dimanche 1 avril 2018


 L'EGO CHATOUILLEUX DU BOUDDHA (3/3)

                                 RECIT

 
                                             
                      LE CAS ROBINSON

    Un homme fait son entrée dans le dojo ce matin-là. Une force de la nature : haute taille, poitrail imposant, cheveux roux en crinière, le personnage a tout d’un Robinson moderne atterri là on ne sait trop comment.
   Il prend la parole d’une voix calme et profonde, caverneuse presque. « J’ai entendu parler de l’expérience qui se vit ici, j’y ai vu des analogies frappante avec mon propre fil de vie. Ecoutez plutôt mon histoire… »
  « Il se trouve que j’ai passé une trentaine d’années de mon existence en solitaire sur une île lointaine et déserte. J’en ai retiré une suite d’impressions personnelles sur l’esprit qui peut nous animer, entre passion et raison, nature et culture, conformisme et liberté. »
   « Plongé dans une nature totalement vierge, confronté à une solitude absolue, il m’a fallu faire des choix pour survivre et tenter de conserver mon intégrité. Partant de l’instinct de survie, l’expérience m’a mené très loin, me transformant profondément. Je n’aurais jamais imaginé une telle évolution possible ! »
   « Imaginez un misérable marin arraché à une tempête qui a coulé son navire. Jeté sur une île perdue du Pacifique, il est le seul et unique survivant du désastre. Il ne rencontre pas âme qui vive. Comment va-t-il réagir ?... Qu’auriez-vous fait à sa place ?... L’équation est posée. Une durée de près de trente années de vie insulaire sera nécessaire pour répondre. »
   « J’étais un homme au passé éduqué, civilisé, doué de raison. Passés les premiers temps, sans repère connu, j’ai dû me remettre en état de lucidité, de choix, d’installation dans la durée : il m’a fallu épouser le rythme de vie de ce lieu, m’adapter à ses ressources, bref y faire mon trou, comme on dit. Ce dont je ne me doutais pas, ce sont les bouleversements personnels qui m’attendaient. »
   Dans le dojo, tous sont attentifs aux paroles du nouveau venu, à son récit comme au ton persuasif qui l’entoure.
   « J’ai vite constaté, au cours des heures de rêverie qui me laissaient libre, que j’étais sans cesse tenté de me replonger dans mon passé. Autrui, ce puissant facteur de diversion, me manquait terriblement. Il me fallait aussi continuer à manier la langue pour ne pas l’oublier, en garder l’usage : alors je me suis mis à parler tout haut ! » 
   « Et puis j’ai patiemment, progressivement, mis en place les conditions de ma reconquête : celle de l’ordre moral sur le désordre naturel. J’étais mû par le désir insatiable de construire, d’organiser, d’ordonner les conditions du progrès sur cette île vierge. Mon désir spontané me poussait à combattre l’anarchie de la nature laissée à l’état de chaos, d’enchevêtrement absolu. Ainsi, j’ai peu à peu quadrillé l’espace de mes activités de chasseur cueilleur, puis d’agriculteur éleveur, et d’apprenti citadin enfin. Jusqu’à m’installer dans cette cabane réalisée de mes mains, dont j’ai fait une sorte de musée de l’humain… à ma main. En quelques années, j’avais réussi à revivre les grandes étapes de notre évolution sur mon île devenue un laboratoire en miniature de ce phénomène historique. »
   « Je me suis aussi contraint à installer une juste mesure du temps sur l’île : j’ai bricolé une clepsydre pour rythmer la durée et fabriqué un almanach permettant d’inscrire dans ma mémoire travaux, jours, saisons, années. J’ai poussé la perfection jusqu’à composer une charte « des » habitants de l’île : droits et devoirs détaillés de chacun, comme dans une vraie petite république ! Il faut dire qu’entre-temps m’avaient rejoint deux nouveaux compagnons : un singe errant et un métisse aux allures primitives. Une vraie petite société en miniature dont je me suis fait le gouverneur ! » Notre groupe de méditants est tout ouïe, captivé par le récit de cet aventurier singulier, atypique. Que nous réserve-t-il encore ?...
   « Plus que jamais, la règle de palabrer, de pérorer à haute voix régnait sur tous mes actes. Je l’avais même inscrite dans la Charte de l’île. Je sentais que la parole obligée, organisée était mon plus sûr rempart contre les doutes qui assaillaient parfois ma solitude, contre les fantasmes, les délires ou les troubles de mes sens soumis à rude épreuve. Et puis la parole prononcée n’est-elle pas le meilleur moyen de conserver intègre notre citadelle mentale ? »
   « Je m’étourdissais encore et toujours avec le travail, ce moteur essentiel pour ne pas tomber en état de dépression, de désespoir. J’installai dans ma grotte un four à pain pour cuire les céréales que j’avais réussi à cultiver. Palper, humer, m’étaient devenus des actes plus naturels que voir et entendre, rejoignant en cela nos racines animales, celles de mes deux compagnons et de moi-même. Je sentais confusément que de cette épreuve émergerait un jour un homme nouveau, mais qui ne serait viable que plus tard. Contrairement à tout ce que m’avait appris mon éducation, il m’est bientôt devenu envisageable, dans mon esprit, de changer sans déchoir. De l’inconnu se profilait quelque part en arrière-fond de tout ce vécu. L’expérience s’est faite exaltante ! »
   Un silence studieux règne parmi nous. Même le bouddha reste coi : pas de répartie de son côté depuis un certain temps, c’est un signe qui ne trompe pas !
   « En fait, je ne savais pas encore que ces grands changements allaient venir de mes deux compagnons. Mon singe, d’abord, m’apprit à sourire à nouveau, rien de moins. Un jour que je constatais tristement dans un miroir mon incapacité à éclairer mon visage du moindre trait expressif, il me vint l’idée de poser mon regard sur mon animal préféré : celui-ci pencha sa tête de côté et souleva une babine, esquissant ce que je pris pour un sourire. En réaction, un sourire identique jaillit de mon visage, le premier depuis bien longtemps ! »
   « De son côté, mon serviteur métisse m’apprit une certaine nonchalance dans les attitudes. Une joie constante irradiait de toute sa personne, la plaçant d’emblée en harmonie avec l’environnement naturel : son corps respirait l’accord parfait avec la forêt, la mer, la faune, la végétation. Alors que pendant longtemps je ne m’étais envisagé, ressenti, qu’à travers mon île, voilà que je me retrouvais à nouveau moi-même dans le mystère de la relation interpersonnelle. Une découverte qui me fit chaud au cœur ! L’insouciance exprimée par mon compagnon me touchait, plus que je ne voulais bien me l’avouer. Elle m’interrogeait aussi : où cet être fruste trouvait-il de tels trésors d’optimisme et de gaîté à injecter dans une vie somme toute archaïque, primaire ? Je résolus de me mettre en quête de comprendre. »
   « J’avais remarqué la capacité naturelle du métisse à entrer en relation avec les animaux en se mettant au diapason de leurs comportements. Il reproduisait leurs bruits, leurs attitudes, allant jusqu’à lutter physiquement avec les créatures qui s’ébattaient sur l’île. L’un d’eux avait sa préférence : un jeune guépard très joueur. On eût dit que mon métisse avait trouvé en lui un adversaire à sa mesure. Entre eux deux, l’affrontement était programmé… Comme dans un jeu d’influences, de combat entre fiers adversaires. Le métisse perdit la première manche et en sortit sérieusement blessé. Puis il repartit au combat, animé par un instinct de lutte sans doute inconnu de nous autres humains. Ce fut un déchaînement de forces brutes, bestiales. Et cette fois, c’est le guépard qui y laissa sa peau. Une enveloppe corporelle que le métisse se mit aussitôt à transformer, comme s’il voulait ainsi redonner vie à l’animal, mais sous une autre forme. Comme s’il cherchait à lui forger une âme. »
   « Sous les mains expertes de mon compagnon, le cuir longuement, soigneusement tanné du guépard devint un grand cerf-volant. Le crâne évidé, séché, fut accordé à l’image d’une caisse de résonance avec les boyaux séchés, étirés, du corps : une harpe éolienne était née qui chantait et dansait dans l’air de l’île. L’incroyable fils de la nature avait gagné son pari : faire voler et chanter le noble animal devenu son totem ! »
   « Curieusement, cet épisode me révéla à moi-même : je venais d’apprendre à repérer la musicalité de l’instant. Mon île ne serait plus jamais la même, elle vibrait dans un présent perpétuel sans passé ni avenir. Mon âge n’était plus biologique mais minéral, solaire. La communion devenait  possible avec les éléments, leur contemplation se faisait apaisée, profonde, et ma métamorphose s’engageait : je devenais moi-même ce totem sacré en phase avec notre panthéon naturel. »
 
 
 
 
   Robinson poursuit son récit haletant : « Je m’étais aperçu que le métisse ignorait toute notion de passé ou de futur. Il vivait entièrement dans l’instant présent et semblait communier parfaitement avec le milieu environnant, en accord avec les forces vitales de l’île. Il s’y ébattait comme un… animal humain, une sorte d’être hybride entre les deux expressions d’une même nature. Mais quoi d’étonnant : ne sommes-nous pas les proches cousins de nos amies les bêtes ? »
   « De plus en plus, j’accordai une attention contemplative, une vigilance émerveillée à ce compagnon qui m’avait été confié par le hasard. Comme si je le découvrais à chaque fois pour la… première fois. A son image, j’étais progressivement poussé à communier avec les éléments de notre temple insulaire commun. Et je sentais me gagner peu à peu une douce jubilation teintée d’énergie vitale. Il y a comme ça des êtres qui irradient. »
   « Parallèlement, une certaine idée du petit monde de l’île se mourait à mes yeux. Je m’étais efforcé jusque là de développer et de maintenir une approche rationnelle de ma survie sur l’île, soutenu par mon éducation nourrie de culture, d’ordre, de progrès. Dès mon arrivée, je n’avais eu de cesse de lutter contre le chaos conjugué de la nature et des éléments. J’avais ressenti comme une victoire personnelle chaque étape de ma construction patiente d’une vraie petite république sur ce minuscule point du Pacifique. Ma conception d’une évolution raisonnable y avait conforté l’ordre moral contre le désordre naturel. J’avais rendu vivable l’espace quadrillé d’un petit bout du monde, comme l’aurait sans doute fait n’importe quel homme civilisé à ma place. J’avais instinctivement, presque mécaniquement, rempli un rôle de colonisateur éclairé similaire à de nombreux pionniers de mon époque. J’étais alors en phase avec moi-même. »
   « Et pourtant, un petit grain de sable est venu enrayer cette trop belle mécanique : celle-ci est devenue froide à mes yeux et à mon cœur. N’y avait-il pas un certain ridicule à vouloir à tout prix enfermer ce petit coin de paradis à l’intérieur d’une idée forcenée de progrès ? N’était-ce pas moi qui  projetais aveuglément mes désirs et mes obsessions sur ce lieu, m’empêchant d’en tirer en retour les richesses originales qu’il recelait ? Jusque là, je ne me connaissais, ne me vivais qu’à travers mon île : la conscience que j’en avais était contenue dans son objet. Et puis un déclic s’est produit en moi : je me suis progressivement arraché à l’objet de mon désir. J’ai pris conscience d’un changement dans ma respiration des éléments en réalisant ma présence charnelle dans cette île, un peu comme si elle m’enfantait une deuxième fois. »
   « J’ai vécu cette nouvelle naissance en me lovant au creux d’une grotte secrète, connue de moi seul, où je me suis réfugié pendant deux jours, nu comme aux premiers jours du monde. Après tous les efforts que j’avais fournis pour forger à ma main ce coin de terre perdu, se pouvait-il qu’il consentît à son tour à m’engendrer d’une quelconque manière ? J’ai guetté ma métamorphose avec patience, concentration, à l’image des qualités intérieures que vous travaillez dans ce dojo. Et j’ai finalement été récompensé : c’est une véritable mutation qui m’a saisi ! »
   Habité par une fascination visible, notre bouddha suspend l’écoute de Robinson : le voilà muni de grain à moudre, le madré ! Cette histoire d’île le travaille, Pépère. Elle le conforte justement dans l’importance du facteur « attention » dans nos  processus d’évolution. Mais on le sent encore en attente dans ce récit particulièrement singulier : quid de la nature d’une île transformant une personnalité aussi solide en apparence que celle de cet homme ? Il reste sur sa faim, notre mandarin !
   Daniel C, l’économiste, vient à son secours. « Depuis toujours, le drame de la vie humaine c’est de vouloir ce que l’on n’a pas. Et donc d’en exiger toujours plus. C’est dans ce plus que notre désir vient s’abîmer, à la façon des vagues léchant sans cesse les mêmes inusables rochers. »
   « Notre désir est si malléable, si impérieux, qu’il est prêt à consumer toutes les richesses à sa portée en vue de se satisfaire. Peu importe que ces ressources ne soient pas extensibles et qu’il le sache rationnellement ! Une seule chose lui importe, comme une hantise : s’arracher au tourment d’exister. L’insistance d’un tel comportement pose la question même de ce que devient l’idée de progrès pour nous autres contemporains. Ce ne me semble pas être tout à fait la même que de votre temps, mon cher Robinson ! »
   Le héros insulaire réagit. « Non, en effet. Notre époque d’aventuriers et de découvreurs ne parvenait à embrasser qu’une infime partie du monde : celle qui leur était connue. Pour le reste, chacun souhaitait ouvertement que l’expansion fût illimitée. Les fameux « bords mystérieux du monde occidental » évoqués par le poète Hérédia s’annonçaient quasi démesurés. Infinis, comme le désir de les posséder. De nos jours, cette envie de conquête s’est reportée sur la découverte des espaces sidéraux, hors notre planète. Mais le désir, lui, est demeuré viscéralement le même ! »
   Daniel C confirme. « Oui, il y a quelque chose en nous, comme un moteur secret qui nous pousse à mettre en avant nos excès de progrès, puis à en engloutir aussitôt  les bénéfices, sans mesure, sans raison. Ce que l’écrivain Bataille appelle « une luxueuse dilapidation d’énergie ». Nos surplus ainsi épuisés deviennent comme la part maudite de nous-mêmes. Nous sommes tels des papillons venant se brûler les ailes à la source de lumière qui les a irrésistiblement attirés. »
   Et l’économiste poursuit : « Bien sûr, nombre d’hommes de progrès, à commencer par ceux des Lumières, ont bien vu aussi la face positive de ce désir toujours extensible : nous détourner de la guerre et de la violence. Mais les grandes étapes des avancées humaines sont à l’image de notre vie : plus le temps passe, plus elles ont tendance à s’accélérer… et notre angoisse avec ! Poussés à la performance, à l’excellence, nous en oublions pourquoi nous sommes là, maintenant, sur cette terre. Qui peut d’ailleurs répondre de but en blanc à cette question ?!... La vérité, c’est qu’il nous deviendra sans doute de plus en plus difficile, dans l’avenir, de résister au flux exponentiel de la modernité. Nous voici toujours plus fascinés, désarmés, par un mouvement qui nous dépasse, nous outrepasse ! »
   Le bouddha réagit enfin et, surprise, c’est pour rendre la parole à Robinson ! Pour ce qui est d’évoluer, il se pose là, notre meneur de jeu ! Où est passé son ego ? On ne le reconnaît plus. Notre aventurier insulaire poursuit son récit.
   « Si je repense à mon expérience, je peux dire que c’est une attention plus aiguë aux choses qui m’a permis d’ouvrir les yeux. Une manière de suspension du jugement. Bien sûr, ma prise de conscience a été progressive, mais c’est en regardant ce qui se déroulait autour de moi que j’ai réalisé la beauté, l’harmonie qui m’entourait : je la côtoyais en permanence, sans la voir vraiment. Et pourtant, Dieu sait si cette île regorgeait de ressources vivantes, animales et végétales. Tout était déjà là ! »
   « Et puis ce sont les attitudes du métisse qui m’ont questionné. Il riait sans arrêt, à tout bout de champ, comme si chaque instant prêtait à franche gaîté. Cet homme semblait habité par la puissance de la joie. Je l’avais également remarqué pouffant lorsque je célébrais l’office du dimanche dans ma cabane : ma solennité d’homme civilisé devait être vraiment comique, vue de son côté à lui… »
   « Enfin, c’est l’épisode de la métamorphose du guépard qui a achevé de me convaincre. Résolument, le métisse s’est rangé à ce moment-là du côté des créatures vivantes de l’île, sans exception. Comme si le monde animal avait accepté de lui donner les clés de sa nature profonde, secrète. Je l’ai vu prendre tout le temps de transformer la dépouille inerte du félin en… cerf-volant puis en instrument de musique ! Il réalisait son serment de faire voler et chanter son alter ego animal. Comme si, pour lui, le vivant avait le pouvoir de muter sous toutes les formes. Cette vision a achevé ma propre conversion ! »
   Notre bouddha semble saisi par la force de ce témoignage. Nul doute qu’il va rebondir, on le sent !         
 
 
 
   « Votre récit me renvoie à un concept philosophique forgé par les Anciens sceptiques, et repris par les Modernes, Husserl et Patochka : l’épochè. C’est précisément la suspension de tout jugement que vous venez d’évoquer. »
   Alors là, on en reste sidérés ! Notre bouddha, accroc au zen pur et dur, nageant dans les références philosophiques comme un poisson dans l’eau. On aura tout vu !
   Le voilà qui poursuit sans se démonter : « Trois cents ans avant notre ère, les fondateurs du scepticisme recommandaient déjà un style de vie fait de détachement et engendrant une attitude imperturbable devant l’existence : la paix intérieure, ce que l’on nommait à l’époque « ataraxie » : ne rien affirmer comme absolument certain pour ne connaître aucun trouble. Sur ce qui ne présente pas de caractère de certitude, le sage doit demeurer d’une impassibilité… olympienne ! Pour nos sceptiques, l’épochè était l’unique moyen de lutter efficacement contre l’imagination et la raison, nids à fantasmes et à pensées. »
   « Voici une attitude radicale qui présente l’avantage de laisser tout ouvert et d’accueillir chaque phénomène du monde pour lui-même, pour ce qu’il est à l’origine : une apparition. Rien de plus. » Le dabe adepte de la phénoménologie ? On en reste babas, les uns et les autres ! Voici le moment de nous livrer à notre propre… épochè à son sujet ! Et d’accepter que nous ne sommes pas au bout de nos surprises.
   Mais pour l’heure, c’est à notre poète Georges B de réagir : « Moi aussi j’ai cultivé dans mes poèmes ce moment béni de l’épochè. En temps de conflit armé, par exemple, j’ai entonné sur le mode ironique une ode à ma guerre soit disant favorite, « celle de 14/18 », dans ces vers que je ne renie pas :
    
      « Qu’au lieu de mettre en joue quelque vague ennemi
         Mieux vaut attendre un peu qu’on le change en ami
         Mieux vaut tourner sept fois sa crosse dans la main
         Mieux vaut toujours remettre une salve à demain
         Que les seuls généraux qu’on doit suivre au talon
         Ce sont les généraux des p’tits soldats de plomb
         Ainsi chanteriez-vous tous les deux en suivant
         Malbrough qui va-t-en guerre au pays des enfants… »
 
   Notre poète troubadour a visiblement pris du plaisir à fredonner son poème assaisonné d’une vraie et talentueuse… suspension. Avec un scénario pareil, nul doute que les guerres feraient moins de victimes !
   Socratès intervient à son tour : « Dans son impassibilité, l’ataraxie n’est pas seulement affaire de quiétude mentale. Elle associe le corps à travers des exercices précis, et le lien avec ce qui se fait dans ce dojo est frappant. Les trois grandes écoles de l’Antiquité ont mis en avant ces pratiques, que ce soit le scepticisme, l’épicurisme ou le stoïcisme. Pour les sceptiques, la connaissance n’est pas nécessaire à l’action, et ce serait plutôt nos convictions qui nous paralyseraient ! Dans le Jardin d’Epicure, seuls les amis de ce dernier sont présents, ce qui empêche tout trouble de l’âme. Quant aux stoïciens, ils prônent un détachement où chaque mouvement est nécessaire à la bonne marche du cosmos, grâce à la méditation, à la respiration et au travail sur soi. »
   Inutile de préciser que notre bouddha préféré est aux anges : il ne pouvait pas s’estimer plus reconnu par ses confrères philosophes !  « Au fond, nous en arrivons à cette conclusion réconfortante que les philosophes méditent tandis que les méditants… dissertent ! Nous ne sommes nullement en concurrence, mes amis, mais bien plutôt en contribution ! Voilà une nouvelle stimulante pour la suite ! Qu’en pensez-vous ? » Une rumeur d’approbation parcourt notre groupe.
   Pour autant, Robinson n’en a pas tout à fait terminé avec son récit fondateur. On le sent puiser dans une inspiration encore fraîche dont il est pénétré. « L’épisode de la proie boucanée rendue à la vie m’a renvoyé à la mienne : j’ai pris brutalement conscience que je n’étais pas vivant, au sens vrai du terme. Je n’avais fait qu’endosser les habits, les codes, les rites de mon éducation et celle-ci ne me retournait en écho qu’une seule vision du monde, particulière à un lieu et à une époque. J’avais fermé les écoutilles de ma conscience à une amplitude du cosmos que mon aventure sur cette île m’avait pourtant permis de découvrir. Je m’y étais imprégné peu à peu de ce que la nature vous donne lorsque vous acceptez de vous laisser bercer par ses bras accueillants, chaleureux. J’avais colonisé à ma manière ce coin de Pacifique, menant à son terme une opération de conquête, ce que j’avais voulu être un acte de civilisation. Et puis, insensiblement, j’avais accepté de me laisser féconder en retour par l’exotisme omniprésent, le charme enchanteur de ce petit paradis. Jusqu’à finalement remettre en cause la sagesse toute rationnelle de mes origines. »
   Arthur R, notre poète rebelle, intervient brièvement. « Oui, j’ai fait moi aussi une découverte qui ressemble à la vôtre. Il en est résulté comme une « voyance » intérieure qui m’a saisi et m’a fait écrire : « La vraie vie est absente, nous ne sommes pas au monde. »
   « C’est exactement cela, poursuit Robinson. J’ajouterais que mon existence est entrée en collusion avec celle de mon compagnon métisse. A le regarder vivre, heureux et comme intact  dans son milieu naturel, un déclic s’est produit en moi. La vision du guépard ressuscité pour mieux se fondre dans l’univers de l’île a achevé de me convertir : je venais de trouver plus de raisons de rester sur l’île que d’en partir. Et lorsqu’une goélette a mouillé dans la baie de l’île, m’offrant une occasion de mettre un terme à mon expérience, j’ai choisi d’y demeurer, sûr de la validité de mon choix. »
   « Et puis, pourquoi ne pas le dire, il y a comme ça des moments de bascule dans une vie. Ma brève rencontre avec le capitaine de la goélette et son équipage m’a renvoyé longtemps en arrière, à une période de ma jeunesse où je ne mettais rien en cause : mon esprit critique ne s’était pas encore exercé au point de soumettre les choses et les gens à un examen vraiment objectif. Et là, subitement, s’est imposée à moi une certitude : l’intelligence apparente et la bêtise cachée pouvaient fort bien coïncider dans les mêmes têtes, noyant la vérité dans une indécision totale. Ces hommes, issus pourtant de la civilisation, secrétaient autour d’eux une sûreté de soi confinant à l’arrogance. Imbus d’eux-mêmes, ils s’étonnèrent à peine de ma présence sur l’île, ne cherchant pas à en savoir davantage sur mon histoire. Tels des crétins ignares, ils nageaient bien sûr en plein ego ! »
   « La suite me donna raison : notre île fut livrée à la bande avide et fruste des matelots qui se mirent à chasser les animaux avec des cris de sauvages – eux, les soit disant  civilisés ! – se comportant comme en terre conquise. Et je me souvins alors que j’avais été semblable à eux autrefois, mû par les mêmes ressorts : orgueil, violence, cupidité. Je me dis que j’étais encore un des leurs par toute une partie de moi-même ! Pourtant, je les observais avec un détachement intéressé, un peu à la manière d’un zoologiste découvrant une nouvelle espèce d’animal – venue de la civilisation, cette fois ! Ces quidams ne reflétaient qu’une vision éphémère, étriquée de l’île, qu’un pauvre aspect de la riche réalité de ce petit coin de paradis. Si je leur accordais la moindre importance, c’était notre île que je condamnais à une banalité  injuste. »
   « M’invitant à dîner sur la goélette, le capitaine tenta de me convaincre que j’avais tout à apprendre de ces marins… autant que je n’avais rien à révéler sur moi-même ! L’envie de vomir ce monde et ses moeurs grandissait en moi. C’est la futilité exprimée par ces hommes qui s’imposait le plus : qu’auraient-ils répondu à la question  « Pourquoi vis-tu ? »
   « Et puis je me sentais pris par un refus panique de l’hystérie dégradante et mortelle que ces « civilisés » secrétaient autour d’eux, dans laquelle ils s’abîmaient sans conscience. Ils appartenaient à un monde de mensonge et de corruption dans lequel je ne me reconnaissais plus. »
   « Lorsque la goélette leva l’ancre, la joie et le soulagement mirent un terme aux vingt quatre heures les plus pénibles que j’eus à endurer en presque trente ans d’éternité pacifiée sur mon île. Quant à moi, j’avais trouvé ma voie. »
 
 
 
   Le témoignage de Robinson nous laisse en état de quasi… méditation ! Comme s’il éclairait d’une lueur nouvelle nos raisons d’être dans le dojo. Voici plusieurs jours que nous sommes entrés dans notre peau de méditants, et nous percevons qu’une évolution profonde poursuit secrètement son chemin à l’intérieur de nous. Ne sommes-nous pas au fond, nous aussi, autant de « Robinson » en puissance ?...
   La figure du bouddha change également à nos yeux. Ce personnage à la fois modèle et atypique n’a pas fini de nous surprendre. La centration de son travail sur le corps et la pratique de l’attention à l’instant ont guidé nos réflexions. Celles-ci s’enrichissent aussi continuellement des éclairages venus de l’extérieur : comme si la conscience avait besoin de sa part périphérique pour se révéler  complètement. A l’image de toutes les petites choses de la vie.
   Pourtant, menant la réflexion plus avant, on en arrive à déplorer que les conventions sociales ne nous amènent trop souvent à réduire l’existence du corps à peu de choses au profit de la toute-puissance de nos représentations, de nos passions, de nos ressentiments.
   A quel point de rupture faudra-t-il que nous menions nos enveloppes corporelles pour que se produise enfin l’insurrection de nos vies minuscules ? La question est reprise par Jacques T, notre cinéaste burlesque au corps protéiforme. Il évoque pour nous une figure illustre qui l’a précédé dans l’art du burlesque et dont il réclame la filiation : un certain Charlie C, roi du cinéma muet, juste avant la naissance du parlant.
   « A travers la silhouette éternelle de l’errant vagabond, Charlie incarne pour moi la plasticité absolue de l’enveloppe corporelle et la conscience revendiquée du précaire. Le corps de ce clochard céleste ne cesse de sautiller, résistant obstinément à toutes les épreuves de la modernité envahissante. Sa faculté de protestation, de rébellion, semble sans limite, comme celle de ces héros mythiques concoctés de tout temps par nos imaginaires. Un Charlot olympien – voire olympique ? – s’impose en poil à gratter de nos esprits qui doutent. »
   « La ruse contre la vigueur bestiale, la parade ironique du faible contre l’assurance arrogante du puissant nous suggèrent un renversement toujours possible entre force apparente et faiblesse supposée. Le spectateur est fasciné par ce corps résistant, installé dans sa propre rythmique et toujours gourmand de nouvelles lignes de fuite. Charlie slalome dans le flux des événements, trouve toujours un passage entre les choses et les faits, s’insinue, dédouble son corps en permanence. Son don de la pantomime est ponctué par l’art de la chute et du rebondissement permanent : son corps-élastique fait lien avec le monde. Tel un périscope, le voilà qui scrute une ligne d’horizon en permanent état de fuite – à sa propre image. »
   « Et lorsque la technique du cinéma prétend bientôt faire parler les images, ce résistant du corps réveille les flux organiques internes pour damer le pion à la force montante du verbe. A défaut de faire taire la parole à tout prix, voilà notre clochard gentleman inventant borborygmes et consonances aboyées servant une parodie de discours incompréhensible : les accents d’une langue inventée de toutes pièces riment une chanson de cabaret improvisée, des grognements d’animaux s’extraient confusément pour figurer la folie d’un dictateur… Derniers soubresauts intérieurs contrariés ?... Peut-être, mais diablement révélateurs d’états de conscience décadents. L’extérieur rejoint toujours l’intérieur, comme les deux faces complémentaires d’une même réalité. »
   Notre bouddha fait signe qu’il souhaite intervenir. « Oui, ces liens forts entre les formes extérieures et intérieures du corps nous en apprennent beaucoup sur nous. J’ai pu moi aussi étudier l’esprit du geste présent dans la pratique zen. Les arts de la calligraphie, du thé ou du tir à l’arc reposent sur une pleine conscience d’attitudes qui partent de l’intérieur pour s’épanouir vers l’extérieur. Sans rupture. Toutes nos postures nous racontent : c’est bien ce que signifie l’art de Charlie C que vous évoquez si bien. »
   « D’autres arts parallèles participent de cet état d’esprit. Ainsi, animer un masque c’est permettre au reste du corps d’exprimer son langage propre, de créer son théâtre à lui. Le masque ne masque rien, il nous démasque ! Calme et silencieux, il nous ouvre à nos sensations. A nous de puiser dans les trésors de la nature : les quatre éléments, les animaux, les matières… Ce vocabulaire de gestes nous aide à exprimer toute une gamme de sentiments : colère, joie, tristesse, peur… en prenant à la lettre des expressions du langage courant : « Tu m’as froissé, je bous d’impatience, je brûle d’ardeur, il est glaçant, je fonds de tendresse… » L’art du clown permet également de rompre avec les coutumes sociales pour renouer avec notre intimité, via nos sensations et émotions primitives : marcher, sentir, regarder, toucher. Un vaste espace s’ouvre alors pour une écoute fine et profonde de soi et des autres. Le clown aussi nous aide à puiser dans la conscience : il s’éprouve en être intérieur, comme le mime. »
   Le bouddha clôt sa remarque par un geste qui en résume l’essence : passant lentement sa main sur son visage, il exprime toute la force de dévoilement contenue dans les gestuelles ici révélées.
   Candido poursuit : « Et si ces liens entre extériorité et intériorité méritaient d’être vus à l’aune du tempo, du rythme qui les habite ? Imaginons mimes et pantomimes joués dans une sorte de ralenti, celui utilisé de nos jours pour revisiter certaines scènes sportives de plus près, pour en examiner le contenu précis… Elles pourraient alors nous apparaître sous un jour nouveau, selon une valeur qui ne nous est pas vraiment habituelle : celle de la patience, débouchant sur un art de l’attente. Notre époque d’hyperactivité, qui confond souvent vitesse et précipitation, nous permet-elle encore de déceler certaines vérités nichées dans notre rapport à l’intime ? La question mérite d’être posée. »
   « Pourquoi l’attente serait-elle considérée comme de la passivité ou une perte de temps ? Voilà un temps regagné entre la réflexion et l’action, offrant à celui qui sait en user des stratégies propres à une forme de réussite. L’attente ne possède-t-elle pas en elle les vertus propres à l’attention ? Sans elle, notre ami Robinson aurait-il découvert sa vraie nature au cœur de son île ? Attente et attention ont déjà  en commun une parenté étymologique : l’attentio latine qui désigne cette « tension d’esprit vers quelque chose », cette vigilance à un objet, peut être calmée, différée, retardée : elle est l’art de suspendre… en vue de mieux contempler, peut-être ? Imaginons nos masques ou nos mimes se figeant dans une expression quasi immobile de l’instant, comme sur un cliché photographique : n’incarneraient-ils pas là, sous cette forme, la jouissance d’une représentation juste de l’attention au présent ? La conscience pleine d’un bonheur arrêté dans le temps ? Et comme le reflet d’une contemplation aboutie de l’instant ? »
   Messire bouddha reprend la balle au bond. « Oui, l’attention au présent est bien au centre de nos intentions. Elle les précède et en détermine la qualité, la valeur, l’issue même. Une telle réflexion rejoint le travail que nous menons ici dans ce dojo. A nos esprits de rester contemporains de leur propre conscience d’eux-mêmes : la méditation se veut présence du corps en attente, suspendu tout entier là et maintenant. Au cœur du monde. »
   Un ange passe… au ralenti.
 
 
 
 
 
                               TOUS EN BALADE !
 
(.../...)  « Pourquoi la course ne marche-t-elle pas ? » C’est de cette question à la fois surprenante et provocatrice, lancée en l’air non sans ironie, qu’est née une irrépressible envie de sortir du dojo, ce matin-là. Partir. Où ? Peu importe. Mais partir. Se mouvoir. Se remuer. Se bouger.
   Y aller. Où ? On ne sait pas. L’inutilité de la marche est ce qui la rend indispensable dans un monde où on court toujours pour aller quelque part. Marcher pour échapper à la frénésie de son quotidien – pourquoi les rites méditatifs échapperaient-ils à la règle ? Marcher pour ne plus savoir, pour penser à autre chose qu’au rocher qu’on roule, tels des sisyphes bêtement heureux.
   Pèlerin, vagabond ou simple flâneur, le marcheur a toujours un pied au sol. Il expérimente son identité mobile en produisant un rythme qui lui convient, tentant et retentant ce geste simple : s’arracher à l’inertie. Fluidité et pesanteur mènent bon ménage dans un mouvement qui trouve en lui sa propre fin.
   Bergson, philosophe du mouvement, installe ce geste dans une durée qui s’impose, plus que dans un espace parcouru. Nous voilà de passage d’un instant à un autre, expérimentant du temps à l’état pur. Les variations de nos pensées suivent cet art du déplacement, pour finir par nous installer dans l’attention à ce qui dépend de nous. Nous sommes engagés dans une sobriété retrouvée.
   Surprise ! C’est le bouddha lui-même qui a pris l’initiative et la tête de notre groupe. Pour l’occasion, Pépère a revêtu un ensemble flottant du meilleur effet. C’est à croire qu’il veut prendre les voiles, notre cher guide ! Il n’a rien d’un séraphin gracile, pourtant. Mais, d’un pas mesuré, presque circonspect, le voilà qui promène son imposante stature avec une élégance dont on ne le pensait pas coutumier. Mauvaises esprits que nous sommes ! Le chemin où nous nous engageons semble des plus faciles. Nul doute qu’il soit familier au maître des lieux. Et c’est comme un seul homme que nous emboîtons le pas à la stature bonhomme du guide.
   La suite ne manque pas de sel, mais ça on ne pouvait pas le prévoir. Elle apporte aussi la preuve que les corps savent garder la mémoire de leurs évolutions récentes. En tout cas, c’est une réplique mimée de notre marche dans le dojo deux jours plus tôt que nous rejouons devant la face hilare de notre bonze. Un plagiat pur et simple mais qui ne dit pas son nom ! Voilà où mène l’application poussée des apprentis lorsque ceux-ci naviguent dans une fascination de mauvais aloi pour le maître !
   « Allez, lâchez-vous ! » lance gaiement Son Altesse Epatante, étonnée par tant de conformisme. Un comble, venant de sa part ! Et comme pour mieux donner l’exemple, le voici qui exécute quelques entrechats du meilleur effet. Bon, mais sur ce coup-là, il échoue à garder un minimum de dignité !
   « Mais je vous chambre, les amis ! » lance-t-il pour alléger l’ambiance. « Marcher en méditant, c’est aller sans but précis, en goûtant chaque avancée. On pratique en faisant des pas calmes, musards, un demi-sourire aux lèvres… et dans le cœur. Marchez lentement, tranquillement, comme si vous étiez la personne la plus insouciante et la plus oisive au monde. »
   « Il nous faut couper avec notre vie agitée de tous les jours, lorsque nous sommes l’objet d’une pression irrésistible qui nous pousse de l’avant malgré nous. Nous devons souvent « courir » sans nous poser vraiment la question « où ? » Pratiquer la méditation marchée, c’est au contraire flâner, sans avoir de but, sans vouloir gagner un lieu, à un moment donné. La seule finalité de la méditation marchée, c’est… la méditation marchée ! » Dixit le patron et circulez !
  « De chacun de nos pas peuvent rayonner la vie, la paix. Pourquoi se presser ? Il serait plus logique de ralentir, au contraire. Nous marchons sans marcher, sans qu’un but nous attire. Pour cette raison peut naître sur nos lèvres ce demi-sourire que j’évoquais. »
   « Fouler l’herbe, regarder les arbres, contempler les nuages, tendre l’oreille aux chants d’oiseaux : nous voici de retour à la vie. Nos pas ne portent plus le poids de nos angoisses ou de nos craintes. Marchez lentement, en projetant votre attention sur chaque foulée. Faites des pas calmes, détendus, cérémonieux presque. Comme si vous vouliez imprimer votre empreinte sur la terre. Soyez Bouddha à cette minute même. »
   Une fois de plus il nous épate, Pépère : le voici qui déguste avec gourmandise nos visages ahuris. C’est Dieu soi-même ouvrant une succursale aux cousins de la famille ! Ou le monarque vendant à l’encan ses petites royalties. Allez, on ne le prend pas au pied de la lettre notre incomparable bonze ! Car il est un peu tard, au fond, pour un quelconque coup d’état dans notre petit Landerneau !
   Tout ragaillardi de son petit effet, l’Inestimable poursuit sa litanie bien huilée. « Le demi-sourire et les pas paisibles sont autant de perles éparpillées que vous rassemblez grâce au fil de votre respiration : le collier issu de cet exercice sera du plus bel effet. » Là, les demi-sourires se muent en rires étouffés, puis en franche rigolade : ça pouffe dans les coins. Notre groupe de méditants n’est pas loin de se tenir les côtes, ce qui semble contrarier quelque peu son Insaisissable Grandeur. Mais il l’a bien cherché : avouez que le coup du collier est un peu gros !...
   Tout juste revenu d’un coup de sang fugace, le taulier poursuit sa petite musique clopinante. « C’est l’œuvre du Bouddha que vous perpétuez par votre façon de marcher, de vous tenir debout, de vous asseoir ou de contempler le soleil au ras de l’horizon. »
   « C’est comme si une fleur de lotus s’ouvrait à chaque pas, sur laquelle vous mimez votre assise à chaque fois que vous faites halte. Soyez sans complexe : si vos pas sont heureux, légers, sans souci, alors vous êtes dignes d’être portés par un lotus. »
   Les yeux s’écarquillent tout autour de nous : il y a fort à parier que chacun est en train de visualiser sa fleur de lotus s’épanouissant sous son auguste talon. La force de concentration est bien là, attentive à une vie si légère qu’elle nous rejoint sans que nous ayons à forcer. Pas un zeste d’auto-persuasion dans tout cela, figurez-vous !... Mais bien plutôt un retournement à la Spinoza : las de prendre nos désirs pour la réalité, voilà que nous tentons d’expérimenter la proposition inverse ! Et ce n’est jamais gagné !
   « Lorsque nous pratiquons la méditation marchée, nous sommes arrivés à chaque instant. » poursuit le bouddha. « Nous voici parvenus à l’adresse de la vie : la juste intersection de l’ici et du maintenant. Oublié le passé, non pensé l’avenir ! A chaque pas réalisé en pleine conscience, vous vous sentez solide et libre. »
   « Nous sommes vivants : rien de plus simple ! Et pourtant, voilà une évidence qu’il nous faut retoucher à chaque instant pour ne pas l’oublier. La pleine conscience est le contraire de l’oubli dans lequel nous vivons si souvent. »
   « Les premières fois, lorsque vous marcherez lentement, vos pas peuvent chanceler comme ceux d’un enfant. Suivez alors votre respiration, et vos pas se stabiliseront peu à peu. Avez-vous remarqué la démarche du bœuf ou celle du lion ? Ce sont des pas posés, précis, pour l’un, souples et gracieux à la fois pour l’autre. Ce seront aussi ceux du méditant marcheur, en harmonie avec l’environnement. »                   « Voyant ce qui se passe devant vos yeux et autour de vous, c’est votre vrai visage que vous voyez enfin. Vous êtes alors « l’éveillé », à l’image des compagnons de route qui viennent d’accomplir la même démarche que vous. »
   Passez muscade !...


 
 
    

     Le sentier n’en finit pas de s’élever dans un paysage qui s’élargit pour déboucher sur de hauts plateaux. L’horizon semble s’éloigner et se hausser dans un même mouvement où tout se transforme insensiblement. Les membres de notre groupe s’appliquent à marcher en suivant les conseils prodigués au début de la sortie. La marche prend des allures de randonnée. Mais au diable  l’étiquette collée sur les mots, seul compte le déroulement des choses dans un présent qui se déploie. Nous allons. Conscients de ce luxe qu’est devenu l’exercice attentif dans la lenteur cultivée, consentie.             
   Au détour d’un chemin, nous croisons un curieux personnage perdu dans ses pensées. Un certain Blaise P, physicien et philosophe de son temps. Nous nous arrêtons pour échanger un peu. L’homme est passionné par les mathématiques et l’invention d’objets scientifiques nouveaux, un peu à la manière du grand Léonard qui enchanta la Renaissance. Blaise a imaginé une calculatrice mécanique, la « pascaline ». Mais il s’intéresse autant aux spéculations de la pensée qu’au domaine pratique. Une sorte de personnage des croisements qui colle parfaitement avec le paysage traversé : air d’altitude, sensations flottantes, ouverture maximale.
   « Que chacun examine ses pensées », énonce Blaise P, « il les trouvera toutes occupées au passé ou à l’avenir. Nous ne pensons presque point au présent, et si nous y pensons, ce n’est que pour en prendre la lumière et disposer de l’avenir. Le présent n’est jamais notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre et nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais. »  Fermez le ban.
   Les marcheurs échangent un regard entendu. Décidément, c’est comme si le même message se répercutait à l’infini, nous laissant songeurs et déterminés à chaque fois. Le bouddha arbore la mine satisfaite que nous lui connaissons désormais lorsque le hasard de nos rencontres vient conforter ses propres vues. Il faut dire que souvent, jusque là, notre bonne fortune d’apprentis méditants s’est montrée éclairante.
   Quelques chalets d’alpage apparaissent ici et là, dressant leurs toits de lauzes sur un décor caillouteux. Devant l’un d’eux, un homme est assis sur un banc de pierre. Apparemment, il médite lui aussi, perdu dans ses pensées. Parvenu à sa hauteur, le bouddha s’arrête, comme inspiré par son assise. L’homme engage la conversation.
   « Vous me voyez assis, mais ce n’est pas mon habitude. Si je suis philosophe, c’est d’abord parce que je suis marcheur. Je recherche la montagne pour me mettre à distance de mes contemporains. La solitude des hauteurs m’aide à méditer. J’aime par-dessus tout développer ma réflexion au grand air. Je m’imagine aussi et je me veux arpentant, sautant, escaladant et, pourquoi pas, dansant. Il m’arrive de marcher sept ou huit heures par jour dans ce théâtre minéral. Après quoi je me sens plein de vigueur et d’une patience à toute épreuve, riant et dormant bien. Cet exercice de randonneur me comble et m’aide à penser… en mouvement ! »
   Gaston B a reconnu l’un de ses collègues philosophes, en la personne de Friedrich N, l’auteur de Zarathoustra. Les deux hommes sont ravis de la rencontre. Ils partagent une même attirance pour les mystères de la nature, sa profondeur et les échos qu’elle peut susciter à l’intérieur des esprits.
   Friedrich est en mal de confidences. Il nous raconte la violente inspiration qui l’a saisi lors de la naissance de son poème philosophique Ainsi parlait Zarathoustra. « Tout cela s’est passé involontairement, comme dans une tempête de liberté, d’absolu, de force, de divinité… »
   « J’ai conçu ce livre comme un « Cinquième Evangile ». Avec le souhait de me hisser à la hauteur des poèmes de Goethe, de Dante, ou des textes de Luther. Voilà une œuvre de réflexion qui renferme une nouvelle promesse d’avenir pour l’homme. Zarathoustra est une sorte d’ermite qui se retire dix ans dans la montagne jusqu’à laisser monter en lui le besoin de partager sa sagesse. Ce récit en rappelle un autre : celui du Christ dans le désert. J’ai voulu parler aux lecteurs à travers la relecture d’un mythe inscrit au cœur du minéral. »
   « Derrière la mort de Dieu s’annonce le surhomme – l’homme accompli – animé  par la volonté de puissance, cette pensée du dépassement de soi et son affirmation la plus haute : l’éternel retour. La transfiguration du surhomme vers l’amour et la joie trouve son  symbole dans le lion devenu docile et rieur, entouré d’une nuée de colombes. »
   « L’inspiration m’est puissamment venue lors de longues randonnées dans les forêts de montagne, au bord de lacs alpestres ou sur des surplombs de mer. Certains jours, je sentais les idées mûrir, s’assembler en un tout durant les fortes marches de la journée. C’était comme si l’œuvre se cristallisait dans mon attention à sa totalité, avant d’être rédigée d’un jet, lorsque je revenais le soir. »
   « Dieu n’étant plus la finalité de la vie humaine comme elle l’a été durant des siècles, il revient à l’homme de se fixer sa propre transcendance : se dépasser lui-même. Ainsi, Zarathoustra commence le récit des trois métamorphoses de l’esprit : comment celui-ci devient chameau, comment le chameau devient lion et comment enfin le lion devient enfant. Le chameau se rend prisonnier de valeurs millénaires, le lion affronte ce fardeau, avant de devenir l’enfant qui bâtit en toute innocence un monde nouveau, celui de l’homme accompli. J’invite l’homme à créer par-dessus, au-delà de lui-même. Et à dire oui au réel dans sa dimension tragique. »
    « Zarathoustra le sage regagne alors sa caverne, attendant que lève la graine semée auprès des hommes. Plus tard, il lui faudra vaincre la pesanteur de la pensée la plus lourde : celle de l’éternel retour qui invite à choisir de revivre indéfiniment sa propre existence. Enfin apparaît le lion avec l’essaim de colombes, ultime vision accompagnant la dernière métamorphose du sage. Le lion devient rieur, son cri de révolte se transforme en rugissement doux et calme. L’animal pacifié se mue en figure solaire, celle d’une nouvelle Aurore et d’un grand Midi. »
   Socratès intervient : « Je suis très sensible à la force allégorique dont votre texte fait preuve, car c’est aussi la note dominante de mon enseignement philosophique. Constatant la défaite des religions, l’homme hérite d’un destin qu’il doit bâtir de toutes pièces : à lui de se prendre en main, sans complexe ni arrogance, en passant de la placidité du chameau à la puissance du lion… jusqu’à revenir à l’enfance de l’homme : l’éternel retour n’est jamais loin. »
   On sent les membres de notre petit groupe prêts à élever leur réflexion à la hauteur du cadre qui nous entoure. Ces paysages de montagnes ont tout pour nous inspirer et nous nous y plongeons avec délices, en attente de nouvelles découvertes. Notre guide se met à planer, lui aussi, dans les hautes sphères de la contemplation. Le voici qui s’installe à l’écart sur un carré de verdure entouré de rochers. Les vertus pneumatiques de l’altiplano lui auraient-elles monté à la tête ?
   Seul Tonio l’argoteur choisit l’agitation, excité par la découverte des environs. C’est sans doute la première fois que ce citadin pur et dur a l’occasion de s’immerger dans le milieu montagnard, et il est bien décidé à ne pas en perdre une miette, le cher homme. Le voilà parti dans les sous-bois, à la recherche de champignons, de myrtilles ou de quelque animal pittoresque… qui sait ? Ils auraient bien fait la paire, Tonio et Robinson, sur l’île perdue…
    La journée étire ses moments précieux à l’image du ciel ombrant bientôt les massifs qui se découpent dans le soir. Il nous reste à prendre le chemin du retour, des images plein les yeux et des évocations plein la tête.
   « Chaque jour qui s’achève doit pouvoir s’envisager comme une petite vie accomplie », nous souffle béatement Sa Magnificence Eclairée, entre deux œillades évaporées…
   Dont acte. 
 
 
   



    Marche et rencontres ont éclairé les derniers moments de notre session. Il est vrai que nous n’avions jamais quitté l’espace du Centre depuis le début. Et c’est avec un sentiment d’étrangeté que nous retrouvons le milieu douillet du dojo. Le bouddha nous a donné quartier libre pour nous permettre d’assurer à notre manière une transition en douceur. Retour à l’ordinaire, donc.
   Parvenus à ce stade de notre approche de méditants, nous sommes presque tous d’accord pour faire le point sur notre pratique telle que nous l’avons vécue jusqu’à ce jour. Une discussion s’improvise. Assez vite, un thème revient au centre du débat : la présence machinale à soi dans les menus gestes répétés au quotidien. Une présence qui se révèle en fait approcher une… absence à soi. Notre désir pressant de vouloir tout maîtriser, à tout prix et rapidement, ne nous pousse-t-il pas à avaler les multiples petits actes d’une journée, à produire une succession de mouvements qui s’empilent, comme sans valeur véritable ?
   « Il faudrait aiguiser nos regard pour pénétrer l’ordinaire, cet impensé au cœur de nos vies », résume un méditant d’une très belle formule. « L’air est connu : notre propension naturelle nous porte d’emblée vers ce qui sort du commun, ce qui est propre à nous séduire. Dans sa répétition parfois lassante, l’ordinaire ne semble pas faire le poids face au sublime. Univers des objets familiers, menus actes de la vie domestique : ce qui nous est le plus proche nous est aussi le plus connu, car sans cesse exposé à notre attention. Et c’est donc aussi ce que nous finissons par oublier en le faisant passer au second plan de notre vigilance. Que gagnerions-nous à nous arrêter à nouveau sur ce que nous finissons par ne plus questionner ? Que trouverions-nous à nous focaliser davantage encore sur ces instants les plus banals ? »
   Un nouvel entrant se manifeste alors dans notre jeu : Amedeo M, artiste peintre de son état. Il salue au passage son contemporain Pierre B, l’homme aux chromatismes inépuisables.
   « J’ai d’abord été un sculpteur passionné par son travail. Sans grands moyens, je récupérais des pierres nuitamment sur les chantiers de Paris. Mais très vite, la poussière m’étouffait et je souffris des poumons. C’est ainsi que je me suis rabattu sur la peinture. M’inspirant de plusieurs sources propres à mon époque, j’ai peu à peu créé un style singulier, l’épurant jusqu’à ma mort : des silhouettes féminines longilignes, aux visages filiformes, cous étirés, yeux en amande souvent vides, trait noir et fin dessinant les figures sur des fonds mouchetés. »
   « Longtemps, le seul acquéreur de mes toiles fut… un aveugle ! Il venait chez moi, collait son nez sur mes toiles encore fraîches et finissait par les acheter. Le sens visuel reconverti en sens olfactif ! Cela m’étonnait et m’interrogeait à la fois. Serait-ce à cause de cet œil mort que je me suis plu à représenter par la suite des visages souvent sans iris, donc sans véritable regard, pourvus d’une expression comme tournée au-dedans d’eux-mêmes ? Des yeux de statue. Ce trait de ma peinture a mis beaucoup de temps à être reconnu pour sa vraie valeur tant il a déconcerté au début. »
   « Dès que nous apportons de l’inédit dans nos créations, la première réaction des gens est de s’en trouver désarmés. Ils demeurent fixés à leur regard habituel sans le savoir, sans en être conscients : ils ne sont plus vraiment dans la profondeur d’un  regard mais dans sa répétition exclusive qui les empêche de se tourner vers la nouveauté. »
   Et, se tournant vers Pierre B : « Comme vous, j’ai pris ma compagne pour modèle et muse. Jeanne avait le visage rond, le nez épais, les lèvres charnues, de grands yeux clairs, les arcades saillantes et de longs cheveux auburn. La représentation que j’en fais ne ressemble pas à l’original. J’ai plaqué sur son visage le masque oblong et lisse que j’attribuais à toutes mes femmes peintes. J’avais longuement cherché ce masque à travers ce que j’avais sous les yeux : dans l’art primitif, chez certains de mes contemporains, dans les visages croisés au cours de mes visites de musées. C’’était devenu une obsession dont j’avais recouvert le réel de mes créations. »
   Pierre B réagit au récit de son collègue. « Vous venez de prouver qu’il n’y a pas de frontière – hormis celle que nous y plaçons inconsciemment – entre le quotidien, l’habituel et le neuf dont nous l’habillons à chaque instant. J’ai beaucoup pris ma compagne comme modèle, moi aussi, et il me semble que je l’ai toujours réinventée, semblable et pourtant différente à chaque nouvelle toile ! Voilà bien le signe paradoxal d’un mystère de la rengaine pour qui sait… ouvrir les yeux. »
   Chacun est d’accord pour dire que l’ordinaire peut se révéler parfois plus fécond que ce à quoi l’on s’attend simplement. Candido renchérit : « Prenons l’exemple des natures mortes. Que nous évoquent ce simple verre d’eau, cette cruche en grès, ces quelques fruits posés là sur un compotier ? Leur existence immobile, discrète, presque secrète, est-elle si inutile qu’il y paraît à première vue ? Et si, en regardant le familier, nos yeux ne voyaient plus rien, ou si peu ? Et si ces vies minuscules, immobiles, recélaient de l’invisible, à l’image du silence qui nous révèle parfois l’essentiel tapi à l’intérieur du cours du temps ? »
   En philosophe, Gaston B ajoute : « L’attention portée à l’ordinaire passe par un changement, une éducation du regard. Nous rejoignons ainsi, l’espace d’un instant, le penseur Martin Heidegger pointant notre attention sur la banalité d’une… paire de godillots, motif repris par le peintre Van Gogh. Voilà que derrière l’existence ordinaire des choses se tapit leur essence. »
   « Blaise P, que nous avons croisé hier en chemin, ne nous dit pas autre chose : « Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, ils se sont avisés, pour se rendre heureux, de n’y point penser. » A travers la banalité du divertissement, le philosophe note aussi la question de l’ordinaire : « Comment parvenir à penser quelque chose que nous passons une partie de notre vie à essayer de fuir ?... »
   Et Socratès de conclure : « La méditation de pleine conscience que nous pratiquons ici vient nous rappeler qu’il est inutile de singer quelque chose venu de l’extérieur. Mieux vaut être attentif au réel en le désirant simplement, pleinement. L’instant est sans doute ce que nous avons de plus précieux à cultiver, loin des spéculations hasardeuses d’un avenir incertain ou du parfum au goût de cendres d’un passé… dépassé. Voyez les tableautins apaisants des haïkus japonais, petites perles de présent arrachées au réel, instantanés délicieux se renouvelant à l’infini, brefs morceaux de vie banale inspirés par la philosophie tranquille du regard intérieur. Voilà de petites natures mortes disant tout de la vie, hors la nostalgie et l’espoir que nous cultivons si souvent. Ce qui est est, et c’est formidablement tout ! »
   Jacques T ne peut s’empêcher d’ajouter : « Pour moi, l’ordinaire est soluble dans le burlesque, le drôle, l’inattendu. Ce sont les codes sociaux habituels et les sons les plus courants que je mets en scène dans mes films, en les exagérant pour en extraire toute la force comique. »
   Vive le réel lorsqu’il sait endosser le costume familier de la ritournelle !



         
                            



             L’ART DE LA SYNTHESE

  

    C’est un bouddha mi-figue mi-raison qui se présente dans le dojo, bien décidé à reprendre la main dans un retour d’ego dont il est encore friand. Par moments, c’est plus fort que lui : il ne déteste pas se hausser du col, Pépère.

   « Chers amis, tout ce qui a été pensé et dit dans ces murs ne manque pas de pertinence. J’ai moi-même beaucoup appris et certaines choses se sont confirmées. J’ai bien noté les liens de proximité qui unissaient la pratique de la philosophie à l’exercice de la méditation. S’il fallait résumer l’ensemble de notre démarche, je dirais avec Paul Valéry : « Il y a un art de marcher, un art de respirer ; il y a même un art de se taire. »

   On a retrouvé notre bouddha d’origine : direct, sans fioriture, soucieux d’aller à l’essentiel… et maniant l’art de la référence comme pas deux !

   « J’ajouterais au mot de Valéry l’art de penser et l’art d’être attentif », lance-t-il en guise de complément utile, laissant entendre que ses oreilles ont traîné dernièrement dans le dojo. De l’attention, le bouddha donne alors son approche à travers un bref récit. Il évoque une personne à qui l’on a demandé de marcher au milieu d’une foule avec une cruche remplie à ras bord, posée en équilibre sur sa tête. Derrière elle marche un soldat armé d’un sabre. Si une seule goutte d’eau est renversée, le soldat tranchera la tête qui le précède. Vous pouvez être certain que l’homme à la cruche sera habité par la plus grande attention !... Voici une fable qui ne manque pas de tranchant ! 

   Vraiment apaisant notre cher daron ! Il ne manquait que la peur, ultime conseillère, au tableau de nos menus tourments ! Serait-il à cours d’argument, le bougre ? On pourrait le supposer. En tout cas, sa petite parabole produit l’effet d’une douche froide dans notre assemblée. Drôle d’ambiance, on se croirait rue Froidevaux !

   L’attention qui vient d’être définie par le bouddha semble se situer à des années-lumière de celle vantée par l’aventurier Robinson. Souffle de liberté d’un côté, contre vent de contrainte de l’autre. Le grand écart, en quelque sorte. Il va falloir du talent au taulier pour rassembler les extrêmes en une synthèse acceptable.

   « La peur est un ennemi puissant lorsqu’elle n’intervient pas à bon escient. En nous faisant craindre le pire, elle paralyse notre action, risquant de nous faire passer à côté du meilleur. Aussi nous faut-il apprendre à distinguer la peur salvatrice de celle, plus sourde, inhibant nos énergies. Comme les deux côté d’une même pièce. N’oublions pas pour autant que c’est un sentiment comme les autres. Vous ne pouvez donc l’éliminer totalement et vous n’avez aucun intérêt à le faire. Vous pouvez par contre apprendre à ressentir l’énergie que la peur dégage en vous et chercher à la canaliser. »

   Candido intervient. « Oui… A chacun ses trouilles ! Mais il faut quand même resituer les frousses dans leur contexte. Voilà bientôt soixante ans que nous n’avons pas vécu de conflit armé… et par conséquent peu de raison d’éprouver les frayeurs les plus aiguës, celles liées à la guerre et à la mort imminente. Votre petit récit, cher bouddha, relèverait bien de ce type de frayeur qui consiste à ignorer vraiment si l’on sera encore en vie dans l’heure qui suit. Et cela change tout !... Chacun peut vivre alors des moments intenses où la panique s’inscrit en lui, dans ses sensations, jusque dans sa chair même. »

   « Mouais… la vraie pétoche ça vous secoue son gazier, pas d’doute ! » renchérit Tonio surgi du diable vauvert.  « J’veux pas dire, mais quand tu t’trouves face à un surineur de première prêt à t’larder la couenne, y a intérêt à faire fissa sans lui d’mander son blase ou ses fafs. Moi la clinche, ça m’recharge la glandaille illico. J’m’sens plus ligoté com’ dans l’corps méditant et j’tard’ jamais à bicher l’groom en face par le colbac ou à lui faire morfler ma tatane en pleine poire. Dans ces cas-là, l’caberlot s’met en mode roupille, et y a plus qu’les osselets à gaffer et la main gifleuse à calotter. Sans claquer des ratiches et sans état d’arme. J’grince plus des biscotos qu’des méninges pour effeuiller les dominos du gars d’en face. Tout ça m’gaillarde à fond les manettes ! Des fois même, pas b’soin d’belliquer, y suffit qu’le gonze se mette en béchamel tout seul et c’est gagné ! »

   Interrompant notre argoteur, Candido s’avance avec conviction. « Bon, mais entre les peurs qui nous saisissent, nos agressivités inévitables et le soin qui peut leur être apporté via la méditation, je jetterais un œil plutôt critique. Exercices ludiques et relaxations proposées de nos jours aux parents et à leurs progénitures prétendent « changer la vie » grâce à leur côté enfantin, charmant. Avec ce message : « Être gentil, c’est agréable, être gentil, c’est bon… Rendre coup pour coup n’est jamais une bonne solution etc… »

   « Il ressort de ces signaux une étrange impression : celle de retrouver tous ensemble un univers de l’enfance où tout le monde redevient pacifique, empathique. Un monde de bisounours en somme. La méditation du coucher  remplacerait le « marchand de sable » et les contes du soir d’autrefois. Ne nageons-nous pas ici dans une sorte de régression infantile à travers des discours exquis, aseptisés ? On court, à mon avis, le risque d’annihiler toute lucidité et toute volonté en nous. Où se situe le problème : dans nos propres réactions, comme le prétend le zen, ou dans une analyse objective des situations elles-mêmes ? Où se trouve le juste équilibre entre les deux pôles ? » Notre avisé guide passe par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Le voici envahi par la pétoche qu’il vient d’évoquer. A lui de s’appliquer sa propre leçon !...

   Candido, féroce, ne lui laisse pas le temps de réagir. Le voici reparti, prêt à piquer de nouvelles banderilles. « Savez-vous que le bouddhisme est devenu la quatrième religion en France ? Le Vesak, la fête religieuse qui commémore la naissance, l’éveil et le décès du Bouddha il y a deux mille six cents ans, figure désormais sur notre liste des fêtes religieuses. Cette religion dispose désormais en France et en Europe d’un courant de bienveillance qui va bien au-delà de ses pratiquants. Ouvrages, sessions et centres de formation se multiplient. Par centaines de milliers, des sympathisants convaincus achètent les multiples ouvrages dédiés à la question. Erection de statues et cérémonies d’accueil rythment la vie des centres construits un peu partout dans le pays. Cela ne vous étonne pas de voir tous ces gens vivant dans une société moderne, démocratique, rationnelle, se prosterner et s’extasier devant des lamas, pratiquer des rituels et des dévotions ésotériques en acceptant de mettre sur la touche leur propre culture ? Et quid des témoignages d’anciens moines éduqués dans des monastères, et dont certains se sont plaint de mauvais traitements ? La croyance peut rendre aveugle, quelle que soit la religion. Le bouddhisme a été présenté et promu en France comme une spiritualité laïque à vocation avant tout thérapeutique. Une religion dépourvue de toute transcendance et qui n’en serait donc pas vraiment une. A voir et à entendre le Dalaï Lama ou d’autres dignitaires bouddhistes, on peut se montrer sceptique ! Comment en est-on arrivé à une telle fascination ? »

   « Une réponse est sans doute à chercher du côté d’un exotisme que chacun peut récupérer aisément à son propre compte en se coulant individuellement dans la peau du sage, de l’être parfait, du saint… une image inatteignable, oubliée en Occident et qui resurgit soudain, mais accessible à tous, cette fois. Le paradis, tel que défini comme si haut et si loin par l’aspirant chrétien, existerait-il désormais à la portée de toutes les bourses ?... Voilà une aspiration qui vous caresse dans le sens du poil, à l’image du serpent biblique jouant de la pomme dans le jardin d’Eden. »

   Le dabe est cramoisi. Tant d’audace le sidère. Il va lui falloir du temps pour peaufiner des arguments valides face à pareille attaque en règle !

   
 
 

 

    L’ami Candido a frappé fort et mesure les dégâts avec le petit air détaché de celui qui a fait le boulot et ne regrette rien. Après tout, les faits cités sont connus de tous et facilement vérifiables. Le bouddha n’est pas dupe des vérités émises mais demeure d’abord sans réaction. La note est salée : traitement des peurs, remise en question du bouddhisme, autocritique des individualismes aveugles… Et par-dessus tout, soupçon de flatter les gens dans le sens de leur naïveté ! Tout va dans le sens d’une suspension à la « Patochka », déjà évoquée plus haut. Que va-t-il bien pouvoir apporter de nouveau, le chef ? L’air déterminé, il prend la parole.

   « Le moment est venu de dresser une synthèse de nos débats. Votre évocation de nos civilisations avancées, autant que fragiles et vulnérables, me semble aller dans le sens de la simple lucidité. Ni l’appel à une histoire pénitentielle, ni la culpabilité excessive ne sont des attitudes réalistes propres à nous permettre de rebondir au-delà d’un monde ancien qui a pris du plomb dans l’aile. A nous de faire valoir les acquis de notre civilisation occidentale, et en premier lieu notre capacité au sens critique qui suspend et examine, analyse, synthétise et se projette. »

   « A cet égard, le geste de Patochka n’est-il pas exemplaire ? Ce philosophe résistant fut persécuté, au siècle dernier, par le pouvoir d’Etat communiste, simplement pour avoir eu raison contre lui. Conscient de sa finitude et de la responsabilité de sa propre vie, cet homme est le continuateur d’une longue lignée de penseurs des phénomènes et des faits de conscience. »

   « L’épochè, cette suspension de la pensée où ne nions ni n’affirmons rien en demeurant attentifs à tout, ne serait-elle pas l’attitude appropriée à la synthèse que nous recherchons ? La pensée philosophique rejoint parfaitement ici l’attention à l’instant proposée dans l’exercice de la méditation : suspendant provisoirement le flux des événements de la vie, nous nous mettons comme en état d’apesanteur, sans jugement ni passion, dans une attitude aussi neutre que possible. Voici l’acte volontaire qui me semble associer le mieux philosophie et méditation. »

   « D’ailleurs, poursuit le bouddha non sans ironie, j’avoue avoir été plusieurs fois tenté d’interrompre purement et simplement la présente session tant les réactions de mon public me semblaient partir dans tous les sens et ne pas respecter les règles que nous nous étions fixées au départ. Et puis une réflexion a pris corps à l’intérieur de moi. Au nom de quel réflexe aurais-je mis fin à des réactions spontanées relevant d’une certaine manière de voir les choses autrement ? »

   « Personne ne peut raisonnablement se prendre pour le centre du monde ! Toute culture n’est-elle pas d’emblée plurielle ? La présence de la philosophes dans ces lieux m’a permis de faire une moyenne entre mes certitudes et mon scepticisme : il en a résulté pour moi une attitude que j’ai voulu tolérante. En m’efforçant d’adopter des points de vue différents, j’ai pu relativiser ma propre approche, me décentrer quelque peu. J’y ai personnellement trouvé mon compte. »

   Michel de M intervient. « C’est tout à votre honneur. J’ai moi-même évoqué dans mes Essais l’expérience d’Indiens du Nouveau Monde fraîchement débarqués en France et s’étonnant de voir des soldats adultes obéir à un monarque encore enfant, ou dépités par les énormes différences sociales visibles au cœur d’un peuple dit pourtant « civilisé » ! En irait-il de la maturité des nations comme de celle des individus ? »

   « J’ajoute que mon collègue Montesquieu allait par la suite faire une expérience similaire, racontée dans ses Lettres Persanes, à travers le regard innocent d’un Perse d’Ispahan sur ce qu’il nomma – vu de son côté – « ces barbares d’occidentaux » ! Décidément, par quel critères neutres, objectifs, nous permettons-nous de juger de points de vue différents du nôtre, d’habitudes de vie parfois si dissemblables ? Un ironiste contemporain a résumé cet état de fait de manière lapidaire et pertinente : « Je suis tellement sceptique que j’ai un doute sur mon propre scepticisme ! »

   « Une approche de critère universel semble se profiler dans la capacité d’une culture à ménager à l’intérieur d’elle-même sa coexistence avec d’autres cultures : la forme que se donne la laïcité « à la française » répondrait à une telle exigence. »

   Notre bonze opine du chef avec empressement. « Oui, c’est bien ce que j’ai voulu exprimer : après tout, les exercices proposés ici sont une forme parmi d’autres d’équilibre et de mieux-être. Il m’a paru important aussi de montrer que l’exercice de la méditation se situait au-delà des caractères propres à une religion – le bouddhisme – pour toucher à une forme universelle d’approche et de connaissance de soi. Cela rejoint ce que nous évoquions sur la tolérance et la laïcité. J’ai évolué moi-même, durant ce stage, vers une forme plus neutre, sans a priori, qui puisse se mettre au service de chacun. »  

   Il semble que le bouddha ait résumé les choses avec justesse, y compris sur sa propre mutation dont nous avons été les témoins. Chacun le reconnaît implicitement, et les visages le disent assez. Un méditant pose alors cette question : « Vous disiez avoir trouvé votre compte dans cette attitude de patience et d’ouverture ?... »

   « Oui, j’ai pu enrichir mon approche en constatant des recoupements qui ne m’étaient pas apparus jusqu’alors entre méditation et philosophie. J’avais déjà un aperçu de l’histoire de la pensée, et j’ai bien senti, à l’écoute des uns et des autres, qu’un réel cousinage existait entre les deux sillages : les fondements étaient similaires, même si les formes différaient. »

   Nous reconnaissons là l’esprit d’ouverture qui a animé le bouddha au long de ce stage. Et nous comprenons mieux maintenant à quels mouvements d’humeur il a pu être confronté. Il a finalement donné la priorité à une parole qui circule, une parole mutuelle, en réseau. A travers ce choix, il nous a montré une voie : celle de ne pas s’accrocher à tout prix au statut que vous donne la connaissance, pour laisser aller librement les flux d’influence, quel que soit leur sens.

   Nous mesurons aussi à quel point la présence active de certaines personnalités a été importante. Ainsi, Socratès a-t-il su provoquer le bouddha par sa force ironique, cette capacité à renverser une situation ou une opinion … sans déclencher de conflit pour autant. Il a apporté la preuve que l’essence de l’humour peut contribuer à nous placer au-dessus des contingences du réel. Cet humour, que Jankélévitch nommait « sublime à l’envers », permet d’accéder au présent par le biais d’une forme… d’absence. Oui, ironiser, c’est bien s’absenter des guerres de croyances en cours, échapper à la tentation du pouvoir immédiat pour mieux le subvertir par la bande. Voilà un jeu sans victime, apte à nous faire sortir de l’état de minorité, à nous détacher des ambiguïtés de l’émotion en nous autorisant à la mise à distance et à l’autonomie.

   Retourner le sens des choses en se moquant ne permet-il pas au fond de restaurer notre assise physique et mentale ? L’intervention de Jacques T fut, elle aussi, décisive. Il nous a démontré, par ses pirouettes, que l’on peut rire – et faire rire – avec son corps. Sa mécanique implacable du corps dansant nous a placés en présence du spectacle de l’absurdité du monde, et permis de neutraliser ne serait-ce qu’un instant l’intoxication sournoise que nous menons parfois, à notre propre insu, sur nous-mêmes.

   Zarathoustra, autre figure dansante, a confirmé pour nous les vertus de l’allégorie  permettant de méditer sur les illusions qui nous embarquent. J’avoue avoir ri intérieurement à la vue du bouddha assis avec tout son sérieux, concentré dans l’exercice : pouvait-il s’imaginer vu de l’extérieur, figé comme une statue, sérieux comme un pape ? Aurait-il ri aussi de lui-même ? Le rire comme forme privilégiée d’un miroir de soi. Nietzsche, le philosophe marcheur croisé en montagne, nous confia avoir voulu faire de Zarathoustra un livre sur l’apprentissage du rire comme source de connaissance et de sagesse.

   Profondeur et légèreté.

 
 
 

  
    Notre maestro semble bien être parvenu à éteindre l’étincelle de doute qui nous habitait au début du stage. Le voici qui propose à sa fine équipe une ultime méditation en guise de conclusion. Aucune directive pour ce dernier travail : le boss fait maintenant confiance à chacun pour se prendre en main. Les assises s’organisent sans empressement particulier. Les respirations vont leur train de sénateur. Le silence s’installe dans une lenteur et une attention devenues familières. Le zen va son rythme tranquille.

   Nous observons avec soulagement que les différents signes religieux présents dans la salle semblent s’être dégonflés avec le temps. Les voilà devenus de simples éléments de décor, au même titre qu’un modeste vase de fleurs ou qu’une jolie table ornée. La méditation a gagné ses lettres d’indépendance et de neutralité au service d’esprits apaisés. Heureux de cette conclusion, l’auteur n’en oublie pas pour autant ses engagements d’origine. La question demeure et se repose : quel changement s’est opéré en lui durant ces quelques jours de méditation ?

   Parti avec des préjugés tenaces, le candide de service en a vu des vertes et des pas mûres avec ce bouddha hésitant mais qui, somme toute, a joué le jeu. J’avoue que c’est du côté de l’ego que les choses se sont le plus éclaircies. Assister aux luttes intestines d’un meneur pris dans les filets de son double qui le malmène : quoi de plus exemplaire pour détecter et débusquer ensuite chez soi les méandres de ce qu’il faut bien appeler notre « deuxième peau », aussi invisible que taquine ?

   Et puis les petites joies du hasard ont pimenté les limites de l’exercice. La diversité des figures croisées durant la pratique a permis de lever les a priori bien souvent fondés sur des illusions, des « on dit », des peurs souterraines, ignorées. La gamme infinie des vérités potentielles a fini par ouvrir des brèches dans le jeu sans fin des « on croit », « on imagine », « on pense que » etc… On ne sort pas facilement du cycle enclavant des émotions, des pressions et des impressions, des scénarios multiples concoctés par nos imaginaires en délire. Même l’exotique Robinson reproduit allègrement, à son insu, les codes importés de son éducation d’origine sur un lieu perdu qui ne lui demande rien ! Mathématique implacable des habitudes et des chimères entretenues que l’exercice régulier du dialogue – interne comme externe – révèle et allège… au moins autant que le silence !

   « Le corps sculpte l’air comme un soufflet de forge » : voici une esquisse possible de nos évolutions physiques – faudrait-il plutôt dire de nos sur-place ? – dans le dojo. Car la seconde découverte se nicherait au creux de cette respiration pourtant si mécanique que nous l’oublions en permanence alors qu’elle est la condition même de la vie. En faire l’acte de base, le lieu intime de l’exercice méditatif, voilà bien la surprise ! Après ça, respirera-t-on encore de la même façon ? A chacun de répondre.

   La lenteur et l’attention au présent sont enfin deux découvertes qui confirment la primauté de l’exercice, l’exigence de sa régularité, l’ordinaire de sa pratique en état de pleine conscience. A l’image de nos ancêtres stoïciens, exerçons-nous, encore et encore, il en restera toujours quelque chose !

   Allègement de l’ego, suspension du jugement, soins apportés à la respiration et à la présence attentive, voici trois réalités souvent délaissées et pourtant à notre portée ! Comme si les gestes les plus accessibles étaient à la fois les plus simples et les plus difficiles à mettre en œuvre. Paradoxe toujours d’actualité. Et puis songeons qu’il y a déjà deux millénaires, nos prédécesseurs de l’Antiquité baignaient dans le même esprit, les mêmes valeurs à promouvoir !... Alors relisons-les et puisons aux sources de ces exercices immémoriaux dont la justesse n’a pas pris une ride. Sans oublier le zeste d’ironie socratique nécessaire à une sagesse plus légère !...

   Et puis l’auteur aussi écrit avec son corps et son assise. Alors comme l’a si bien résumé notre cher bouddha, « soyons corps », encore et encore… Sans tomber dans l’hypnose !  

   « Tenir le pas gagné » : Arthur, notre poète adolescent, aurait le dernier mot de l’aventure.

                                                A Loches, mai 2016
 
 
 
 
 
 

(1/...)


    Être ou savoir ? Vivre ou réfléchir ? Agir ou penser ? L'alternative se pose là. Comment vivre sans se regarder faire ? Comment trouver en soi la force de poser des actes sans se préoccuper de ce qu'ils rapportent ?
     Les philosophes ont tenté de répondre à ces questions. De Socrate à Bergson en passant par Rousseau et Nietszche, leur tout premier acte fut sans doute de se mettre en marche. Comme il parle et comme il pense, « l'homme est un temps à deux pattes », selon le mot de Jankélévitch.

     Outrepassant fièrement les silences percutants de la pensée en cours, l'homme du commun osera un « penser c'est bien beau mais... » : la vanité du concept ne guette-t-elle pas son auteur lorsque l'idée ne débouche pas sur du concret, du palpable ? A bien considérer l'histoire de la philosophie, combien de gestes furent joints à la parole chez nos nobles penseurs ? Interrogation d'autant plus pertinente que l'activité philosophique ne débouche pas nécessairement sur une réponse obligée. Elle appelle question. Et c'est là pourtant que peut naître et s'épanouir la « beauté du geste » vantée par Jankélévitch.

     De même que la pensée fait parfois rengaine, il arrive que le geste trahisse le souci de trop qui échappe, l'acte manqué qui dévoile, le symbole s'érigeant au fil d'une attitude qui fuite. Où finit la pensée et où commence le geste ? Quelle secrète frontière sépare nos intérieurs invisibles de l'extérieur en mouvement ?

     Tapi derrière sa fenêtre, le philosophe se glisse dans la peau de l'observateur aux aguets. A quel moment se projette-t-il physiquement dans chacun des passants qui s'agitent en contrebas, le long de la rue ?

     A l'image de la fenêtre nous séparant du monde, la limite qui borde nos paupières alourdies est la membrane infiniment élastique de nos imaginaires en attente. Elle frange nos rêves d'un surplus de précaution où dominent la pensée et la parole. La raison et la prudence.

     Mais l'appel de l'aventure exige plus : il nous désire au risque d'un corps qui parle, d'un mouvement qui s'ébauche, au gré d'une émotion qui nous soulève, nous dépasse. Malgré nous. De la tête au corps, il y a parfois divorce. Et continuité pourtant. Sans crier gare, l'idée se laisse aller à s'incarner, à fuiter par la fissure qui s'offre, la lézarde qui court, l'aubaine qui réjouit.

     Voyez le philosophe jubiler, blotti à l'affût de la toile de Marc Chagall  Paris par la fenêtre : il est cette double tête qui jouxte une ouverture au bord du monde, entre intimité et air du large. Oui c'est bien lui, là au premier plan, en bas à droite. En attente, comme son double, le chat fétiche à visage humain siégeant tranquillement sur le rebord de cette fenêtre grande ouverte sur la cité et ses intrigues. L'animal circonspect s'adosse au pan boisé, multicolore, de l'encadrement. Et au-delà ? Toute une imagerie nous assaille, nous émoustille : des corps qui flottent au loin parmi les maisons, une silhouette suspendue en l'air comme à un parachute invisible : ça glisse et ça flotte, la vie s'éclaire d'un grand rais de lumière comme un spot illumine la scène d'un théâtre d'acteurs.

     Au philosophe de s'emparer de la scène pour nous souffler ses questions. Et oser ses gestes. On sent sa vie prête à jaillir par toutes les failles disponibles. Abandonnant pour un temps sa neutralité naturelle, l'observateur ne va pas tarder à s'impliquer : action !...

     Que nous vaut le plaisir de penser ? « En ce point est quelque chose de simple, d'infiniment simple, de si simple que le philosophe n'a jamais réussi à le dire. Et c'est pourquoi il a parlé toute sa vie » nous souffle Bergson dans son Intuition philosophique.

     Bienvenue chez les Philosophes !
 
 
 
 
    Les premières traces historiques de ce qu’on appelle la philosophie apparaissent, en Occident, vers le VIIè siècle avant notre ère, dans le monde de l’Antiquité grecque, avec les penseurs présocratiques. Avant même que le mot philosophie soit en usage et qu’il désigne une discipline à part entière, la démarche intellectuelle des générations de penseurs dits « présocratiques », étudiant principalement la physique, marque une rupture avec les discours mythologiques, religieux et poétiques qui existaient jusqu’alors : c’est l’acte de naissance de la philosophie occidentale.
     Assurant le passage du mythe à la raison (logos), une spéculation installe  arguments et preuves présentés avec une cohérence logique. Des questions surgissent sur la Cosmogonie (genèse du monde), la Cosmologie (marche du monde) et l’Epistémologie (possibilités et limites de la pensée humaine).
     Exigence de rationalité et formation de concepts tranchent avec les fables et légendes mythologiques antérieures (Homère, Hésiode). Réflexions d’ordre moral, politique ou métaphysique prennent forme. Non sans quelque ironie déjà.
     Les vies et les doctrines de ces premiers philosophes ne sont que partiellement connues. Il ne nous reste souvent d’eux que des fragments et citations transmises par des auteurs ultérieurs. Leur pensée peut donc faire parfois l’objet d’une présentation tendancieuse. Mais la pertinence des racines est toujours présente.
     Originaires pour la plupart des colonies grecques de l’époque situées dans l’actuelle Turquie (Ionie) et l’actuelle Italie (Grande Grèce), ces auteurs présocratiques ont pour nom Thalès, Pythagore, Héraclite, Parménide, Anaxagore, Empédocle, Zénon, Démocrite…
      Leur influence sera reconnue et durable bien au-delà de leur temps. Jusqu’à inspirer le prologue de l’Insoutenable légèreté de l’Etre de Milan Kundera (1982)…                                                              
                                                         
                                          EMPEDOCLE

 

    Cinq siècles avant Jésus-Christ, un homme se précipite dans le cratère brûlant du volcan Etna. Image terrible si elle n'était aussitôt atténuée par celle qui suit : sa sandale en ressort illico sous la forme d'une savate en plomb. Le drame vire à l'anecdote de bande dessinée.
     « Basta !» semble vouloir dire le personnage en guise d'adieu à un monde qui n'a rien compris Qui ne l'a pas compris lui, en tout cas. Et pourtant, peu de temps avant encore, c'était bien le même qui allait guérissant les malades en clamant des vers. Quelle mouche a donc piqué l'heureux homme ?  
     On ne comprend rien sans faire retour aux origines. Empédocle est bien ce héros antique qui aurait fini sa course dans le cratère d'un volcan en éruption, dixit la légende. Gaston Bachelard, philosophe contemporain, amateur lui aussi des quatre éléments originels, confirme notre fascination exercée par le cosmos : « Le feu est une figure du destin, un drame qui appelle le vertige ». La disparition au creux des forces cosmiques comme image de l'anéantissement : se vouer au feu, n'est-ce pas réussir à devenir... rien ? Le feu comme garantie de purification, de renaissance. L'espoir fou du Phénix.
     Empédocle est à part. Il n'a fondé aucune école. Mais il fut honoré de son vivant, tant il était censé faire des miracles. Constatant la parenté indéniable de tous les êtres vivants sur terre, il se vante de s'être fait tour à tour jeune fille, oiseau, poisson, avant de redevenir... plante ! Plusieurs vies pour un retour aux sources. Rien ne naît, rien ne meurt. Tout agrégat de matières n'est que composé momentané.
     Idée inédite ? Son collègue Anaxagore, autre pré-socratique, l'affirme lui aussi : tout est mélange et séparation. Oui, mais Empédocle a des principes : ses quatre éléments à lui sont de vrais divinités chez lesquelles s'agitent deux forces antagonistes : attraction/répulsion, amour/haine. Qui niera une telle évidence ? Y a-t-il vraiment là de quoi se livrer aux flammes de la damnation ?
     Ainsi notre sphère s'agite en permanence au gré des rythmes sidéraux qui voient les éléments fusionner, s'accoler, se séparer... à l'infini. En lutte constante, le monde se disloque, se reforme dans un magma mouvant. Avouons qu'une telle cuisine nous échappe souvent. Les combinaisons aléatoires qui résultent de cette lutte sourde tendent vers un resurgissement des quatre éléments dont Empédocle assure qu'ils pensent. Merveille des merveilles que cette matière créant l'esprit !
     Une multiplicité de mondes possibles fait jaillir nos vies antérieures, anticipant  une interrogation, brûlante entre toutes : il n'est pas dit qu'il y ait des hommes dans un monde prochain. Mais Empédocle le bienheureux veut y croire. Il décrit l'âge d'or de l'amour-roi, pour nous, êtres errants soumis au purgatoire dans une caverne infâme. Platon – pas encore là ! - n'est pourtant jamais loin.
     En attendant, le pré-socratique nous dispense sans rire ses derniers conseils diététiques. Au programme, pas d'ingestion carnée et une bonne harmonie sanguine. A nous d'accroître notre pouvoir pratique sur les choses de ce monde. Car chaque être, mélange proportionné et singulier, est en soi un phénix. Le philosophe nous pense sur le modèle du végétal : germer, croître et féconder... en maîtrisant notre respiration. L'approche bouddhiste, comme notre moderne méditation de pleine conscience, ne dit pas autre chose. La bonne conduite physiologique appelle celle de la pensée.
     Mais que diable un pareil sage allait-il faire dans un volcan en feu ? Un suicide par amour du monde ? On pense aux moines tibétains s'immolant par le feu. Pourtant, à la fin des fins, sans vouloir jouer les Jeanne d'Arc ou les Giordano Bruno,  la pratique  crématoire contemporaine n'est-elle pas devenue notre lot commun ? 
 
 
 
                                         THALES

 
     Il serait mort en observant le ciel, à la suite d'une chute dans un puits... sous le regard narquois d'une servante. Les grands esprits, parfois distraits, ne sont pas à l'abri de mésaventures physiques !
     La pensée de Thalès peut se targuer d'avoir influencé Aristote et Platon, autant que d'avoir colonisé les esprits de cohortes de collégiens avec son fameux théorème. Comme souvent dans l'Antiquité, le philosophe se double d'un mathématicien et d'un savant. L'homme écrit, trace, déduit, calcule, croise les données, soignant perception visuelle à distance et représentation mentale.
     Réalisant des expériences physiques, Thalès observe une curieuse propriété de l'ambre : attirer les matériaux légers comme le tissu. L'elektron grec, en référence à l'ambre jaune, vient déjà couronner la découverte majeure du principe électrique.
     Maître astronome, notre penseur se met en tête de mesurer la hauteur de la Grande Pyramide de Kéops en s'appuyant sur le rapport de l'objet réel avec son ombre. Tout cela au moyen d'un simple bâton fiché en terre. Et voici le théorème !
     Dans une démarche parallèle à celle d'Empédocle, le philosophe conclut à l'unité de la matière, l'âme y participant parmi une infinité de dieux. Dans la lune, Thalès ? L'homme est pragmatique aussi. N'oubliant pas ses origines commerçantes, il sait tirer profit de ses observations astronomiques. Aristote raconte qu'ayant repéré une mirifique récolte d'olives, il aurait acheté tous les moulins à huile de la région avant de les louer à prix d'or aux producteurs, voulant montrer que le sage est capable de faire fortune... sans en avoir l’air. Un délit d'initié avant l'heure ?
     Un tel personnage aurait pu disparaître de bien des façons sans doute ! Ainsi, passionné de gymnastique, Thalès passe pour avoir été retrouvé dans les gradins, lors d'une compétition à laquelle il assistait, mort par… déshydratation. Selon Diogène Laërce, il succomba de faim, de soif et de la faiblesse de l'âge. Et en  supporteur fidèle et passionné, bien sûr.
     Cela suffit-il ? Pas vraiment. Pour être complet, l'homme fut aussi conseiller militaire, ingénieur et politique. Selon Hérodote, il aurait détourné le cours du fleuve Halys pour faire passer l'armée de Crésus, légende qui semble très vraisemblable. Il fit pour cela creuser un canal profond en forme de croissant le long du lit du fleuve, mettant l'ancien canal à sec. Stratégie d'ingénieur.
     Conseiller de l'union entre Lydiens et Ioniens, il parvient à convaincre les cités-Etats de se fédérer pour assurer leur avenir, les incitant à créer un conseil général pour toute la nation. Est-ce tout ? Non. Thalès est même supposé avoir prédit une éclipse solaire !
     L'ensemble en fait l'un des Sept Sages de la Grèce Antique. Philosophe de la nature et fondateur de l'école milésienne, il est ce personnage de légende qui pourtant semble... n'avoir rien écrit !
     S'écartant – déjà – du discours délivré par les mythologies, il privilégie une approche naturaliste fondée sur l'observation et la démonstration. Sa façon de réfléchir, d'analyser les situations, d'en rechercher les causes, font de Thalès un vrai précurseur de la démarche scientifique moderne, six siècles avant notre ère.
     Seule la pluie résista à son cogito : elle resta une de ses grandes interrogations. Quant à l'annonce de la fameuse éclipse, elle permit d'interrompre une bataille entre Lydiens et Mèdes, impatients de se partager l'Anatolie. La paix signée le fut dans la terreur du phénomène naturel.
     « Crains, si tu fais le mal, ton propre témoignage » estime finement l’auteur dans ses Sentences et maximes.  

 
 
                               PYTHAGORE
 
    Peut-on avoir une vie énigmatique, n’avoir jamais rien écrit… et pourtant être mentionné comme l’un des plus grands esprits de la Grèce antique ? Pythagore relève ce défi, qualifié par Hegel de « premier maître universel ».
     Le nom de Pythagore (étymologiquement « celui qui est annoncé par la Pythie ») découle de l’annonce de sa naissance faite à son père lors d’un voyage à Delphes. Une immense légende s’est formée autour de ce réformateur religieux, mathématicien, philosophe et thaumaturge (réalisateur d’un miracle de guérison).
     Né en – 585 sur l’île de Samos, près d’Athènes, il serait le premier penseur grec à s’être qualifié lui-même de philosophe. Fils d’un ciseleur de bagues, Pythagore est un athlète, et participe aux Jeux Olympiques à l’âge de dix sept ans, remportant toutes les épreuves de pugilat (la boxe de l’époque). A 18 ans, il part s’instruire à Lesbos, puis en Syrie et en Egypte pour s’initier auprès des sages de l’époque. Il apprend l’astronomie et la géométrie auprès des maîtres égyptiens, ainsi que la doctrine de la résurrection d’Osiris. Il se rend en Thrace pour rencontrer les Orphiques (initiateurs aux rites de purification par la musique et la poésie), avant de consulter la prêtresse de Delphes.
     De retour à Samos, il commence à enseigner dans un amphithéâtre à ciel ouvert – l’hémicycle – mais sans grand succès. Fuyant alors Polycrate, tyran de Samos, il part en Grande Grèce (l’Italie de l’époque) pour s’installer à Crotone en Calabre, car la ville rend un culte à Apollon et possède une école de médecine célèbre. Le célèbre Milon de Crotone, athlète souvent primé aux jeux olympiques, épouse sa fille. L’influence de l’orateur s’étend sur la ville : des enfants aux adolescents et aux femmes, tous viennent l’écouter, séduits par son magnétisme.
     Il fonde son école à Crotone en – 532. C’est une communauté, quasiment une secte, à la fois philosophique, scientifique, politique, initiatique. Puis il crée d’autres communautés dans les villes d’Italie et de Grèce. Malheureusement, des émeutes et une guerre éclatent entre disciples – partisans d’un régime aristocratique et conservateur – et adversaires de Pythagore. Ce dernier meurt en – 497. Les membres de son école commencent à se disperser.
     « Tout est nombre ». Pythagore œuvre toute sa vie pour les mathématiques et la science des nombres, la géométrie et la musique, tentant d’établir des liens entre ces disciplines. Ainsi, les Pythagoriciens théorisent l’origine de la gamme musicale et les lois de l’harmonique (étude des composantes des sons musicaux). La musique, selon le penseur, a une dimension cosmique comme l’astronomie a une dimension musicale : Pythagore tend son ouïe et fixe son esprit sur les accords célestes de l’univers : voici la musique des sphères.
     Influencé par l’orphisme et la pensée égyptienne, Pythagore inspire nombre de courants de pensée : l’architecte romain Vitruve au Ier siècle, les théoriciens du nombre d’or (la « divine » proportion esthétique dans la nature et les œuvres d’art), ainsi que les écoliers qui étudient son fameux théorème ou ses tables de multiplication. Certaines Loges franc-maçonniques se réclament de sa pensée.
     Pythagore dispense aussi des enseignements ésotériques, réservés aux initiés, et d’expression symbolique : ils portent sur les secrets de la nature et des dieux, appelés Mémoires, car il faut s’en souvenir, sans les écrire. « Tout ne peut pas être dit à tout le monde » : d’où la règle du silence chez les Pythagoriciens.
     Fondateur de la science politique, Pythagore défend le régime aristocratique et donne un modèle en réduction de l’Etat dans le fonctionnement de sa communauté. Plutôt militariste, il prône la loi du Talion, ce qui scandalise Aristote.
     « Chaque homme a le pouvoir de rendre une femme heureuse, en restant célibataire » ose le géomètre, non sans quelque ironie.  (A SUIVRE)