécurité. Son talent d’écriture imagée, vivante, ironique, se confirme dans Candelaio (Le Chandelier), comédie satirique sur son temps.

     Parvenu à Londres, puis à Oxford, il reçoit un accueil hostile, précédé d’une réputation brillante mais sulfureuse. Sûr de lui et de ses idées et plein de mépris pour celles de ses contradicteurs, il passe deux années à répliquer, apparaissant comme un philosophe novateur mais impertinent. Il impose sa vision cosmographique et révolutionnaire du monde, dans le fil de la pensée copernicienne. Exilé en Allemagne, le voilà luthérien mais bientôt… excommunié à nouveau. La curie romaine semble vouloir lui faire payer son apostasie, et Bruno se retrouve dans les geôles vaticanes. En février 1600, il est livré aux flammes devant la foule des pèlerins.

     Chaque année, une foule de sympathisants se réunit devant sa statue pour commémorer le supplice de celui qui se fit le champion des idées d’infini, du vivant et du psychique. Les notions de panthéisme et de karma rapprochent Bruno des visions bouddhiste et hindouiste. Ses héritiers se comptent chez les libre-penseurs, Leibniz et ses monades, Diderot et son Encyclopédie, Goethe et son Faust. Il est un dépositaire du matérialisme antique et un précurseur de Spinoza.

     « Dieu est en chaque homme plus intérieur à lui-même que lui-même ne peut l’être » affirme le célèbre philosophe italien, grand résistant de la libre pensée.  
 
 

 
           FRANCIS  BACON


 
    
     Les lois sont-elles nécessairement justes ? Le projet de Francis Bacon dans De la Justice universelle (1622) est ambitieux : choqué par la prolixité et l’obscurité des lois de son époque, le penseur entend réformer le droit et la morale. Selon lui, plus les lois sont nombreuses et rectifiées, moins elles sont compréhensibles. Bacon veut résoudre le problème du caractère souvent arbitraire des lois en remontant à l’origine du droit.

     Si la loi conserve la société, et si la force la détruit au contraire, il n’en reste pas moins que le droit privé naît de ces deux tensions. C’est pourquoi les lois sont loin d’être nécessairement justes. Une loi clairement écrite et à laquelle préside une loi fondamentale – une Constitution – apparaît plus équitable. Car lorsqu’elle est mal écrite, silencieuse sur certains points, elle reste susceptible d’être mal interprétée et de se prêter à l’arbitraire.

     Francis Bacon, né à Londres en 1561, développe une théorie empiriste de la connaissance. Il précise les règles de la méthode expérimentale dans son Nove Organum, ce qui fait de lui l’un des pionniers de la pensée scientifique moderne. Envoyé dès l’âge de treize ans au Trinity Collège de l’université de Cambridge, il se fait remarquer par la précocité de son génie et conçoit de bonne heure le dessein de réformer les sciences.

      Reçu avocat, il se livre avec succès à l’étude de la jurisprudence. Préférant néanmoins la carrière des affaires publiques, il s’attache au Comte d’Essex, devient membre de la Chambre des Communes et reçoit le titre de Conseil honorifique de la reine. Elevé rapidement aux honneurs par le roi Jacques Ier, il seconde puissamment les efforts royaux pour unir les royaumes d’Angleterre et d’Ecosse, faisant d’utiles réformes. Mais une accusation de corruption par les Communes provoque sa chute politique. Condamné par la Cour des Pairs à être emprisonné dans la Tour de Londres et à payer une amende de 40 000 Livres, il est déchu de toutes ses dignités et exclu des fonctions publiques. Une sentence sans doute trop sévère par rapport aux faits : elle visait en fait un favori dont Bacon avait toléré les malversations. Il se pourrait que celui-ci ait été victime d’un de ces coups politiques alors fréquents à la cour anglaise. Le roi le remet en liberté au bout de quelques jours. Bacon reste ensuite éloigné des affaires et consacre les dernières années de sa vie à ses travaux philosophiques. Il meurt en 1626 à la suite d’expériences de physique qu’il avait faites avec trop d’ardeur. Il écrit à un ami : « Milord, il était dans ma destinée de finir comme Pline l’Ancien, qui mourut pour s’être trop approché du Vésuve afin d’en mieux observer l’éruption… »

     En plus d’avoir fait carrière en droit et en politique, Francis Bacon a contribué à la science, la philosophie, l’histoire et la littérature. Adversaire de la scolastique, il est le père de l’empirisme – l’expérience sensible comme source de toute connaissance. Sa réflexion sur les erreurs des savants le conduit à formuler la célèbre doctrine des idoles de l’esprit (idoles du théâtre, de la tribu, de la Caverne…) : l’esprit humain tendrait à projeter sur la nature ses propres constructions, donc à déformer spontanément la réalité au lieu de la refléter fidèlement. Bacon pose le premier les fondements de la science moderne et de ses méthodes, qu’il conçoit comme une entreprise collective – contrairement à Descartes. Il établit une classification des sciences de son époque. Selon lui, la vraie science est celle des causes, fondée sur l’observation directe des faits. « On ne commande la nature qu’en lui obéissant », affirme celui qui met en évidence l’affinité entre le savoir théorique et l’opération pratique, pointant la complémentarité entre science et technique. On lui doit aussi plusieurs concepts d’ordre moral, comme l’euthanasie. Il élabore le schéma d’une langue universelle. La justice n’est pas naturelle, mais bien l’objet d’une convention humaine : c’est la conclusion de celui qui souligne l’ambiguïté des lois.

     « Le doute est l’école de la vérité » : une juste approche de la philosophie.
 
 
 

           HUGO  GROTIUS

 
     Le droit peut-il être conforme à la loi naturelle ? Ou doit-il être objectif et s’appliquer aux choses ? Hugo Grotius a beaucoup œuvré pour que le droit prenne sa signification actuelle en désignant les moyens ou le pouvoir de faire telle ou telle chose.

     Figure majeure dans les domaines de la philosophie, de la théorie politique et du droit durant les 17è et 18è siècles, Hugo de Groot est un humaniste, diplomate, avocat et juriste né dans les Provinces-Unies (aujourd’hui Pays-Bas) en 1583. Fils de bourgmestre, enfant prodige, il intègre à 11 ans l’université de Leyde. A l’âge de quinze ans, il accompagne un diplomate dans une mission à Paris. « Voici le miracle de la Hollande » aurait dit le roi Henri IV. En 1601, les Hollandais le chargent d’écrire leur histoire.

     Devenu adulte, Grotius est nommé avocat général de Hollande, puis gouverneur de Rotterdam et il est envoyé en mission à Londres. Il prend ensuite une part déterminante au conflit opposant les partisans de la tolérance religieuse aux calvinistes orthodoxes. Après le coup d’Etat de Maurice de Nassau en 1618, il est arrêté et condamné à l’emprisonnement à vie dans le château de Loevenstein. Il s’évade dans une caisse de livres que lui fait parvenir son épouse, et s’enfuit à Paris où les autorités lui octroient une pension annuelle.

     C’est dans cette ville qu’il publie son livre le plus célèbre Le droit de la guerre et de la paix, qu’il dédie à Louis XIII de France. Les autorités de Hollande lui demeurant hostiles, il s’installe à Hambourg. Mais les Suédois – alors grande puissance européenne – l’envoient à Paris comme ambassadeur. Il restera dix ans à ce poste où il négocie pour la Suède la sortie de la Guerre de Trente ans. C’est au cours d’une traversée éprouvante qu’il achève sa vie tourmentée à Rostock, en 1645.

     Pour cet auteur, si philosophes, historiens et poètes nous disent quelque chose des lois de la nature, celles-ci demeurent ambiguës. Selon lui, la nature humaine est mue par deux principes que doit suivre le droit : la préservation de soi et le besoin de société. La nature humaine étant une création divine, philosophie des droits humains et théologie sont parfaitement compatibles. Grotius œuvre beaucoup pour que l’on parle moins du droit que des  droits attachés à la personne. Il existe pour lui un ordre idéal moral à préserver, à l’inverse de Hobbes qui considère qu’il y a un ordre à créer.

     La société civile de Grotius repose sur la souveraineté qui doit être volontairement consentie, absolue, indivisible, mais dont l’exercice peut être varié : démocratique, aristocratique, monarchique ou mixte. Il distingue liberté individuelle et liberté politique. Il est à l’origine de la théorie de l’Etat et des relations entre Etats. L’école grotienne est souvent vue comme se positionnant entre le machiavélisme et le courant kantien parfois perçu comme trop idéaliste. Ce réalisme dicte que ce sont les lois des nations qui peuvent satisfaire les besoins des hommes présents, pas les lois de la Nature. Contre Richelieu il tient à son refus de la loi du plus fort. Dans son livre De la liberté des mers, Grotius définit le nouveau principe d’une  mer considérée comme territoire international que toutes les nations sont libres d’utiliser pour le commerce maritime. Puis il traite des causes des guerres, de la propriété, des pactes et contrats, des alliances et des réparations.

     L’œuvre et la réflexion de Grotius sont profondément marquées par son époque : guerre entre catholiques et protestants, luttes d’influence entre la France et les Habsbourg, conflits maritimes entre Anglais et Hollandais, réflexion intense sur les notions de société civile et d’Etat vues comme des moyens d’améliorer l’accroissement des populations.

     « La loi nous oblige à faire ce qui est dit, et non ce qui est juste » avoue le juriste.
 

                                                        
 
 
                                         (A SUIVRE...)